De Baudelaire à Césaire - la gestation du concept de négritude


Auteur : Emmanuel RICHON


De Baudelaire à Césaire

la gestation du concept de négritude

« Disons aussi que Baudelaire est du petit nombre de ceux qu’il faut toujours racheter d’une ignominie déposée sur eux par la grossièreté humaine. » (Pierre Jean Jouve, Tombeau de Baudelaire).

Evoquer la négritude, c’est faire référence à Aimé Césaire et son inoubliable recueil Cahier d’un retour au pays natal, immense cri d’appel et de révolte dans notre poésie du XXe siècle, référence clef de toutes nos dettes d’admiration. Comme l’affirmait déjà André Breton lors de la parution du poème, celui-ci figurait comme « la conscience d’un déni de justice monstrueux et à jamais irréparable dont toute une collectivité a été victime. » Il pourra donc paraître anachronique à plus d’un, qu’à reconnaître la valeur unique de cette œuvre, véritable coup de pavé dans le marigot très mondain des Lettres françaises, il puisse être question ici d’une filiation baudelairienne.

Et pourtant, certains passages du célèbre Cahier d’un retour au pays natal sont des reprises référentielles directes des Fleurs du Mal .
« Un nègre comique et laid et des femmes derrière moi ricanaient en le regardant.
Il était COMIQUE ET LAID,
COMIQUE ET LAID pour sûr. »
« Comique et laid » sort tout droit de la troisième strophe du célèbre poème L’albatros ,
« Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid ! »

Et pourtant, l’influence du poème « une charogne » sur l’ensemble des images césairiennes paraît aussi flatteuse que flagrante à nos yeux pour ne pas être mentionnée. Les « paradis perdus » vers lesquels semblent se tourner le Martiniquais et les siens, bien proches de ceux de Moesta et Errabunda, opposés à « la force putréfiante » et au « soleil vénérien » du colonialisme, laissant là abandonnée « une vieille menteuse souriante, ses lèvres ouvertes d’angoisses désaffectées ; une vieille misère pourrissant sous le soleil, silencieusement ; un vieux silence crevant de pustules tièdes, l’affreuse inanité de notre raison d’être. »
Cette dénonciation des « arlequinades de la misère, les puanteurs exacerbées de la corruption » …  « notre maison, sa coiffure de tôle ondulant au soleil comme une peau qui sèche. » Toutes ces images font penser aux Fleurs du Mal , en sont le point d’orgue assumé aux images revendiquées, à soixante dix années de distance. Une revendication de la provocation à des fins de prise de conscience. « Mais est-ce qu’on tue le Remords, beau comme la face de stupeur d’une dame anglaise qui trouverait dans sa soupière un crâne de Hottentot ? » Image qu’on croirait étonnamment sortie tout droit d’un récit autobiographique baudelairien.

« Parce que nous vous haïssons vous et votre raison, nous nous réclamons de la démence précoce de la folie flambante du cannibalisme tenace ». Phrase qui reprend mot pour mot les propos du chantre de Jeanne Duval.
Faisant référence au mythe de « la femme sauvage », dans Portraits de maîtresses, Baudelaire déclare ainsi, faisant explicitement référence à ce fantasme anthropophagique : « J’aurais pu faire ma fortune en la montrant dans les foires comme monstre polyphage. »
Plus tard, c’est lui-même que Baudelaire décide de mettre en scène à travers le tabou du cannibalisme : « avez-vous mangé de la cervelle de petit enfant ? Cela ressemble à des cerneaux et c’est excellent ! » était  une de ses mystifications favorites, on la colportait partout. Devant Nestor Roqueplan, directeur de l’opéra, il tire de sa poche un livre qu’il prétend  « relié en peau humaine.[1] »
Enfin, Ch. Baudelaire est surtout le premier à haïr la notion de progrès, prenant à contre-pied le concept le plus ancré dans l’idéologie de son siècle, ce qui l’amène à adopter des positions incroyablement en avance sur ses contemporains et certainement reprises plus tard par les chantres de la négritude. Ainsi, «… si l’on veut comparer l’homme moderne, l’homme civilisé, avec l’homme sauvage, ou plutôt une nation dite civilisée avec une nation dite sauvage, c’est-à-dire privée de toutes les ingénieuses inventions qui dispensent l’individu d’héroïsme, qui ne voit que tout l’honneur est pour le sauvage ? (…) et le prêtre qui offre au cruel extorqueur d’hosties humaines des victimes qui meurent honorablement, des victimes qui veulent mourir, me paraît un être tout à fait doux et humain, comparé au financier qui n’immole les populations qu’à son intérêt propre. »[2]

On a du mal aujourd’hui à réaliser à quel point la métaphore césairienne doit à l’auteur des Fleurs du Mal. « Je réclame pour ma face la louange éclatante du crachat !... » pourrait être un écho renouvelé et conscientisé du célèbre oxymoron des Fleurs du Mal.  Le célèbre Cahier reprenant à sa façon la violence des imprécations baudelairiennes,  symbolise le retournement universel du concept de négritude qui « ne fait point de moi cet homme de haine pour qui je n’ai que haine. » Insulte endossée et assumée, contre valeur retournée.
Dans le Cahier,
« Siméon Piquine, qui ne s’était jamais connu ni père ni mère ; qu’aucune mairie n’avait jamais connu et qui toute une vie s’en était allé, cherchant son nom. » semble une phrase lancée en écho de cette recherche identitaire que Baudelaire connut parfaitement par compagne interposée, Jeanne Duval, au nom parodique d’une destruction zombifiante, dénonçant pour toujours ceux qui renoncent à leur ipséité pour toutes les compromissions, tous « ceux qui vivent dans un cul de basse fosse de soi-même. »
« L’oblique chemin des fuites et des monstres », dernière phrase césairienne d’En guise de manifeste littéraire, dédié à A. Breton, est semblable au vers baudelairien, l’essence même d’une poésie du refus qui vise au « pouvoir de transmutation qu’elle met en œuvre et qui consiste, à partir des matériaux les plus déconsidérés, parmi lesquels il faut compter les laideurs et les servitudes mêmes, à produire on sait assez que ce n’est plus l’or la pierre philosophale, mais bien la liberté. » D’où la référence tératologique constamment brandie.

Le plus grand exégète de la poésie baudelairienne fut jadis également passionné par le célèbre J. A. Gobineau, auteur du tristement fameux Essai sur l’inégalité des races humaines et cela, à une époque où un tel intérêt nourri ne se déclarait pas sans quelque passé aussi peu glorieux que récent ; de là vient sans doute le fait que l’ensemble de la critique se soit fourvoyée concernant ce grand poète, négligeant par ethnocentrisme ou racisme pur et simple, le seul voyage (si l’on excepte la Belgique) de l’écrivain aux Mascareignes, ainsi que la seule femme qui ait durablement compté dans sa vie, Jeanne Duval.

L’ensemble de la critique française s’est employé depuis plus d’un siècle et demi à ostraciser, en quelque sorte, la négritude baudelairienne. François Porché, en 1944, dans son célèbre Baudelaire, relate ainsi les débuts littéraires de Baudelaire en évoquant un autre auteur antillais contemporain, Privat d’Anglemont :
« Le premier guide du poète dans les milieux interlopes du quartier latin, ce fut, nous l’avons dit, un mulâtre et nous savons tous ce qui en résulta : l’infection immédiate, la conjugaison instantanée de la Débauche et de la Mort. »

Dix ans plus tard, dans L’Esprit du Mal et l’Esthétique baudelairienne, M.A. Ruff déclare aussi : « avec Jeanne Duval, on pensera que c’est le malheur qui entre dans la vie de Baudelaire. Il semble que la couleur même de la “Vénus noire” ait quelque chose de sinistre qui assombrit cette personnalité. »

Personne n’a jusqu’ici fait cette observation que le groupe de poètes qui avait pris pour habitude de se réunir autour de Théodore de Banville, et dont Baudelaire était un illustre représentant, comprenait une très forte proportion de créoles nés dans les îles. Ce fait mérite d’être pourtant souligné car il paraît inconcevable qu’il n’ait eu quelque influence décisive sur l’esthétique et la vie du groupe, même si les membres de celui-ci n’eurent pas forcément conscience de cette identité commune, il apparaît rétrospectivement que la thématique abolitionniste est abordée plus ou moins directement par chacun d’entre eux. Privat d’Anglemont permit à Baudelaire de publier ses premiers poèmes sous son nom, fait ignoré avec mépris par l’ensemble de la critique, A. Lacaussade, Réunionnais, directeur de revue, fut le premier critique, à rendre compte de la poésie baudelairienne et à permettre à Baudelaire de publier régulièrement, Leconte de Lisle, dont l’orientalisme trouve largement ses sources dans ses origines réunionnaises. Tous ces poètes créoles ne pouvaient qu’avoir des contacts privilégiés spécifiques vis-à-vis d’un auteur s’étant rendu aux îles, y ayant puisé comme eux une grande partie de son inspiration, et qui plus est, ayant choisi de vivre avec une femme, elle aussi, originaire de l’univers de la culture créole, Jeanne Duval. Loin d’être anodin, ce premier regroupement historique dans l’inspiration et les affinités, figure peut-être le commencement de ce qui aboutira plus tard à une prise de conscience et à une revendication identitaires, la rencontre décisive à Paris, de Damas, Césaire, Senghor.

Devant tant de haine, de racisme et de déconsidération, les critiques de Baudelaire rivalisèrent de talent, conjuguèrent leurs forces dans l’opprobre et, si certains daignèrent accorder une importance à Jeanne, ce ne fut que pour la tourner en ridicule, s’attaquer à la relation authentique des deux amants et surtout, la dissocier autant que faire se put de l’œuvre de l’auteur des fameuses Fleurs du Mal .
Eugène Crépet, premier biographe, fut aussi le premier à racialiser cette relation authentique et à dénigrer la compagne du poète : « Il est incontestable que le poète rapporta de son voyage le culte de la Vénus noire. (…) A peine de retour à Paris, il prit une maîtresse qui n’avait guère d’autre titre à son attention que d’être une fille de couleur. » (…) « Jeanne Duval … n’avait à part sa race, rien de remarquable : ni le talent, ni la beauté, ni l’esprit, ni le cœur. » (…)  « Jeanne, qui avait, comme beaucoup de femmes de sa race, la passion des liqueurs fortes, s’y est livrée, dès sa jeunesse, avec tant d’emportement qu’elle fut, jeune encore, frappée de paralysie. »
Jacques Crépet, le fils d’Eugène, qui fut le premier exégète et qui consacra sa vie entière à Baudelaire, emboîte le pas sans sourciller : « ce qui est certain, c’est qu’elle réunissait en sa personne l’universalité des vices communs aux métis : libertine, sournoise, menteuse, dépensière, alcoolique, stupide par surcroît.[3] »

Si nous revenons sur le procès des Fleurs du Mal, bien que l’ensemble des attendus et du jugement aient disparus lors de l’incendie de l’Hôtel de ville de Paris en 1871 durant la Commune, de nombreux éléments tendent à faire penser que la condamnation du recueil n’était pas exempte de jugements racistes où la relation à sa compagne transparaissait en filigrane.

En 1863, Albert Mérat, poète contemporain, écrit ironiquement :

Ô fier poète ! épris des chaudes pestilences,
Ô poète qu’on lit en se bouchant le nez,
Qui donne au lecteur parfois des défaillances,
Photographe soigneux des membres gangrenés ;
Toi qui suças le fiel d’une louve morbide,
Toi pour qui l’eau de vie est un lait insipide,
Qui cueillis les poisons dans un champ non sarclé. » (…)

En 1842, A. Dozon, ami de jeunesse, publie son recueil Ecrit pour un ami, où l’allusion à
Jeanne Duval est par trop évidente :

« Ô poète ennuyé, qui tiens sur tes genoux
Le corps brun et luisant d’où sort une étincelle
Qui, cachée à tes yeux, te pénètre et harcèle,
Et, sans frémissement des fibres de ton cœur,
Te fait verser pour rien ta bouillante vigueur (…)
Ah, j’ai presque frayeur de ton regard étrange.
Tu te fatigueras, sous ces contours polis,
Sous ce crâne soyeux et cette peau sans plis,
De ne trouver jamais, sous cette belle forme,
Que sottise, luxure, et gourmandise énorme. »

De même, lorsque Gustave Kahn, en 1896, rend hommage au poète disparu, les allusions à la compagne de Baudelaire sont explicites :

« Quand tu fus lentement crucifié
Par de noires négresses et des bourreaux marrons,
Tu n’en donnas pour gage qu’une larme
Sertie des musiques, sertie des parfums,
Parée des splendeurs longues des chevelures,
Tu conquis l’unité de la souffrance et l’inutile. »

Si nous nous reportons aux articles parus au lendemain de sa mort, les jugements littéraires comportent systématiquement un couplet vindicatif à l’égard de la célèbre muse.
Jules Vallès, le soir même de la mort du poète, écrivit un article très dur[4]. Son jugement sans ambages sur le célèbre dandy ne pouvait pas être plus franc :
« Il tenait à paraître distingué ; il l’était. Il aurait dû dans la vie, se contenter de commander et de plaire aux blondes. »
Le lendemain,  le journaliste Ch. Bataille[5] abonde dans le même sens :
« Mais au contraire des poètes lyriques, qui croient à leur étoile, il marchait déjà dans la vie, lui, dirigé par le « signe noir » qui n’avait pas encore enrichi le vocabulaire parisien, que je sache. Il penchait déjà vers la volonté de voir tout en noir et de vouloir de la sorte, ou pour le moins dans les nuances mulâtres, toutes les questions d’art et les femmes. »

Une semaine plus tard, le 14 septembre 1867, dans la Revue nationale et étrangère, c’est au tour de Charles Yriarte d’écrire un article nécrologique relatant un « véritable éléphantiasis moral » :
« … Ces extravagances dont le souvenir fera sourire tout un cénacle de jeunes hommes dont quelques uns sont devenus célèbres, n’ont rien d’éxagéré. Je ne cite ces futilités que pour appuyer un argument moral. Conséquent avec lui-même, ses plus intimes épanchements et ses attachements les plus violents ont toujours eu pour objet quelque sujet excentrique : « la Sorcière aux flancs d’ébène », « L’Enfant des noirs minuits », sont devenus célèbres. » …
Le journaliste concluait d’une manière générale et symptomatique 

« Il est défendu à l’homme, sous peine de déchéance et de mort intellectuelle, de déranger les conditions primordiales de son existence et de rompre l’équilibre de ses facultés avec les milieux où elles sont destinées à se mouvoir : en un mot, de déranger son destin pour y substituer une fatalité d’un nouveau genre. »

De son côté, la conscience de la transgression de ses choix de vie en porte-à-faux avec la société coloniale de son temps, était parfaitement assumée par le poète.

Dans une lettre à sa mère en date du 8 décembre 1848, déjà, Baudelaire proclame avec une netteté de courage admirable : « Actuellement, à 28 ans moins quatre mois, avec une immense ambition poétique, je me trouve, moi, séparé à tout jamais du “ monde honorable” par mes goûts et par mes principes … »

A Mme Paul-Meurice, il écrit : « Je nage dans le déshonneur comme le poisson dans l’eau ». De manière symptomatique, ce rejet est viscéralement lié à Jeanne Duval. « La sombre solitude que j’ai faite autour de moi et qui ne m’a lié à Jeanne que plus solidement. »

La marginalité consciente joue donc chez lui un rôle très important dans la création poétique, il s’ingénie à inspirer « le dégoût et l’horreur universels », « tire une jouissance de la haine » et retourne avec fierté le rejet qu’il incarne en le revendiquant.

C’est un point important de noter ici que l’exclusion du poète par ses contemporains contient une part essentielle d’un rejet raciste par rapport à un choix clairement affirmé. Mineur aux yeux de la loi car déchu de ses droits civiques par le conseil de famille, ne pouvant notamment se marier librement, n’a-t-il pas, de manière décisive, nommé Jeanne deux fois dans sa correspondance en précisant « ma femme »[6].
En outre, le seul testament qu’on lui connaisse, lors de sa tentative de suicide manqué, mentionne bien Jeanne Duval comme seule légataire des droits liés à l’ensemble de son œuvre, ce qui donne à cette femme un statut totalement assumé et souhaité par le poète.

Lors du procès, l’attention du substitut Ernest Pinard fut plus particulièrement portée sur certains poèmes, en partie ceux-là mêmes qui furent condamnés. Il s’agissait des poèmes Lesbos, Femmes damnées, Le vin de l’assassin, Les métamorphoses du vampire, Les bijoux, Le Léthé, ainsi que quelques poèmes touchant, selon le magistrat, à la morale religieuse. Selon lui, ces pièces permettent de douter de l’état mental de l’auteur des Fleurs du Mal : « L’odieux y coudoie l’ignoble ; le repoussant s’y allie à l’infect. »
En outre, certaines pièces retiennent encore plus l’attention du magistrat, « qui sont l’expression de la lubricité la plus révoltante. » Les métamorphoses du vampire, Les bijoux.
Il faut ici remarquer que les strophes ou vers cités par le réquisitoire d’Ernest Pinard, sont loin d’être anodins. Par exemple, les vers 17 à 28 du poème Les bijoux concernent explicitement Jeanne Duval et, de plus, font allusion à sa couleur de peau :
« …cette peau couleur d’ambre. » (vers 32) et
« Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
   Sur ce teint fauve et brun le fard était superbe ! »         (vers 27-28)
De même, dans Le Léthé :
« Sur ton beau corps poli comme le cuivre. » (vers 12)
De la même façon, les références du poème Femmes damnées font penser à d’autres poèmes de Baudelaire :
« Ainsi qu’un voyageur qui retourne la tête
Vers les horizons bleus dépassés le matin »
n’est pas sans faire penser au poème Le Voyage, qui clôture le fameux recueil.  Enfin, le vers 46 :
« Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes
Et de noirs bataillons de fantômes épars, »
Que sont ces fameux « fantômes épars », si ce ne sont ceux qui concluent le dernier vers de l’autre fameux poème À une malabaraise  et font songer à l’exil de cette femme dans Paris :
« Des cocotiers absents les fantômes épars. »
Malabaraise qui elle-même renvoie au poème Le Cygne où le poète « pense à la négresse amaigrie et phtisique » qui, elle aussi, cherche
« Les cocotiers absents de la superbe Afrique
Derrière la muraille immense du brouillard. »

Quels sont les arguments du substitut pour justifier sa condamnation ?
« J’y signale trois strophes qui, pour le critique le plus indulgent, constituent la peinture lascive, offensant la morale publique. » … Le lecteur « y prendra facilement le goût des frivolités lascives . » … « et s’il est aussi le piment des sens blasés, il devient un danger permanent . » … « Croit-on que certaines fleurs au parfum vertigineux soient bonnes à respirer ? Le poison qu’elles apportent n’éloigne pas d’elles ; il monte à la tête, il grise les nerfs, il donne le trouble, le vertige, et il peut tuer aussi. »
Quelles sont ces allusions à des fleurs au parfum vertigineux ? Pourquoi ces piments ? Sans doute font-ils allusion aux piments lancés par le second article dénonciateur du Figaro en date du 12 juillet 1857 ?
J. Habans s’en prenait à « l’odeur putride » du recueil, déclarant qu’à deux exceptions près (Bénédiction et Elévation),
« … de tout le reste, en vérité, je n’en donnerais pas un piment …et je n’aime pas le poivre ! (…) Mais on croyait au génie de M. Baudelaire, il fallait exposer l’idole longtemps cachée à la vénération des fidèles. Et voilà qu’au grand jour, l’aigle s’est transformé en mouche, l’idole est pourrie et les adorateurs fuient en se bouchant le nez. »

Ce « poivre », qu’est-il au juste, si ce n’est une allusion directe à la chevelure de Jeanne et à travers cette image, courante à l’époque (par dénigrement raciste, les cheveux crépus sont très souvent comparés aux grains de poivre), une condamnation directe des sentiments éprouvés par Baudelaire, une haine de la différence.

En y regardant de plus près, le réquisitoire contient en fait les deux thèses les plus éculées du racisme le plus banal à l’époque, à savoir, « la nonchalance tropicale » et « la survitalité sexuelle de la “race noire”. » 

Ce choix existentiel, la critique ne le lui pardonnera jamais, ce qui nous permet même d’affirmer aujourd’hui que l’objet même de la condamnation du célèbre recueil en 1857, contenait au cœur du jugement, un fondement raciste. Il est regrettable que ce rejet n’ait jamais été mentionné car pareille ignorance participe de l’occultation d’une dimension essentielle de l’œuvre, de son histoire et de sa gestation. De manière indirecte d’ailleurs, nous noterons que Jeanne Duval se trouve au cœur des deux plus grands scandales esthétiques du XIXe siècle qui révolutionneront la peinture et la poésie, L’Olympia de Manet et Les Fleurs du Mal. En effet, A. Tabarant mentionne dans son livre La vie artistique au temps de Baudelaire[7] : « L’étrange introduction d’une négresse dans l’arrangement de L’Olympia, fut suggérée par Baudelaire à Manet. » De même, le célèbre poème Les bijoux figure comme une inspiration notoire du tableau exécré par ses contemporains, de telle sorte que Jeanne est présente au sein des deux œuvres condamnées par les juges et les contemporains.

Dans la revue Taches d’encre, le 5 novembre 1884, M. Barrès publia un article en deux volets intitulé La folie de Ch. Baudelaire :
« Et puis un désespoir morne, un dégoût de plomb … Pourtant … c’est ainsi que, retourné à ses voluptés détestables par rappel de sensualité et par recherche d’artiste, …le poète demeure sur le fumier de son dégoût. » (…) « Baudelaire du reste, était victime d’une névrose fondamentale : sa liaison avec Jeanne Duval nous en fournit la preuve. »

En 1895, lorsque S. Mallarmé rend hommage au poète disparu dans son sonnet Le Tombeau de Charles Baudelaire, par delà la modernité pure, la présence de Jeanne est encore visible derrière l’ostracisme, ce que semble évoquer immanquablement cet alexandrin, associant définitivement la compagne et l’œuvre dans leurs monstrueuses exécrations.
« Essuyeuse on le sait des opprobres subis ».

Jacques Crépet dans ses Propos sur Baudelaire, rassemblés et annotés par Cl. Pichois au Mercure de France (p.147), se contenta … « d’évoquer selon la légende, le couple qui nous occupe. Que voyons nous ? La négresse. Baudelaire ne nous apparaît qu’au second plan, victime résignée et déplorable, élément femelle de son ménage infernal. L’élément mâle, ici, c’est la femme. Et quelle ! Un parangon de vice, une ivrognesse, une menteuse, une gaupe avide et sans foi, un vampire qui, à force de prodiguer à son amant
« Des plaisirs plus aigus que la glace et le fer »,
en a précipité la fin – bref, un instrument de damnation en cette vie comme dans l’autre. »

Pourtant, dans Souvenirs de Théodore de Banville, poète ami de Baudelaire, le seul à avoir véritablement connu les amants et qui connut même Baudelaire parce que Jeanne le lui présenta, on peut lire :
« Comme il est facile de s’en convaincre en lisant les vers de Baudelaire, ce poète en réalité n’aima jamais qu’une seule femme, cette Jeanne qu’il a toujours et si magnifiquement chantée. »
Plus catégorique encore, le même auteur, dans Lettres chimériques[8]
« Nous qui avons mieux fait que de connaître Baudelaire, nous qui l’avons toujours suivi, admiré et aimé, nous savons que sa vie entière, comme son œuvre, fut remplie par un seul amour, et que du premier jour au dernier, il aima une seule femme, cette Jeanne, admirablement belle, gracieuse et spirituelle, qu’il a toujours chantée » (…) « le poète l’aimait à vingt ans, il l’aima toujours. »

Quelle distance, quel fossé donc entre la réalité et la reconstruction fantasmée de la critique médisante et raciste. Du point de vue des études baudelairiennes, il conviendrait, enfin, en 2007, année du cent cinquantenaire des Fleurs du Mal, que cet aspect de la condamnation soit reconnu, que l’ostracisme subi par la célèbre compagne, soit enfin dénoncé, que l’influence du voyage indianocéanique soit enfin mise en exergue, que le poète soit fêté comme trésor littéraire de notre patrimoine mascarin, patrimoine enfin considéré à sa juste valeur, pour nous immense.

En cette femme se conjuguent tous les fantasmes et les tabous exacerbés de la société coloniale. Sa relation avec Ch. Baudelaire touche directement à l’interdit du métissage. De là sans doute la somme de haines développées par les critiques ou biographes successifs. Ainsi Henri Troyat, dernier du genre qui écrit impunément en 1994 concernant le voyage baudelairien aux Mascareignes :
« Il est vaguement écœuré par la vue des palétuviers aux racines enchevêtrées, par le bleu cru du ciel, par les immenses plantations de canne à sucre, par la susurration des moustiques omniprésents, par le grouillement des hindous et des nègres dans les rues, avec çà et là la veste blanche et le casque d’un colon. »

Il n’est pas jusqu’à sa propre famille qui manifeste cette condamnation ciblée de la relation à Jeanne Duval et des choix éthiques et esthétiques fondamentaux que cela a pu constituer dans la vie du poète. Sans qu’il soit besoin de citer à nouveau sur ce point, les nombreuses récriminations et les reproches constants de Mme Aupick envers son fils, qu’il nous suffise de citer la lettre d’Alphonse Baudelaire à son demi-frère Charles, en date du 30 avril 1841, elle en est elle aussi le reflet :

« Tu présentais à ta sortie du collège l’aspect d’un jeune homme accompli. Nos plus chères espérances, celles de te voir devenir un homme de mérite et de te voir faire un beau chemin, commençaient à s’accomplir. Pour toi, tu entrais dans le sentier de la vie par une de ces portes ornées de roses qui conduisent au bonheur …
Tu t’es laissé entraîner par des amis que tu fréquentais et que tu n’osais produire à raison de leur tenue et de leurs goûts. Enfant, tu étais d’un commerce charmant ; jeune homme, tu es devenu difficile, soupçonneux, toujours prêt à te rebeller quand on ne voulait que t’imposer un frein salutaire …
Tu t’es endetté pour soutenir, nourrir, vêtir quelque drôlesse, expression dont tu t’es servi et qui me paraît fort juste …
Brisant tous les liens de société ; rompant avec les mœurs, avec les usages, tu t’es constitué en état d’hostilité avec ceux qui, te paraissant plus âgés, ne pouvaient voir ta manière de vivre du même point de vue que toi …
Tu vas changer. T’isolant de ceux qui te menaient à ta perte … tu vas secouer la fange qui t’entourait, et libre d’obsessions de tous les jours, tu changeras ces causes de chagrin en causes de plaisir. Songe, ami, que n’importe quelle carrière que tu prennes, mes vœux te suivront partout, que tout le monde t’offrira la main pour t’élever, mais que personne ne voudra la tremper dans la fange pour t’en retirer. »

“Drôlesse” est en effet un qualificatif utilisé par Charles dans un sonnet figurant au sein d’une lettre précédemment envoyée à Alphonse : Il est de chastes mots que nous profanons tous … Ce poème fait clairement allusion à « quelque drôlesse » « À qui dire mon ange. » Les mots “ange”, “fange” et “drôlesse” sont clairement repris par Alphonse qui fait ici allusion à « cette mauvaise fréquentation » de Baudelaire. Or, si nous élargissons le champ de nos investigations, nous nous apercevons que l’auteur du Spleen de Paris emploiera justement à plusieurs reprises le même mot de « drôlesse » pour qualifier Jeanne.

En fait, l’influence de Ch. Baudelaire sur le mouvement de la négritude est essentielle. En 1932, à Paris, l’étudiant sénégalais L. S. Senghor écrit son mémoire d’agrégation, dont le sujet n’est autre que L’exotisme dans l’œuvre de Baudelaire.

Le poème Femme noire de Senghor est par exemple, un poème-manifeste qui s’inspire directement du poème Les bijoux, pièce condamnée des Fleurs du Mal. Aussi, à travers le destin de Baudelaire, poète imprégné par son voyage de jeunesse, pour qui son retour à Paris constitua une sorte d’exil fondamental et principiel, premier écrivain à oser exalter la magnificence de la femme noire, c’est de fait, une véritable filiation spirituelle qui place la négritude sous les auspices novatrices et révolutionnaires des Fleurs du Mal.

Baudelaire est le poète d’un mythe, d’une influence. Il est une origine. En premier lieu parce qu’il crée une poésie française après des siècles de fadeurs et de discours, mais encore parce que sa création annonce la grande mutation des valeurs- du rationnel à l’irrationnel, du prosaïsme au mystère de l’invention. Il est la source de toutes les innovations du verbe futur.


 

 

[1] Henri Blaze de Bury, Mes Souvenirs de la Revue des deux Mondes. Revue internationale du 25 février 1898, p. 496.

[2] La Pléiade, Œuvres complètes, T. II, p.325.

[3] Etude biographique placée en tête des œuvres complètes de Ch. Baudelaire dans l’édition Conard de 1922.

[4] dans la revue La Rue, le 7 septembre 1867.

[5] Le Charivari, 8 septembre 1867.

[6] Dont une fois dans une lettre adressée à l’ami Gérard de Nerval.

[7] Paru au Mercure de France en 1963, p.60

[8] pp. 281-282

 



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