Le corps et ses transfigurations


Auteur : Eric BROGNIET et Pie


  Tout paraît aujourd’hui concourir pour donner au corps, ou plutôt à l’image du corps, une attention quasi obsédante. Sur un mode positif, il s’agirait d’en assurer une visibilité garantie et exaltante. Mais cette image du corps sans cesse revisitée ne laisse pas d’être troublante dans la mesure où un arsenal exponentiel est à notre disposition pour améliorer le sort des formes qu’il exhibe. Dans l’ordre des savoirs et des techniques les plus sophistiqués, tout un champ de pratiques, fait de soins et de cures, de chirurgies et de diététique, n’a cessé de croître et de se répandre. Toute une panoplie, tout un arsenal de produits naturels ou synthétiques obtenus grâce aux manipulations biotechnologiques sont disponibles, pour faire du corps un domaine privilégié sur lequel il est désormais possible d’agir comme jamais par le passé. Le corps-roi, plongé dans les sérums physiologiques et saturé de gélules bienfaitrices, serait enfin celui d’une victoire décisive du paraître sur l’être. Il serait devenu un véritable territoire et champ de bataille pour l’expérimentation de pratiques et de « produits fraîcheur » dont le but est d’en assurer l’harmonie et l’équilibre, l’énergie et la vitalité, sinon la pérennité, extatique autant que résignée, jusqu’aux lassitudes et convulsions finales, au point de nous faire presque oublier son obsolescence incorporée. Remodeler la chair et la peau, améliorer les performances du corps par des soins appropriés, revendiquer une vérité intime face à la standardisation de l’image, du style ou du comportement, est une chose. Mais entre le meilleur et le pire, nos fantasmes sont sans limites. Depuis la connaissance approfondie du monde vivant jusqu’aux manipulations génétiques qu’elle autorise, une fois les codes décodés, s’ouvre un futur plus que jamais incertain qui suscite de nombreux doutes et beaucoup de perplexité quant à une escalade qui engendre ses propres motivations.

  Aussi, l’histoire de la liberté a de beaux jours devant elle : revoir toute la création depuis l’origine, puisque les nouveaux généticiens, les expérimentateurs que nous sommes, enfin débarrassés de la figure de dieu ou des dieux, peuvent faire main basse sur l’acte originel et re-manipuler le tout de la nature et de la vie en réalisant, à l’image de l’artiste démiurge, des créatures qui devraient échapper de moins en moins au contrôle de leurs créateurs. En cela, la pensée et l’action de l’homme moderne se dégagent des lourdeurs cognitives et morales de la métaphysique pour construire un monde où l’artifice que permettent les savoirs scientifiques occupe une part de plus en plus décisive, et sur laquelle, espère-t-on, il nous sera loisible d’exercer une maîtrise souveraine : l’auto-création de l’être humain finalement maître de son destin puisqu’en mesure d’en contrôler tous les paramètres. Les générations futures, toute comme la nôtre d’ailleurs, pourront avoir droit à autant de réussites que d’erreurs. Elles auront l’occasion d’exprimer des éclats de tendresse devant quelques accidents chromosomiques, vite rectifiés par des doubles reprogrammables constituant un peuple mondialisé de Pokémons errants sur un astre errant. Dès lors, notre étonnement n’est plus seulement devant ce qui est : il s’anime de plus en plus face à ce qui vient, en particulier, pour ne prendre que cet exemple, lorsque, interrogatif, l’art contemporain scrute les exploits des sciences. Les artistes qui, d’une manière ou d’une autre, tiennent le corps comme sujet de fascination, ou encore comme obsession narcissique, n’évoquent rien pour nous réjouir ou pour nous amuser. D’autant que même dans une culture à prétention mondiale qui fait du divertissement son fonds de commerce, l’amusement n’est pas obligatoirement la première ou l’ultime fonction de l’art.   Du corps parure, qui est l’affaire des laboratoires de produits de beauté, au corps marchandise soumis aux machineries publicitaires, de l’art corporel ou de l’art charnel – qui a pour vocation non de décorer le corps mais de le changer – jusqu’au corps virtuel, les dispositifs cognitifs comme les pratiques expérimentales semblent être en phase : depuis quelques siècles déjà, tout un complexe élevé en système et fondé sur des logiques scientifiques et techniques a émoussé de manière décisive, et peut-être définitive, des usages et des pratiques, des symboliques et des représentations culturels, aussi singuliers que variés, du corps. Les révolutions et leurs découvertes tout comme les événements touchant à tous les aspects de la pensée et de l’agir humains des derniers siècles nous invitent à reconsidérer les conceptions et les approches traditionnelles du corps. L’époque moderne s’est aussi accompagnée d’un processus critique conduisant à instaurer la transgression des interdits comme valeur d’usage dans l’univers quotidien, donnant ainsi libre cours à une logique de subversion. Les sciences et techniques modernes ne font pas qu’ouvrir un champ de possibilités à explorer et à manipuler : elles incitent à vaincre tous les préjugés moraux qui y feraient obstacle. Insistons encore un instant sur le sens et la portée des temps modernes. Ceux-ci se révèlent dans l’avènement d’une conscience et d’une pensée de l’action agissant sur tout notre environnement, conscience et pensée comprises comme champ illimité d’expériences répétées et extensives produisant des savoirs inédits. Une nouvelle croyance s’installe : celle-ci accorde à l’idée de progrès des connaissances la légitimité de son entreprise. Pouvoir percer les mystères de la nature et de la vie afin d’élargir l’emprise sur ce qui échappe encore, en s’appuyant sur une connaissance expérimentale et non plus sur des conceptions déjà établies du monde, de la vie et de la nature humaine. La conscience rapprochée des techniques et des arts expérimentaux répond à un processus cumulatif. Il vient modifier de manière radicale les rapports à l’espace et au temps, et plus particulièrement encore à nos propres créations. Dès lors, l’instrumentalisation de ces connaissances et leur déploiement à travers l’utilisation routinière des technologies jusque dans les moindres aspects de notre vie quotidienne, accompagnent nos façons de penser aussi bien que nos comportements ou nos manières d’être, y compris dans les aspects les plus sublimes de nos représentations.

  Or, nous concevons très bien que ces processus conduisent à soumettre également notre imaginaire à de nouvelles impulsions, ne laissant pas toujours intactes nos compétences en matière de perception, parfois pour les atténuer, d’autre fois pour les amplifier, alors même que nous sommes en présence d’un processus qui ne s’est imposé que par étapes successives. C’est tout le regard moderne sur le corps qui se trouve renouvelé. Pour être plus précis quant à ses changements de sensibilité, il n’est pas inutile de citer au passage un texte récent de Jean Starobinsky : il fait ressortir ces expériences qui émergent des profondeurs du corps et de ses organes, avec la conscience qui en est prise dès le XVIIIème siècle : « Ce que nous devons constater », dit-il, « c’est la valeur grandissante qui s’attache à la sensation organique, à l’ensemble des messages qui, du fond de nos viscères et de nos membres, bâtissent l’existence vivante que nous sommes, nous soutiennent à tout instant dans notre rencontre avec l’espace extérieur et les innombrables objets qui le peuplent. C’est de ce tréfonds que partent les actes qui nous font affronter le dehors, et c’est dans cet arrière-monde obscur que se répercutent – émotions somatisées – les échos de nos activités extérieures. Philosophes et poètes, dès le milieu du XVIIIème siècle, savent que notre vie à ciel ouvert est tributaire de la passion qui la stimule, du sommeil qui la protège ».[1] Ces ouvertures sur les connaissances les plus intimes de l’humain seront très tôt considérées comme relevant d’une rationalité dominatrice appréhendée tantôt comme émancipatrice tantôt comme aliénante. Tous les dispositifs du savoir moderne nous ont enseigné à placer le monde et l’être humain à distance. Suivant cette perspective, nos approches nous conduisent à considérer tout ce qui est humain ainsi que tout ce qui se trouve dans notre environnement, proche ou lointain, comme des objets, c’est-à-dire des choses désacralisées et sur lesquelles il est possible d’agir de manière à les modifier et à les transformer à notre guise, en fonction des limites toujours mouvantes de ce que permettent les nouveaux savoirs.   D’une manière générale, nos modes de perception comme nos modèles de représentation et d’action s’en trouvent totalement bouleversés. Aux modifications de nos visions correspond le développement de nouveaux stéréotypes. Le processus d’objectivation engendré par les connaissances scientifiques et techniques modernes joue un rôle significatif au niveau des représentations du corps. Plus nombreuses que jamais sont les disciplines scientifiques récentes mises à contribution, depuis l’informatique jusqu’à la biologie et la génétique, en passant par la médecine, pour ne prendre que les exemples les plus évidents, afin d’agir de manière délibérée sur le corps, au point de l’altérer, le corriger, le transformer. Cette direction dans laquelle nous sommes engagés n’est pas sans conséquences, certaines positives, d’autres plus inquiétantes, comme nous le rappelle Peter Sloterdijk, qui prévoit que cette évolution est porteuse d’une nouvelle vexation, « une vexation neurobiologique qui découlerait de l’alliance entre la génétique, la bionique et la biochimie et qui, à court terme, mènera à ce que les manifestations autonomes les plus intimes de l’existence humaine, comme la créativité, l’amour et le libre arbitre, disparaissent dans le marais de technologies réflexives et de jeux de pouvoirs, un marécage parsemé de feux follets ».[2] Mais, en deça et au-delà des métamorphoses volontaires du corps, pour atteindre à une certaine perfectibilité, on peut de bon droit se demander si les constructions de nos représentations du corps ne répondent pas d’abord à des structures fondamentales qui ont tout à voir avec la généalogie de la formation de l’identité. En effet, pour l’être humain, le corps propre est à la fois saisi dans un même moment de réflexivité comme sujet et comme objet. Cette manifestation de la conscience émergente est une condition fondamentale de l’être. Elle ne peut subir d’altération essentielle sans compromettre définitivement son existence.   Si la modernité se révèle réellement dans l’instauration d’un monde de l’artefact en constante expansion – et nous pensons que ce processus a débuté avec, dès la Renaissance, les expériences des premiers anatomistes, qui se sont très vite entendus avec les artistes de leur époque, notamment les graveurs qui proposaient à un public d’initiés des leçons d’anatomie – il ne faudrait pas s’étonner de voir ce monde se poser face au monde naturel de telle manière que nous nous sentions étranger, en définitive, aussi bien vis-à-vis de l’un que de l’autre. Et ceci pose un problème à nos capacités de concevoir un ensemble de pratiques symboliques, et touche donc aussi bien nos représentations du corps que la création elle-même et les expressions artistiques qui s’y rapportent ou en découlent.

  Il y a d’abord les rapports nouveaux qui s’instaurent entre le créateur et l’œuvre créée. On observe en effet un déplacement progressif de l’objet créé vers l’artiste, une véritable inversion : ce n’est pas l’art qui imite la vie, mais bien la vie qui tente d’imiter l’art. Dans le domaine littéraire, la modernité, et ce phénomène d’inversion qui la caractérise, conduit du fictif au réel. Les techniques servant à la création artistique contemporaine ne sont pas simplement des techniques de médiation entre l’acte de création et l’œuvre. Le mode de représentation généré par la photographie, par exemple, est déterminé par le fait que la présence du créateur s’impose comme présence immédiate : lorsque l’œuvre et le corps de l’artiste sont confondus, une brèche béante s’ouvre dans l’univers de l’art où la médiation d’un artefact allait de pair avec le retrait du créateur. A terme, les dispositifs techno-scientifiques aujourd’hui mobilisés pour la réalisation de créations artistiques font que celles-ci peuvent très bien s’accomoder de l’absence d’œuvres au sens d’un objet construit. Garder des traces de ce qui est de l’ordre de l’éphémère suffit : rappelons ici l’importance des techniques info et videographiques ainsi que le phénomène de plus en plus courant de la performance. Peter Sloterdijk, une fois encore, pose clairement la nature de ce rapport au monde et à soi qu’opère ce basculement techno-scientifique : la modernité prothétologique travaille avec obstination à des extensions opératives, sensorielles et cognitives du corps qui nous apparaissent comme des miracles – et comme des natures à côté de la nature. La prothétique pratiquée jusqu’ici n’a été, à ce jour, surpassée que par les avancées récentes de la génétique qui permet aux hommes de conquérir le pouvoir de donner des ordres biologiques : on voit ici se profiler à l’horizon des créatures vivantes étrangères et technogènes. Ces pratiques rendent nécessaire une ontologie des réalités prothétiques. La ruée actuelle sur la virtualité recèle indiscutablement l’exigence d’une ontologie de l’être et de l’apparence technique. Certes, le privilège ontologique de notre corps premier, individuel, est encore ressenti de manière vitale ; mais il est, dans les faits comme dans les tendances, aboli dans la mesure où nous faisons passer une partie de plus en plus importante du corps naturel vers le corps d’expansion technique. Les corps étendus (par prothèses mécaniques, électroniques, médicamenteuses ou neurodesigning) nous approvisionnent en évidence du fait que nous sommes avantagés lorsque nous sommes des machines, comme le souligne Sloterdijk. Ceci ne sera pas conséquences, n’est déjà pas sans conséquences, sur nos systèmes de représentation symbolique, sur notre imaginaire et les créations qui en découlent, sur notre modus operandi, sur nos valeurs : bref sur la manière dont nous vivons notre rapport avec nous-même comme avec autrui.  Et donc, par conséquent, sur la culture que nous produisons.


Eric BROGNIET et Pierre-Yves SOUCY    
[1] Jean Starobinsky, Le philosophe couché, in Revue Arguments, printemps/été 2002, vol. 4, n°2, p. 61. [2] Peter Sloterdijk, L’heure du crime et le temps de l’œuvre d’art, Paris, Calmann-Levy, 2000, p.52.



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