CHRISTOPHE Lucien


Biographie


Lucien Christophe naît le 1er mars 1891 à Verviers où son père est commissionnaire en draperie. Il effectue ses études chez les jésuites de sa ville natale. Comme ses deux frères, il est destiné au commerce. Envoyé par sa famille en Angleterre et en Allemagne, il se perfectionne en langues et apprend les rudiments d'un métier qui ne l'attire pas. C'est le monde de la littérature qui l'appelle. Dès 1907, son nom se retrouve dans des revues régionales, comme Le Réveil wallon et Verviers-Chronique, ou françaises comme La Phalange. Il est accueilli aussi par Le Farfadet, Le Masque ou Le Thyrse. En 1913, paraît son premier recueil de vers, Les Jeux et la flamme, dans lequel certains textes sont dédiés à Paul Fort et à Francis Jammes. (...) Mais la guerre éclate; Lucien Christophe et son frère aîné décident de s'engager. L'écrivain devient officier au 3e chasseurs à pied et connaît les tranchées de l'Yser.

Sur le front, il continue d'écrire des poèmes. (...) Avec ses amis Marcel Paquot, Georges Antoine et Louis Boumal, il fonde une revue, Les Cahiers du front, dont le premier numéro voit le jour en juin 1918 avec deux inédits de Van Lerberghe. Boumal, Antoine et le frère de Lucien Christophe sont tués, mais la publication survit deux ans à la guerre. Severin, Ansel, Vildrac, Derême, Saint-Georges de Bouhélier y collaboreront.

À la fin des hostilités, Lucien Christophe s'installe à Bruxelles et devient journaliste à L'Indépendance belge, où il signe sous les pseudonymes de Clen et de Pelham. Il publie en 1920 une conférence, Hommage à Giraud, l'année suivante Aux lueurs du brasier. 1917-1920. Il s'agit d'un essai autobiographique (...) Dans les vingt années qui vont suivre, Christophe ne fait paraître qu'un seul livre, Le Pilier d'airain, en 1934 : un ensemble de poèmes qui se veut une réminiscence des compagnons morts sous le feu de l'ennemi tout autant qu'une réflexion philosophique (...).   À l'instigation de Jules Destrée, Lucien Christophe entame une autre carrière, aux Beaux-Arts et Lettres, dont il deviendra directeur général après la seconde guerre mondiale. Il occupera d'autres fonctions importantes : délégué de l'État dans les commissions de plusieurs musées, dont celui de Mariemont, et conservateur du Musée Constantin Meunier. S'il ne publie pas d'ouvrages, il collabore cependant à de nombreux journaux et périodiques : Le Flambeau, Le Soir, La Revue belge, la Revue générale, L'Étoile belge (sous le pseudonyme de Timon) et La Gazette à laquelle, chaque semaine, il donne un feuilleton littéraire. Il est reconnu comme l'un de nos meilleurs critiques d'art.

Attiré par la figure de Charles Péguy, Lucien Christophe lui consacre dès 1942 un ouvrage où se mêlent les vers et la prose. (...)Vingt ans plus tard, Christophe publiera successivement, en 1963 et 1964, Le jeune homme Péguy. De la source au fleuve (1897-1905) et Les grandes heures de Charles Péguy. Du fleuve à la mer (1905-1914). En même temps qu'une analyse chronologique des œuvres de l'animateur des Cahiers de la quinzaine, ces deux essais dessinent une vision pénétrante de son apport aux lettres françaises. (...) Ces études minutieuses et rigoureuses font de leur auteur l'un de nos meilleurs critiques littéraires, qui signe en 1952 un livre magistral, Où la chèvre est attachée. C'est l'œuvre d'un homme cultivé et érudit, d'un humaniste qui s'attache au monde de l'art pour en dégager toute la richesse naturelle et initiatique. Ce parcours poétique écrit dans une prose vibrante se déroule dans un Brabant imaginaire où se croisent Proust et Van Dyck, Barrès et Hugo, Rubens et Érasme.

Lucien Christophe est resté fidèle à la poésie, même s'il sait que son classicisme est mal considéré par les nouvelles générations. En 1945, il écrit des Épigrammes et mélodies qu'il se décidera à publier en 1958. Son œuvre lyrique fait l'objet d'une édition d'ensemble dans le recueil Poèmes 1913-1963, qu'il préface en soulignant son souci de la beauté du langage.

Lucien Christophe est mort à Boitsfort le 10 septembre 1975. Il avait été élu à l'Académie royale de langue et de littérature françaises le 22 décembre 1945.

Source bibliographique:

Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. Bruxelles : Arllfb, 2007-2010. [Consulté le 26/10/10]. Disponibilité et accès : wwww. http://www.arllfb.be/composition/membres/christophe.html 

Bibliographie


  • Les jeux et la flamme, Mons, Édition de Flamberge, 1913.
  • Hommage à Albert Giraud, Bruxelles, Robert Sand, 1920.
  • Aux lueurs du brasier : 1917-1920, Bruxelles, Éditions de la Vie intellectuelle, 1921.
  • Le pilier d'airain, Bruxelles, Éditions La Renaissance du Livre, 1934.
  • L'ôde à Péguy et l'appel du héros, Bruxelles, Éditions des Artistes, 1942.
  • Charles Van Lerberghe : l'homme et l'œuvre, Bruxelles Éditions Office de Publicité, 1943.
  • Constantin Meunier, Anvers, De Sikkel, 1950.
  • Où la chèvre est attachée, Bruxelles, Éditions des Artistes, 1952.
  • Émile Verhaeren, Paris-Bruxelles, Éditions universitaires, 1955.
  • Albert Giraud : son œuvre et son temps, Bruxelles, Palais des Académies, 1960.
  • Le jeune homme Péguy : de la source au fleuve  : 1897-1905. Bruxelles, Éditions La Renaissance du Livre, 1964.
  • Les grandes heures de Charles Péguy : du fleuve à la mer : 1905-1914, Bruxelles, Éditions La Renaissance du Livre, 1964.
  • Louis Veuillot, Paris-Namur, Éditions Wesmael-Charlier, 1967.

Textes


Porte de Namur.  In : Épigrammes et mélodies.


Le piquant de ce lieu de délices C'est d'abord qu'on y voit pas de porte Rien qu'une fontaine, accorte Parfois, quand ses eaux bruissent.
  Au milieu d'un grand cirque où la foule Va et vient dans un vif tourbillon Les tramways sont papillons, L'heure comme l'eau s'écoule.
  Les cafés vous renvoient aux fleuristes Et tout court et se mêle en la ronde On entretient bien la piste C'est un des gais lieux du monde.
  Chanson de route.  In : Épigrammes et mélodies.
  Sur la piste où chacun danse, On ne danse qu'un instant. Je m'élance, tu t'élances, Un troisième en fait autant.
  Ne t'interromps pas de rire Mais dis quand tu partiras, D'autres ont leur mot à dire Qu'à leur tour on oubliera.

 

XVII In : Le pilier d'airain

Monde, rochers, palais, écumes, paysages,
Tentes des cieux, ouragans figés des forêts,
Couronne des moissons, ouvrez-vous pour ces sages
Dont la troupe à mes yeux paraît.

Déjà leur voix s'élève et j'entends dans le vent,
qui m'apporte l'écho de leurs clameurs divines,
le verbe ailé d'Hugo, les pleurs de Lamartine,
les chants de Beethoven, les râles de Rembrandt.

J'écoute s'acorder le sanglotant cantique
De tous ceux qui se sont d'un coeur pur immolés
Pour l'art et ses lauriers, sur las bûchers mystiques
Dont la flamme s'unit, droite, aux cieux étoilés.


Je chante la tristesse et la beauté de vivre
Sur la terre et les mers des mêmes vents battues
Et t'adopte pour sceptre, orgueil clair où s'enivre
La tige dont la fleur n'est jamais abattue.

Je vois passer au bord d'une sente fleurie
Ronsard se recueillant pour bien chanter Marie
Quand le porte son pas vers un pin grave et beau ;
Racine, à tout jamais épris de Bérénice,
Dans un jardin français regarde avec délices,
D'un coeur fier et contraint, le soir tomber sur l'eau.

Paul Verlaine et Villon qui sortent d'une auberge,
Où la glycine en fleurs s'allie aux vignes vierges,
Vont fleurir, titubants, un doux bon Dieu champêtre.
Et Jean de la Fontaine avec François d'Assise
Part, suivi de ses chiens dans la poussière grise,
Retrouver ce chanteur qui s'endort sous un hêtre.

Michel Ange, badant ses grands muscles d'athlète,
Laissanr derrière lui sybilles et prophètes,
Et debout sur les flots du fleuve tutélaire,
Don Juan de marana soutenant Baudelaire,
Lui montre, en la raillant, la tourbe des mortels.

Henri Heine, d'un pas lourd de mélancolie,
Recherche ce bocage où Gérard à Sylvie
N'a pas fait ke serment qui l'aurait pu sauver,
Et, pleurant Béatrix, forme éternelle et vaine,
Dante revient du fond de la triste Ravenne
Pour se griser encor du cri des réprouvés.

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