Gravitas, par Jean-Louis Lippert


Auteur : Jean-Louis Lippert



L'Occident est-il prêt pour la démocratie ?
 
Il y a quelque chose de jamais vu dans la perversité de la fausse conscience avec laquelle un geôlier feint d'approuver ce qu'il feint de considérer comme une révolution dans la tentative d'évasion d'un Goulag étendu à l'Afrique entière, dont ses garde-chiourmes verrouillent les enceintes au moyen de barbelés publicitaires avec autant d'empressement qu'ils applaudissent le reality show capté par les caméras de ses miradors. Les images de l'écran global diffusées par la tour Panoptic doivent d'autant plus être une imitation des révolutions bourgeoises européennes qu'on ne peut les voir comme une libération du bagne organisé par l'Europe elle-même.
 
J'écris ceci dans le cybercafé d'une banlieue pauvre au Maroc, peuplée de jeunes déscolarisés et désoeuvrés, moulés dans des maillots rayés aux couleurs de Barcelone, dont plus fortes que celle du muezzin retentissent les clameurs après le goal marqué par l'avant-centre argentin de leur club au nom de Messie contre son adversaire anglais, clameurs soulevant dans la ruelle une extase des sacs de plastic vides où les chèvres demain chercheront en vain quelque déchet de pain.
L'Occident est-il prêt pour la démocratie ?  L'on chercherait en vain de quelle volonté de quel peuple émanent encore nos pouvoirs politiques, offerts au choix du consommateur sur les rayonnages électoraux selon les techniques du marketing publicitaire. (Elisez selon vos désirs : marque Poison, marque Venin ; remèdes à tous vos déplaisirs, solutions pour tous vos besoins.) Pourquoi feindre de s'étonner si triomphe le stand flattant les plus vulgaires bas instincts primaires - identitaires et sécuritaires - en cet enclos totalitaire où voix d'ailleurs sont tenues pour chimères ?
On ne peut vouloir le verrou sans le pêne ! Toute clé pour l'intelligence d'un tel monde étant désormais hors-la-loi, prolifère en trompe l'oeil le simulacre de mille dérisoires provocations et subversions de salon.
 
Quand plus aucune communication véridique entre citoyens n'est autorisée, que la seule hypothèse d'une création authentique est niée, comme est punie toute tentative de conceptualiser les réalités planétaires d'aujourd'hui, qui d'autre que des concepteurs créatifs et communicants pouvait-il fabriquer ces dernières semaines l'image la plus tendance du moment : celle des "révolutions" dans le monde arabe, auxquelles il est enjoint de s'aligner sur le modèle international dominant ?
 
(Le capitalisme est contradiction en procès. Sa plus haute figure vivante est sans doute Kissinger - dont les Mémoires, si elles devaient paraître, glaceraient d'effroi le feu central de la planète.
A l'inverse (donc, tout aussi impubliable) est le point de vue de l'aède. Ces pages en fournissent un aperçu. L'Occident judéo-chrétien, selon lui, se définit par la réduction de l'Autre au Même, du qualitatif au quantitatif, de l'incommensurable à l'équivalent général abstrait de l'argent. Celui qui s'est emparé de la bonne vieille transcendance, et dont les marchés jouissent d'une autorité de droit divin. D'où la dangereuse illusion de croire que seule une bourrasque émancipatrice a renversé quelques trônes vermoulus sur l'autre rive de la Méditerranée.
 
Car les plus criminelles mafias internationales dictent aujourd'hui leurs ordres aux Etats, dont les structures archaîques devaient pour cette noble cause voler en éclats. Sarkozy n'avait-il pas osé l'affirmer, pour jouir de l'entier soutien des milieux d'affaires : pénaliser la délinquance financière est une mauvaise idée ? D'où la muleta passée du rouge communiste au vert islamique. Cette négation radicale des principes, valeurs, idéaux ancestraux - comme de toute morale qui ne soit celle des pègres de Wall Street et de la City - détermine l'inversion de la pyramide sociale. Pour que s'inversât le rapport de subordination traditionnel à la sphère politique de la sphère économique, ne fallait-il pas que celle-ci manifestât quelques capacités d'insubordination, voire de subversion ? Pareille hypothèse ne mériterait pas moins d'un roman pour être narrée, lequel rencontrerait toutes les difficultés pour être publié, tant l'inversion pyramidale a produit ses effets sur le domaine éditorial : aussi peu que les aveux de Kissinger serait licite l'interprétation du dernier demi-siècle par un aède communiste grec, au témoignage innumérable et incommensurable...      
Identifiables et digérables : ainsi se tolèrent les réalités du monde. La Sainte Table d'une telle transsubstantiation ? Marché de la guerre et guerre du marché. Naguère Nouveau monde, colonies. Hier l'Union soviétique, aujourd'hui l'islam. Demain la Chine. Dans tous les cas, ne pas connaître l'Autre mais l'avaler. Les deux logiques, éprouvées par Dear Henry (cadavérisation de l'Amérique latine, de l'Afrique et de l'Asie - mais aussi shake hand avec Mao) sont à l'oeuvre : marché de la guerre en Afghanistan et en Irak, guerre du marché au Moyen-Orient. Cette contradiction sous-tend les événements du Maghreb au Machrek.)
 
Toute forme d'analyse et de synthèse (opérations majeures de l'esprit) relative aux rapports entre l'Occident judéo-chrétien (nous prenons ses propres déclarations officielles au pied de la lettre) et l'Orient arabo-musulman, qui ne se réduise à lieu commun journalistique, est aujourd'hui prohibée dans l'espace public. Il faudrait une démarche traversière (double traversée du miroir) susceptible d'abattre un mur d'ignorance millénaire entre les deux mondes, là où l'Europe ne contemple jamais que son propre reflet dans le miroir de l'Histoire universelle.
 
Après stupéfaction, perplexité, puis approbation chaleureuse, la célébration des révoltes populaires au Sud de la Méditerranée par la tour Panoptic en a construit une image abstraite ne convoquant mémoire que des révolutions occidentales. Jamais celle d'Octobre 1917 en Russie ne fut évoquée, non plus que celles de Chine et de Cuba. Sans doute, selon l'aède communiste grec, leur est-il insupportable d'avouer que Lénine, Mao Zedong et Fidel Castro furent les géants politiques du XXe siècle. Et que leur héritage, à l'instar de celui d'un Hô-Chi-Minh et d'un Lumumba, sera capté par le futur...
 
Quant aux ingrédients de ces temps faméliques ?     La bouillie médiatique n'apporte guère plus de substance nutritive à l'intelligence de l'Histoire, que ces flocons soufflés de vide ayant remplacé la réalité des céréales sur le marché des misères physiques et mentales. Aux premières civilisations du blé, pareille inconsistance n'eût pu tenir lieu d'idéologie pour garantir à Pharaon sa place au sommet de la pyramide. Jamais Moïse et le monothéisme n'en fussent résultés.
 
Aujourd'hui, tous les clans théologiques rivaux se réclamant des patriarches bibliques semblent au moins se réconcilier autour d'une valeur suprême : celle des corn-flakes idéologiques. 
 
Ainsi, ce que le pouvoir gagne en légèreté, le perd-il en cette gravitas qui n'était pourtant pas son apanage. Gravitas ? Une qualité d'être assez subtile pour explorer les bas-fonds de l'abîme, lestée d'une connaissance de la douleur qui donne des ailes. Dans Le Dictateur, c'est la gravitas de Charlot qui réduit à l'état de pitre celui dont il porte l'uniforme. L'ultime trace de gravitas dans le paysage politique européen - ne pouvant qu'être un legs gaullien - se retrouve chez Dominique de Villepin. (Partout ailleurs, l'on ne voit ni n'entend que manifestations d'un burlesconisme généralisé.) 
Comment s'étonner dès lors si n'ont pas pesé bien lourd les récentes ambassades européennes à Carthage comme au delta du Nil et sur le rivage des Syrtes ? On vit là plusieurs défaillances qu'il serait préférable d'oublier, si elles n'avaient été les symptômes d'un phénomène dont je m'étonne d'être le seul à parler : celui d'un renversement de la Pyramide. Peut-être, en raison d'un point de vue extérieur faisant cruellement défaut aux étages autrefois réputés intellectuels de l'édifice...
Les cinq texticulets qui suivent, rédigés ces dix derniers jours, ont pour prétexte un accent grave inopiné (n'ayant toujours fait l'objet d'aucun
erratum) dans la prose d'Henri Guaino, porte-plume de Sarkozy. Juste avant le dernier remaniement ministériel, quel indice de la Pyramide inversée pouvait donc trahir cette bévue grammaticale dans un article supposé conférer à celui qui occupe le sommet une altitude morale transcendant toute contingence : quasiment sacerdotale ?
 
Accent grave (I)
 
 
Quand Henri Guaino jouira d'un droit au chômage acquis grâce aux luttes syndicales, et qu'il n'occupera d'autre place que celle réservée à son nom sur les listings de Pôle Emploi, l'actuel conseiller du Prince ne manquera pas de loisirs pour corriger l'orthographe hasardeuse des mots que sa hâte courtisane estropia dans les quelques pensums dont il nous accabla.
Le dernier exercice en date relevait de la voltige : il s'agissait de faire paraître haut ce qui est bas.
Nul ne lui tiendra donc rigueur d'avoir - entre autres balourdises indignes de ce que fut autrefois le niveau de l'école secondaire, avant que l'idéologie libérale ne la sacrifiât - mis en place d'une conjonction de coordination le pronom relatif
, sans apercevoir que l'accent grave ne se justifie nullement dans l'expression " le moment ou jamais ", même et surtout si la phrase fautive entend donner des leçons relatives à la prise de risque.
 
Aux temps un peu désuets, patriotes et gaulliens dont, avec un humour de show médiatique, le coach du boss ne craint pas de se réclamer, pareille bourde eût-elle été concevable dans une missive officielle (il s'agissait, en l'occurrence, pour Henri Guaino, de discréditer la fronde collective des diplomates, en dénigrant comme " tract syndical " leur lettre ouverte), expédiée par le moins doué des aspirants stagiaires en diplomatie ?
 
Mais nous vivons des temps qui se caractérisent par un tel renversement de la pyramide sociale, où pour parler comme Dante le cul prend à ce point fonction de la tête, qu'il ne convient plus tant de se formaliser d'un lapsus calamae que de comprendre les bafouillements de pensée dont il témoigne. Si les Sarko boys furent champions en verbe qui fourche, n'est-ce pas l'effet secondaire d'une systématique inversion du réel dans la représentation publique ?  Ainsi, comme, tout au long de son article paru dans Le Monde ce week-end, Henri Guaino bande ses muscles mentaux pour créer l'illusion d'une élévation de la vision chez celui dont il voudrait être vu comme le mentor, soudain voit-on tout au contraire s'éclairer les raisons pour lesquelles ils eurent la scélératesse de flatter aussi bien ces derniers temps les ouvriers que les agriculteurs, les petits commerçants que les marins pêcheurs ; l'on discerne sans peine pourquoi furent attaquées professions médicales comme professorales, et (sans parler des artistes et journalistes non inféodés, ni des intellectuels et des écrivains) se trouvèrent agressées verbalement la magistrature non moins que la diplomatie. C'est qu'à l'instar d'un Berlusconi, Sarkozy ne fonde son pouvoir que sur une démagogie niant tous les corps médiateurs, feignant une suprématie supposée le reflet des ressentiments accumulés dans la plus vile engeance populaire. Le calcul est simpliste : une classe patricienne exhibant les contours idéologiques de la plèbe croit se garantir ainsi la clientèle électorale d'une plèbe ayant adopté l'idéologie patricienne...
 
Ainsi procédèrent toutes les dictatures. Comme le Duce avait son Gentile, Henri Guaino se hausse du col en usurpant la toge du philosophe platonicien garant de l'intérêt général contre la contingence des particularismes corporatistes, à l'heure même où principes et valeurs s'écrasent dans un marécage où pataugent prévarications et agiotages érigés en système d'Etat. Mais n'est pas Heidegger qui veut. Par une de ces ruses dont l'Histoire a le secret, brouillages et enfumages ont parfois vertu d'éclairage. Les graves accents de supériorité ne légitiment pas plus un accent grave abusif qu'ils ne discréditent un " tract syndical " ayant atteint son but : celui de faire s'évanouir les ultimes prestiges de ces manieurs du bouclier fiscal comme du glaive social, mercenaires au service exclusif de Kapitotal.
 
J.-L. L., dimanche 27 février
 
 
 
Accent grave (II)
 
 
D'où vient-il qu'avant même son exécution, les sommités parlaient d'une ministre des Affaires étrangères toujours en fonction comme d'une " enterrée vivante " ? Une pyramide subliminale est en jeu dans cette métaphore. Celle au sommet de laquelle n'en mène plus trop large Napoléon V, quand son pouvoir apparaît aux yeux de tous comme la métastase d'autres tumeurs mises en déroute par l'humaine chair vive dont ces nécroses étaient la gangue. N'est-ce pas de la foi des vivants que les momies prolifèrent ? Le IVe Empire, plus encore que ses devanciers, consacre la transcendance d'un négoce gagé sur le fétichisme des marchandises, une fois tout au-delà métaphysique ou historique décrété possession exclusive du Pontife.
Depuis Marx, on sait que ce négoce est essentiellement celui du travail vivant pompé par le travail mort en un cycle Marchandises - Argent - Marchandises (MAM) qui se renverse en son contraire pour faire du moyen terme l'unique finalité du capitalisme. Qu'était d'autre MAM qu'une telle voyageuse de commerce, trafiquant sur tous les continents des indulgences plénières sous forme de mots vides (comme " Rafale "), échangeables contre des biens matériels en quantités plus ou moins importantes ? Comme tous ses collègues. Mais l'opération réclame un art de donner le change. Ne faut-il pas chaque jour entretenir l'image d'une hauteur factice, dissimulant la platitude réelle de l'entreprise?
Ainsi peut-on se permettre de présenter comme modèle exemplaire de vacuité dans le langage de la boutique une tribune publiée par MAM ce samedi dans Le Monde - la veille du jour marqué par un grave accent d'Henri Guaino, dont l'ombre tutélaire ne pouvait pas ne pas surplomber MAM au moment de l'écrire : " Oui, la diplomatie française a une feuille de route, celle fixée par le président de la République. Elle est lucide, elle est claire. Elle s'inscrit dans une vision cohérente et globale du monde (...) La diplomatie française a un horizon, le monde, le long terme. Elle s'appuie sur le professionnalisme de nos diplomates et sur la clarté de la feuille de route présidentielle. "
Quel aspirant bachelier pourrait-il espérer obtenir une note satisfaisante en présentant une telle prose, au cas où il s'agirait de traiter la complexité des enjeux diplomatiques dans le monde contemporain ? Ce qui présente l'allure d'une parodie, me paraît au plus haut point significatif de notre époque par l'absence de tout contenu substantiel dont cela témoigne - ainsi que l'exige une marchandise vraiment moderne. Jamais on n'avait encore vu cette logique s'imposer à tel point au discours politique, à l'heure même de ces turbulences historiques dans le monde arabe. (Celle qui brandit sa
feuille de route comme une Bible, remarquons-le, n'a pas cessé d'occuper depuis vingt ans tous les plus hauts fauteuils situés sous le sommet de la Pyramide. Jusqu'à sa chute elle se dit victime d'une injuste cabale : cas flagrant d'absence totale de dialectique traversière. Quant à Napoléon V, dont M. Henri Guaino satisfait le souci légitime d'égayer les foules du futur en dictant ses plus désopilants discours, ne vient-il pas d'assurer sa gloire posthume en déclarant avec sérieux qu' " on s'est trop préoccupé de l'identité de celui qui arrivait et pas assez de l'identité du pays qui accueillait " ! Faudra-t-il s'étonner si ne cesse de croître un préjugé du monde arabe concernant l'ignorante outrecuidance du Roumi ? La contradiction ne pourra manquer de s'exacerber entre un univers imprégné de transcendance et la platitude spirituelle dont toujours plus fait preuve la culture occidentale.
En l'Empire de la Grande Surface, l'horizontalité du négoce, et les plus-values qui en découlent, seules font la verticalité pyramidale. C'est ce que tous ces boutiquiers doivent dissimuler. D'où les assauts de " dignité ", d' " élévation du débat ", de " supériorité morale ", de " République irréprochable ".
D'où la nécessité d'un pontife de secours comme Henri Guaino, quand ladite République se révèle un peu trop courte sur pattes. Chaque Empire a les talonnettes mentales - et les accents graves - qu'il peut. (message envoyé depuis le bled ce lundi matin, sans que les vents de l'Atlas n'aient encore fait connaître le sort de MAM).
 
J. L. L., lundi 28 février  
 
 
Accent grave (III)
 
 
Mille excuses à toutes les quiétudes que dérangent des considérations n'ayant nul droit de cité. Ruses et artifices du pouvoir sans cesse modernisés : quelle importance ? Le citoyen de la middle class occidentale, en effet, dont l'identité se définit selon les critères de la tour Panoptic, délègue à celle-ci la gestion de son psychisme (comme la banque dispose de ses avoirs matériels), en échange de mille avantages culturels consommables au gré de son élévation dans la hiérarchie. D'où l'interdiction d'en parler : quelle valeur auraient encore les notions de démocratie, de " droits de l'homme ", de presse libre ?
La plus récente publicité mensongère pour une marque faisant fiction de présider la République française m'a pourtant paru lestée d'un accent assez grave pour justifier quelque obstination critique.
C'est qu'avec l'article d'Henri Guaino paru dans
Le Monde voici quelques jours, pour la première fois dans l'ère moderne se trouve idéologisé le sommet de la Pyramide sociale comme instance prophétique, philosophique et sacerdotale (" mon devoir est d'expliquer l'avenir " confirma le bouffon dans son dernier speech), à l'heure où ledit édifice pyramidal peut être photographié la tête en bas.
Quel journal, quelle émission, quel site oserait-il diffuser un tel scoop ?
Car vraies apparences, vraies images, vraies représentations du monde sont exclues de présence showique par la plus sophistiquée des machineries jamais élaborées comme instrumentation technique d'une tyrannie, grâce au savoir-illusionner de la tour Panoptic. Celle-ci, en même temps qu'elle aspire comme dans un trou noir et dérobe aux regards tout phénomène authentique, organise un marché planétaire de la fausse apparence, de la fausse image, de la fausse représentation du monde. C'est ainsi qu'elle peut fabriquer, au départ de véritables révoltes populaires contre certaines formes de dictature périmées, des semblants de révolutions se gardant bien d'enfreindre en quoi que ce soit les prescriptions du capitalisme.
(A l'encontre de la monodoxie régnante, je me permets de suggérer que les décapitations de quelques tumeurs étatiques au Sud de la Méditerranée - très certainement coordonnées, voire programmées, par des centres de décision ultratlantiques -, à l'instar de ce que fut l'effondrement de l'Union soviétique pour tous les peuples de l'Europe orientale, aura pour conséquence la plus probable dans le monde arabe une dissémination libéralisée des métastases, pour le plus grand profit du cancer mafieux qui depuis vingt ans s'est emparé du monde.)
Privés de spectacles authentiques, abusés par la tyrannie showique, les regards se précipitent sur mille gadgets électroniques leur offrant l'illusion de participer activement au simulacre, gadgets étant bien sûr la raison d'être même de la tour Panoptic. Ainsi sur chaque écran s'affichera l'éloge de la révolution, devenue la plus lucrative des idoles médiatiques. (N'a-t-on pas déjà vu pointer les premières publicités où des mannequins, maquillés en contestataires farouches, lèvent le poing ?)
Pareille dissociation entre le tronc et l'écorce, entre fleur et couleurs, entre racines et fruits - mais aussi entre la source et le rivage - exige que tarissent et la sève et le fleuve médiatisant l'apparence et l'essence. C'est de cette musique essentielle que le monde a perdu la trace. Toute substance ne s'assimile-t-elle pas à Kapitotal, Moloch s'abreuvant de leur sang dans le crâne de ses milliards de victimes dépourvues d'essence réelle ?
Est-ce donc un hasard si toute pensée occidentale depuis deux siècles ne s'élabore plus que sur les bases d'une phénoménologie, dont les avatars n'en finissent pas de décliner, sous d'innombrables formes, les présupposés existentialistes et situationnistes ? (Démarches élaborées à partir d'un postulat fondé sur la primauté du Da - Sein de Heidegger, auquel s'oppose le Mit-Sein de Hannah Arendt : d'une même voix les instances idéologiques révoqueront la notion même d'essence, qui feindront de déplorer la perte du lien social et la faillite du vivre-ensemble, sans voir que toutes les catégories médiatrices ont fait l'objet de pareille condamnation...)
Est-ce un hasard si la domination politique moderne, organisée par la tour Panoptic, n'exprime ses agitations immédiates et instantanées que sous la forme d'un Sit-Show permanent ?
Est-ce un hasard si la psychose xénophobe relative à l'islam n'est capable de se manifester que face aux signes les plus extérieurs de l'ennemi : foulards, prières dans la rue, minarets ? (Je défie quelque défenseur obstiné de son " identité nationale " - ou occidentale - que ce soit, de connaître le message de
La Divine Comédie, plus essentielle création littéraire du génie occidental, et peut-être la seule pouvant se comparer au Coran.)
Est-ce un hasard si la Pyramide sociale est à ce point vérolée dans sa structure fondamentale que, risquant d'apparaître pour ce qu'elle est : cariée de haut en bas, rouillée de l'intérieur, oxydée dans ses organes intimes -colonne vertébrale avariée, souffrant ici de lèpre atroce, là de tumeurs monstrueuses -, elle surenchérit toujours, comme le faisait M. Guaino, dans l'affirmation fallacieuse de sa droiture et de son élévation morales ?
Cela qui devrait apparaître aux yeux de tous comme le symptôme d'une noopathie consubstantielle à la société judéo-chrétienne, est donc occulté par la séquestration même de son apparence.
Bien sûr, il s'agit là de processus mentaux. Nulle part il n'y a de grande machine capable d'arracher aux réalités leurs images et de les mettre au trou. Mais le psychisme d'une société peut bien faire l'objet de manipulations telles, avec les instruments techniques appropriés, que la faculté collective d'interpréter les signes du réel y soit gravement handicapée. Si le malheur des temps voulait que toute herméneutique (art, pensée, littérature) y fût soumise aux instances les plus tyranniques, le résultat ne serait-il pas celui-là ?
C'est, peut-être, une hypothèse qu'autorisait à formuler un accent grave abusif dans le dernier tract électoral de M. Henri Guaino.
 
J-L L, mercredi 2 mars 2011   
 
 
Accent grave (IV)
 
 
Prière de comprendre ce titre comme une antiphrase, la frivolité seule caractérisant encore les accents de ce qui a droit de parole publique.
Ainsi la Une du Monde nous annonce-t-elle qu'une chose nommée Lady Gaga se trouve désormais griffée par une grande marque de produits cosmétiques - et le titre se termine par " ouh là là ! 
S'intéressera-t-on davantage au sens grammatical de ces derniers accents graves qu'à celui dont nous gratifia voici peu M. Henri Guaino ?
L'on devine trop bien le prétendu second degré d'intellection que la Pyramide inversée prétend coloniser pour nous imposer sa tyrannie du néant. Celle qui va déferler sur le Moyen-Orient. Des millions de petits commerces familiaux et d'artisanats individuels - reliquats d'un esprit d'indépendance économique traditionnel - n'y sont-ils pas à détruire pour les milliers de milliards de profits de la Grande Surface ?
Au Maroc, on le redoute, entre l'éclume d'un despotisme archaïque et le marteau d'une tyrannie néocapitaliste ayant déjà commencé de s'abattre. Le combat qui s'annonce au Sud de la Méditerranée est donc bien celui-là : Allah contre Lady Gaga ! Sans plus de moyen terme qu'il n'y en eut à Moscou, sur la place Rouge, entre effigie de Marx et statue de Donald honorant le Mac Donald's...  
S'il est exclu de voir s'ouvrir où que ce soit dans le monde libre un débat public sur le fétichisme de la marchandise (théorisé par Marx dès le Livre I du 
Capital), n'est-il pas de la plus impérieuse urgence pour les cercles politiques et idéologiques occidentaux de soulager leurs prurits en instruisant le procès de l'islam ? Car le chant du muezzin et le foulard des femmes sont incontestablement plus attentatoires aux valeurs suprêmes que cette coprophagie mentale par quoi la firme Apple intime aux consommateurs de se laisser phagocyter par leur iPad 2 (plus fine, plus rapide et dotée de deux caméras), pour ne rien manquer des messages essentiels de Lady Gaga.
Toute pensée vraiment laïque, en son unidiversité, peut-elle n'être pas convaincue de mensonge, qui ne soit en son principe critique de la présente
idolarchie, miasme pestilentiel exhalé par la valeur d'échange divinisée ? Comment la putréfaction des rapports sociaux n'induirait-elle pas une prolifération sans fin des industries cosmétiques en tout genre ? Qui retourne le même journal voit annoncer : " Prix L'Oréal - Unesco 2011, pour les femmes et la science ". En pleine page il est proclamé qu'un nouveau gadget photographique (ô scription de la lumière !) peut enregistrer les images au milliardième de milliardième de seconde. Le comique involontaire des deux réclames (recto/verso) les rend interchangeables en l'universelle vacuité d'un Sitshow absorbant dans son trou noir, désormais, tout le continent scientifique.
Je note ceci le vendredi, jour du supplément littéraire, en romancier. Sachant que nul n'est plus en mesure de savoir combien le roman français, inauguré par Chrétien de Troyes, fut après les Croisades un héritage de la culture arabo-musulmane ; que La Divine Comédie de Dante - où le philosophe Averroès est une référence essentielle - s'inspira du voyage extatique narré par le prophète Mohamet ; que, dans son Don Quichotte, Cervantès intervient en personne avec humour pour affirmer qu'il doit son récit au livre à lui vendu par un marchand ambulant maure. Tous savoirs moins essentiels que l'opinion de Lady Gaga.
Mais y a-t-il tout de même une substance dans ce journal (informations, reportages et comptes-rendus sur le Maroc étant en leur essence falsifiés : radotages d'hôtels et témoignages de la rue manipulés selon les objectifs de la tour Panoptic) ?
Si l'on accorde une tribune à l'écrivain marocain Abdelhak Serhane, c'est pour y entendre reproduits, sous forme d'une "Supplique à Mohammed VI ", les lieux communs de la presse internationale qui, d'une part, font grief de ne pas " partager le pain de son peuple " au monarque et à son tout-puissant makhzen (séculaire appareil d'Etat d'où vient le mot français magasin, ce dont nos idéologues de magazines pourraient s'aviser), d'autre part sont aveugles sur les enjeux globaux de la crise...
Quand, Abdelhak - peu fidèle au sens de ton prénom, qui devrait t'inciter à une plus profonde recherche de vérité -, tu reproches à l'entourage du roi sa " lubie du gain rapide et des affaires faciles ", es-tu certain d'avoir percé à jour le mal qui ne ravage pas seulement ton pays mais la planète entière ? T'imagines-tu que prédations et kleptocraties érigées en système d'Etat soient les apanages de la seule rive méridionale de la Méditerranée ? Examine l'article sous le tien, qui laisse deviner comment l'actuelle ministre française des Finances a vendu l'intérêt public pour que trois cent millions d'euros échoient à son complice, l'ancien ministre de Mitterrand Bernard Tapie. Crois-tu que les mafias internationales qui lorgnent vers un royal trésor assurant, vaille que vaille, une misère décente au dernier bastion calme du Maghreb, s'embarrasseront de scrupules pour que les pieds n'y remplacent plus la tête ? Qu' " arbitraire et inégalité " sont une spécificité du monde arabe ? Vois-tu réellement dans le monde (ailleurs que sous la plume d'un BHL, qui en appelle à une campagne de toutes les forces armées sarrazines contre Kadhafi) une " liberté de plus en plus irréversible " ? C'est le moins monarchiste des Belges qui te parle, Abdelhak. Cette stratégie du pourrissement qui seule assure aujourd'hui la réputation mondiale de mon pays - dont la capitale est celle de l' OTAN - qui penses-tu qu'elle puisse avoir pour instigateurs de l'ombre, Bruxelles étant sans doute vouée à un statut international ? 
Pardonne-moi, cher Abdelhak, mais ton texte naïf me fait penser à un ersatz de discours critique. Le peuple dont tu te réclames, cent fois par jour quand je lui parle, est plutôt convaincu du fait que, derrière les derniers trop rapides pour être crédibles basculements en cascade, chaque dictateur quittant son poste en adressant un salut militaire au véritable maître - sauf Kadhafi - (tout ayant commencé, tu te rappelles, chez toi, au Sahara occidental, en novembre dernier, par une provocation de cette Espagne qui vient d'atterrir la première à Tripoli), le peuple marocain ce qu'il m'en dit... permets-moi de ne pas terminer ma phrase, de peur qu'elle ne s'efface par la toute-puissance de la tour Panoptic !
Je tourne donc encore les pages du journal, pour découvrir qu'en France le ministre de l'Education nationale interdit davantage aux femmes voilées d'approcher les écoles qu'à Lady Gaga de rythmer la récréation, non sans mettre les esprits en condition d'étude optimale. Lieux publics, voies publiques, services publics, espace public... et jusqu'à la République en personne se voient nommément appelés en renfort par les thuriféraires de la privatisation des bancs publics. Mais le comique involontaire de tout à l'heure tourne à la grossièreté crapuleuse, quand on lit qu'un baveux des plateaux télévisés, s'affichant comme écrivain sous le label d'Eric Zemmour, est proclamé par ses fans du Sit-show (happening ! standing ovation !) victime de censure médiatique et martyr de la libre parole en public dans une salle du Palais-Bourbon, transformant l'Assemblée nationale française en annexe de la tour Panoptic. N'illustre-t-il pas la légendaire figure de l'intellectuel critique persécuté pour l'audace de ses idées ? C'est ce dont sont convaincus ses nombreux amis de la polémique  pendant que, dans les dorures d'à côté, ils suppriment l'impôt sur la fortune...
On finira par l'ouvrir, ce supplément littéraire du vendredi. " Une parfaite perfidie ", titre la très debordienne Cécile Guilbert, en s'extasiant devant la pléiadisation des 
Liaisons dangereuses. Oui, la duplicité est bien devenue valeur cardinale, à tel point que se trouve non seulement suspecté de traîtrise contre-révolutionnaire, mais condamné pour outrage aux mauvaises moeurs, qui ne sacrifierait pas plus au culte de Mme de Merteuil qu'à celui de Lady Gaga : tout triomphe showique ne relève-t-il pas d'une parfaite perfidie ?
L'essence du totalitarisme contemporain se trouve ici résumée dans une formule comme : " L'art et l'intelligence de Laclos sont indépassables ". Jdanov eût-il écrit cela de Pouchkine, Goebbels de Goethe, que leurs citations seraient célèbres comme paradigmes de l'imbécillité dogmatique. Or, les diktats libertaires d'aujourd'hui, par comparaison, feraient presque passer l'hitlérien et le stalinien pour des émancipateurs culturels ingénus. L'astuce ? On recourt à l'ivresse de Malraux prétendant que " de tous les romanciers qui ont fait agir des personnages lucides et prémédités, Laclos est celui qui place le plus haut l'idée qu'il se fait de l'intelligence ".
N'occulte-t-on pas de la sorte - entre autres - Proust, Musil et Joyce, tout en ravalant l'idée même d'intelligence ? 
Pyramide inversée oblige ! Et ne va-t-on pas même jusqu'à capturer, pour s'en faire un allié, l'acarus sarcopte cher à Lautréamont ? La gale s'empare ainsi du cerveau global en ayant séquestré toute idée de révolution, dont se sont rendus maîtres les propriétaires du monde.
Au service de qui officie M. Henri Guaino.
 
 J-L L, dimanche 6 mars   
 
 
Accent grave (V)
 
 
L'abus de gravité dans l'accent d'un discours doit donc s'interprétrer comme l'inconscient désir de son contraire...
La plume du porte-plume s'avéra bifide, parce qu'il n'est plus chez les représentants de cette caste qu'ivresse d'éther au-dessus des basses contingences humaines, quand leur balourdise occasionne des chutes que Dante a narrées dans son
Enfer. C'est ainsi que Visconti peignit la classe des prétendus élus aux couleurs des Damnés.
Mais nous avions posé une question : l'Occident est-il prêt pour la démocratie ?
Supposant que l'on souscrive au bien-fondé d'une logique selon laquelle se divise en deux races l'humanité : celle qui dispose du Capital et celle qui ne possède pour survivre que sa force de travail, celle-ci n'ayant d'autre raison d'être que d'assurer le profit maximum de celle-là : moyennant l'adhésion à un tel présupposé, le capitalisme peut être compatible avec la démocratie. Mais si, contre la totalité des moyens de manipulation & de mystification de la mémoire des masses (M5), était mis en question ce postulat ? S'il n'était plus considéré comme conforme à une minimale dignité humaine de vendre au plus offrant sa force de travail sur un marché des plus précaires (cette précarité de la survie elle-même devenant l'attribut majeur de l'immense majorité des existences) ?
La conséquence logique en serait l'effondrement du discours apologétique tenant lieu de libre opinion dans l'espace public. Il est donc obligatoire que ne soit jamais exprimée la moindre interrogation fondamentale sur le contenu substantiel de ces deux notions : capitalisme et démocratie.
Pas plus il n'est autorisé de questionner ce que recouvre le label
Droits de l'homme. Car de qui parle-t-on ? Sans doute jamais de ceux qui vivent sur ce continent que les Romains, au départ d'un mot berbère capté lors de leur guerre contre Carthage, baptisèrent Afrikia.
Mais nous avons choisi d'écrire ces pages hors toute injonction moralisatrice. Seulement le constat. Le capitalisme global a multiplié la productivité par mille et le nombre de prolétaires créateurs de plus-value par centaines de millions. Si un discours moral est apparu, ce fut celui du Capital, arguant du fait que la combinaison des intérêts individuels s'identifiait à l'intérêt général. Or, la moindre observation permet d'aboutir à cet autre constat : pour une infime minorité ce système génère des bénéfices, pour l'immense majorité il n'engendre que des maléfices. Mais, les idées dominantes étant celles de la classe dominante, il fut loisible aux maîtres de faire passer dans la conscience des maléficiaires l'illusion qu'ils étaient bénéficiaires, en saupoudrant leurs vies d'une poussière de rêves accessibles moyennant quelque part accrue de leurs salaires. Cette industrie devint centrale, pour assurer la cohésion sociale. Mais ses produits fantasmatiques sont les mêmes pour tous, alors que, de part et d'autre de la Méditerranée, le rapport entre les valeurs de la force de travail varie du simple au décuple, voire au centuple. Tel diplômé du Sud,   quadrilingue et désoeuvré, verra défiler en vacances tel descendant parfaitement analphabète, mais matériellement triomphant, de qui a peut-être humilié son grand-père, dans un char à roues dont il ne peut imaginer devenir le propriétaire en une vie de courbettes : il y a rage contre de tels rapports dans les colères du Maghreb.    A supposer que le capitalisme global n'en finisse pas d'aligner les rémunérations des dirigeants sur celles des actionnaires, en hausse vertigineuse : ne verrait-on pas la pyramide hisser sa pointe vers le ciel, dans le même temps où le revenu des prolétaires, à la base de l'édifice, ne cesserait de plonger dans un abîme sans fond, dont les effets de misère les plus délétères s'observeraient toujours davantage à mesure que l'on descendrait vers le Sud ? N'importe quel édifice résisterait-il à pareille tension s'il ne renforçait la solidité de son axe vertical ? Et s'il advenait que les structures médianes subissent usure, érosion, rouille, délabrement, dislocation ? Qu'une récession de l'économie mondiale provoque l'augmentation du prix des principales denrées agricoles, en même temps qu'une aggravation du chômage, dans les conditions psychologiques énoncées plus haut : que peut-il se produire d'autre qu'une explosion de violence contre les symboles du pouvoir ?
Peut-on pour autant parler de révolution, si cette colère ne traduit pas la conscience du fait que ces dictateurs honnis étaient aux ordres de ceux-là mêmes qui feignent aujourd'hui d'applaudir aux soulèvements de la rue ?
N'est-ce pas l'ordre capitaliste global (Banque mondiale, Fonds monétaire international en tête) qui enjoignait aux Moubarak et aux Ben Ali de ne pas diversifier leurs économies réduites au tourisme ?
Est-il pertinent de parler de révolution si les peupes du Sud, ayant éliminé leurs gendarmes aux ordres du Nord, ne s'attaquent pas à la tyrannie globale en envisageant de transformer le rapport entre coûts et bénéfices dans leurs échanges économiques, lesquels rapports s'inscrivent plus généralement dans une relation de maîtres à esclaves ?
Qui a entendu parler d'une telle perspective, chez tous les chantres d'un indépassable horizon du libre marché ?
Voici quelques mois, un certain Andrea Canino ( Président du Mediterranean Business Council, qui regroupe les principaux acteurs économiques des pays de la Méditerranée), publiait une tribune approuvant avec passion le projet d'Union européenne de Napoléon V (lequel ne manquait sans doute pas d'accents graves pour le conseiller), pour la raison qu'en l'horizon de l'an 2050 (selon les prévisions statistiques), à une population européenne inchangée (de l'ordre de 500 millions d'habitants), correspondrait, au Sud, une augmentation de 50 %, qui porterait les habitants du Maghreb et du Machrek au chiffre de 350 millions de consommateurs. Que d'hypermarchés en perspective pour la Grande Surface !" Il y a des opportunités de croissance majeure pour les partenaires qui sauront les saisir ", ajoutait-il, arguant du fait qu'il s'agissait d'une " chance unique pour renforcer la compétitivité de nos entreprises, face à la concurrence asiatique ". Et ce Monsieur d'avancer l'argument décisif : celui d'une " nécessaire complémentarité " entre un Nord auquel seraient réservées compétences de management, expertise technique et technologies avancées, tandis que la part du Sud serait celle de la main d'oeuvre, de l'énergie et des matières premières bon marché. Il s'agirait, selon un tel schéma, de faire au Sud ce que l'Allemagne a fait à l'Est, encaissant d'énormes dividendes pour son industrie ! Le plan, selon ses concepteurs, mettrait en jeu des capitaux privés, allèchés par l'hypothèse d'une haute rentabilité, garantie par le soutien financier public !  Il était précisé en conclusion que Manuel Barroso garantissait à ce projet le soutien de la Commission européenne.Un tel projet soigne donc les apparences en comparaison de ce que fut l'ère colonisatrice du Second empire. Napoléon V, en son bonapartisme tout aussi affairiste et huppé, l'emporte sur les devanciers de sa dynastie par une excellence dans la duplicité qui ne traduit elle-même que la montée en puissance des contradictions du capitalisme global. Celui-ci, comme l'avait prévu Marx, aiguise des antagonismes bien plus colossaux que ceux du passé. La systématique du double langage, dont Napoléon Ier fut un champion, doit être mise en oeuvre avec une encore plus parfaite perfidie - la grandeur historique en moins, ce que voudrait dissimuler le porte-plume. Ce qui a pour effet de renforcer encore le mouvement tendanciel par lequel seules des vilenies toujours plus ignobles pour tromper " ceux d'en-bas " peuvent encore servir d'armes verbales à " ceux d'en-haut ". Voilà, semble-t-il à l'aède, la véritable tyrannie qu'il faut combattre.Voilà ce qui, pour être dit, mérite accent grave.
 
J.- L, mercredi 9 mars 2011.
 
Jean-Louis LIPPERT


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