BINOT Lucien


Biographie

Bibliographie

  • Simples chansons, Malines : C. E. L. F. (aux éditions du), 1955

Textes


Parfois j'oublie qui je suis

Parfois j'oublie qui je suis
Mon nom chacun peut le faire tinter comme la petite cloche triste
Qui brimballe doucement sur la gorge de chat noir dans le poil tiède
J'oublie mon identité mon état civil roulé en boule comme le brouillon qu'on jette quand il a servi
Ou plutôt qui ne vaut pas grand-chose à quoi bon s'encombrer
A cette heure d'évasion de rêve sans mémoire
J'oublie comme l'insecte endormi dans la tige creuse oublie le jour
Et comme le génisse aux prairies de mai oublie l'étable
Où râle et meurt sans bruit l'astre hiver

Héros léonins d'amours sans légendes
A hauteur de renoncule de pissenlit
Paradis de l'innocence laiteuse
Prunelles jaunes éventail de plumes doux coups de bec
Fourrures
Nids
Trous chauds dans la terre
J'oublie
Celui qui revient alors à la surface
Tout vert sorti de l'étang cassé par de subtils reflets
Compagnon du têtard en collant noir et de la paramécie
Connaissant tous les secrets de l'eau vague
Qui a des yeux de chalcédoine
Des branchies en fentelles roses et des écailles
C'est l'enfant-poisson des anciennes génésies
Un robuste nageur celui qui vient
Quand il tombe les bras ouverts en direction du ciel
Un hyppocampe aux yeux d'Icare
Aux cheveux de cristal et d'algue
L'enfant de l'eau salée et de la vague

Et aussi l'éclat de rire à l'aube d'un oiseau
une roue de plumes grises aussi un peu de sang tiède aux creux des conifères
A l'impasse du froid
Au hasard de l'hiver
La vie

La vie sans méprise au plus près de la terre
Avec le réveil en sursaut de la faim jaune aux flancs
Et dans les flammes des entrailles une invitation rouge à se repaître
A grande fête animale de l'assouvissement
La vie

J'oublie jusqu'à mon nom voulez-vous parier
Pour la forêt pour l'innocence
Pour le sommeil sans défaut dans les jours de paille et d'ignorance
Pour la nuit la mimnute présente
La vie sans diffraction
La vie

Etre aussi doué que la première bête venue
Boire à l'abreuvoir des flaques aux tessons pointus de ruisseaux
Nourrir des petits aveugles aunez plein de lait
Avoir chaud
Lécher mordre écouter l'appel musqué du printemps
Quand c'est le rut comme un soleil comme une montagne et les gésines à l'odeur fade
Mourri n'existe pas encore pour le moment

Alors je suis
Caressé par les mains rèches de la bardae
Bienvenu au pays bleu de mars comme une petite pousse d'oseille des champs
Astre doux velu pesant sur la colline étoilée d'anémones
Secouant l'ombelle de la lumière suçant l'averse
Parlant à la grande oreille des prairies tendue sous les colchiqques
Protégé du perce-fkorêt par la rugueuse amitié de la fougère
Endormi dans le coeur d'un iris pâle autemps d'hiver
Vivant !

extrait de Poèmes pour un bestiaire

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