DUGARDIN Marc


Biographie

Né à Watermael-Boitsfort le 27 novembre 1946. Habite actuellement à Namur. A travaillé comme éducateur spécialisé puis dans l’Enseignement de Promotion Sociale. Administrateur du Journal des Poètes de 1982 à 1988, aujourd’hui membre de l’Association des Ecrivains belges. Lauréat de la Bourse Spes de poésie en 2005. A publié, uniquement en poésie, une dizaine de titres depuis 1982. Une poésie nourrie par l’écoute de la musique, un cheminement d’homme entre désarroi et émerveillement, une solitude qui entre en résonance avec le chœur des vivants…

Bibliographie

  • Connivences, Vérités, Amay, 1982.
  • Ricercare, idem, 1984. (prix René Gerbault)
  • Itinéraires de la patience, Le Cormier, Bruxelles, 1984. Prix René Lyr.
  • Poème des matins exigeants, Rougerie, Mortemart, 1986.
  • Une parenthèse pour le vent, idem, 1989.
  • Un pas pour l’éphémère, un pas pour l’éternel, idem, 1993. Prix Arthur Praillet.
  • La peur la plénitude, l’Arbre à paroles, Amay, 1994.
  • L’écoute infiniment, Rougerie, Mortemart, 1999. Prix Jean Kobs de l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique.
  • Solitude du chœur, Rougerie, Mortemart, 2002.
  • Fragments du jour, Rougerie, Mortemart, 2004 .
  • Soupirail d'enfance, Rougerie, Mortemart, 2007.
  • Voyageurs que nous sommes, La Ravine, 2009. Photographies de Muriel Claude.
  • Dans l'oreille profonde, Le Taillis Pré, 2010.
  • D'écluse en écorce, Avec Alexandre Valassidis, L'Herbe qui tremble, 2011. Préface de Lucien Noullez. Photographies de Carla Boni.
  • Quelqu'un a déjà creusé le puits, Rougerie, 2012.
  • Table simple, Rougerie, 2014.
  • Lettre en abyme, Rougerie, 2016.

Textes


Ballade
 
tu es descendu au plus profond
au plus affolé de la grotte
nocturne puis l’oiseau est
venu comme ce qu’il fallait
entendre et tu as jeté ta peur
dans le premier silence du jour
 
dans la nuit tu t’en souviens
les ombres n’avaient pas de
visages il n’y avait ni son
ni parole seulement les frayeurs
l’errance et le grattement des
ongles sur le miserere des parois
 
dans la nuit tu t’en souviens
il n’ y avait que le ressassement
des pas et la buée honteuse
sur les miroirs souviens-toi
partout des bas-ventres brûlaient
comme un cauchemar sous la cendre
 
où étaient les vivants ? tu te
souviens seulement des aveugles
et des sourds et des morts qui se
soûlaient et de l’absence des femmes
tu te souviens de la nuit quand il
n’y avait plus d’issue à la nuit   
tu t’es réveillé comme on s’
abandonne dans la paume d’un autre
silence et c’est alors que tu t’es
souvenu qu’ il y avait une musique
et qu’elle ne cessait de te manquer
et que tu étais né de l’avoir entendue
 
                                     
Moments du poème
 
             Champ de lin
- ici
à perte de vue
ce bleu sans imposture
quand vivre est seulement
une immense vague
d’étoffe et de nudité
 
au-dessus de la ville
pour ne pas rompre la trêve
les martinets plongent
dans leurs propres cris
 
             Parenthèse
 
bâillon
bouche cousue de l’enfance
- l’oreille collée au coquillage
sans savoir jamais de quel côté
se tient la mer
 
aujourd’hui encore quelques
paroles viennent s’échouer
sur le rivage – ce qu’elles
ne disent pas est une parenthèse
où la mer redevient possible
 
           Variante
 
dedans comme dehors
les souffles
les glaives
la salive des blasphèmes
le déchaînement des songes
 
qui parle l’oreille collée
au secret qu’il ne dit pas ?
 
quelle voix s’insinue entre les lèvres
afin que la mer soit annoncée ?
 
           Insistance
 
ruissellement des secondes
sur la gorge du merle
 
ne dites pas de son chant
qu’il recommence ne dites
rien non plus de l’achèvement
 
ne dites rien de l’écoute
meurtrière – rien de ce qui se
taira en vous aussi longtemps
que vivre ne l’aura pas rompu
 
            Poème avec oiseau
 
on ne sait ce que l’oiseau
a troublé dans l’errance
des poètes ou des fous
 
on ne sait s’il a disparu
si ailleurs ou nulle part
sont des images
 
on sait à peine les bouches transpercées
les pages blanchies par une sorte d’adieu
 
à peine ce que désigne le vide
et qu’il n’était pas venu pour le combler

Commentaires


« Les commentateurs n’ont eu ni tort ni grand mérite à souligner les relations essentielles qu’entretient l’œuvre de Marc Dugardin avec la musique : dès Ricercare, ces Connivences étaient explicites, qu’elles touchent aux thèmes, aux formes ou le plus souvent à des atmosphères, à des climats d’âme. Non que cette poésie se réduise à une « illustration » descriptive, à quelque vaine notation d’œuvre musicale. Mélomane mais pas instrumentiste, Dugardin n’écrit jamais une « partition » poétique. S’il se peut que parfois la musique tienne le rôle de pré-texte, comme chez d’autres le paysage, ce n’est qu’au sens où elle enclenche le désir d’écrire, où elle met l’écrivain en situation à la fois réceptive et expressive. »

(André DOMS)  

*

« Car la musique figure admirablement ce que le livre du poète s’est donné pour programme. La musique installe l’essentiel dans l’éphémère. »

(Lucien NOULLEZ)   

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« Le poète sait nous préparer à la porte qui s’ouvre, à la venue de l’inconnu, à cet au-delà du chant dont on devine parfois la présence voilée et tremblante. »

(Gérard BOCHOLIER)  

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« Y a-t-il autre chose que le vide et l’insignifiance entre le moment de la naissance, l’instant du non-retour et l’autre, celui de l’agonie où la fixité du temps définit notre parcours? La question semble se répercuter dans le livre (« Solitude du chœur ») par un jeu de variations et d’échos prolongés jusqu’au silence. Tout se joue entre les deux extrêmes qui se tutoient comme les berges éloignées d’un cours d’eau entre lesquelles la traversée n’est peut-être qu’une illusion. Il faut se garder toutefois de penser que Marc Dugardin exprime le moindre mépris de la vie. Plusieurs poèmes, dans son recueil, chantent l’incomparable douceur de la nature, même si le désarroi de l’être humain l’empêche de lui donner un sens. Des expressions telles que la grande miséricorde des prairies – dans la paix des granges / dans la liesse des moissons – et voici le jour qui se livre  témoignent d’une intense admiration pour le vivant : un monde se déploie indicible / inouï où pourtant nous vivons.

(Paul ROLAND)  

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« La lecture de certains livres vous invite à faire retour vers des sources sûres, incontournables, sources de ferveur. Sources de « singularité » où s’entrelacent détresse et joie, froideur, indifférence et un appel à la proximité, à l’intimité : à l’affection, à l’amour. Chez Marc Dugardin la formulation de ce « complexe » de sentiments est des plus justes. Il s’en dégage un étrange pouvoir, comme dans les poèmes et la correspondance de celle qu’il appelle « petite sœur » : Emily Dickinson. ».

(Gaspard HONS)  

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« La rédemption est réelle, même assortie à certain empêchement, à quelque réticence, à ce tremblement de l’être et des mots, à quoi l’on reconnaît la poésie de Marc. »

(André DOMS)  

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« Un monde équilibré de jours et de nuits d’une manière exemplaire pour l’homme qui doit tenter d’aboutir au partage. A ce projet immémorial, dans le dépouillement, le silence et l’écoute, le poème produit encore un murmure d’acquiescement  quand la question / à jamais s’est perdue.

(Jack KEGUENNE)   

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« Il convient malgré tout de tenter le voyage vers une réconciliation et un retour au oui initial ; oser l’espérance : voilà résumé tout le mouvement, toute la musique du recueil (« Fragments du jour »). Même dans le plus extrême de ce que cette vie réserve parfois, il est nécessaire de rebondir pour parvenir à ce martèlement d’étoiles / au fond de la grande citerne d’ombres ».

(Paul MATHIEU)  

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« Aux cendres, aux reproches, à la mort, le poème appose les signes mêmes de sa victoire, du seul fait qu’ils s’énoncent et accueillent (« audience des nuits ») le réel. »

(Philippe LEUCKX)  

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« Quelqu’un qui, pour avancer « dehors », dans l’insu, choisit de suivre la voix de la confiance, contemplant (après avoir compris qu’il n’avait plus rien à perdre, même pas son désespoir, même pas ses questions), le blanc d’une réponse dont nul, ici-bas, ne possède le dernier mot. »

(Jean-François GREGOIRE)