2/ Armel Guerne, notre "frère en Novalis", par Jean Moncelon


Auteur : Jean Moncelon
Armel Guerne, notre « frère en Novalis »   par Jean Moncelon        On appelle « frères en Novalis »1, les disciples à un titre ou à un autre, philosophique, poétique ou spirituel, du poète romantique allemand Novalis (1772-1801). Or, parmi eux, Armel Guerne occupe une place remarquable, non seulement parce qu’on lui doit la traduction, ô combien inspirée, des œuvres complètes du poète (1975), mais surtout parce qu’il en a renouvelé la réception en France, pendant quelque quarante ans, depuis sa première traduction (des Disciples à Saïs), en 1939.      C’est en poète qu’Armel Guerne est entré dans l’intimité de Novalis, et qu’il n’a cessé de diriger deux ou trois générations de lecteurs attentifs, d’admirateurs du poète romantique allemand, de « frères en Novalis » enfin, dans le mystère d’une œuvre qui, depuis deux cents ans, continue d’alimenter le goût de ce romantisme venu d’Allemagne, spécialement du premier romantisme d’Iéna, de susciter le désir de mieux connaître et comprendre le poète qui en est à la fois le précurseur et le plus grand de ses représentants, ou encore – on atteint là le véritable secret de son œuvre – d’éveiller quelques uns à la vie intérieure, à l’expérience intime de l’amour humain et de l’amour divin, les « frères en Novalis » justement  : Armel Guerne demeure pour eux un guide, un passeur. (Il suffit de relire ses Écrits sur le romantisme, récemment réédités2, pour s’en convaincre).        « Que Novalis, le génie angélique de Novalis, soit comme l’âme du Romantisme et tout à fait le poète de son âme… » Ainsi s’exprime le poète Armel Guerne au sujet de son frère en romantisme, ou pour mieux dire d’un de ses frères en romantisme, car Novalis appartient pour lui à la même fratrie que Hölderlin, Nerval, et aussi que Beethoven ou « l’étonnant Caspar-David Friedrich », tous poètes en qui il reconnaissait des frères. A une même famille d’insurgés aussi, car, il faut le dire, le romantisme, pour Armel Guerne, est un « mouvement insurrectionnel », qui « ne visait à rien moins qu’à rétablir l’homme dans sa vraie patrie : cette âme illimitée qu’il avait eu la folie de déserter au profit d’un monde effroyablement rétréci, où il risquait à présent de finir emmuré. » Toutefois, il est bien certain qu’Armel Guerne, comme tous les « frères en Novalis » en France avant lui3, a été touché par le « génie angélique de Novalis ». Peut-on en parler comme d’une grâce spéciale ? Ce serait adopter un vocabulaire religieux auquel Armel Guerne n’hésite jamais à recourir lorsqu’il s’impose. Ainsi, à propos d’humanisme : « Il y a un humanisme mystique tout au long de l’histoire, beaucoup plus ample et chaleureux que l’autre, auquel tous les vrais poètes – ou de science certaine ou par penchant inéluctable – immanquablement se rallient, s’accordent et se rassurent. » Ou d’écriture, car, dit-il, « écrire est aussi un acte religieux ». Ainsi, oui, il existe une grâce spéciale venant de Novalis qui permet à quelques uns de se reconnaître poète, d’expérimenter la vie en poète, de s’accomplir en poète. Pour ceux-ci, une seule ambition : être « le poète de son âme », à l’exemple de Novalis qui le fut, lui, naturellement, comme sans y penser, comme une bénédiction de Dieu.        Ce « génie angélique de Novalis » veilla aussi sur la vie d’Armel Guerne, génie tutélaire cette fois, ou ange gardien. Il en fera, un jour4, la confidence : « La fréquentation de Novalis n’est pas une fréquentation artistique ou esthétique ; elle est une fréquentation intérieure, une amitié, et une amitié telle qu’à partir de là on est armé une fois pour toutes contre les secousses que peut vous apporter la vie. » Et il avait en tête principalement tout ce qu’il avait enduré durant la Seconde Guerre mondiale : l’arrestation, la prison, les interrogatoires, l’évasion et finalement la clandestinité. « C’est au fond Novalis qui m’a aidé à tenir le coup. »       Novalis, enfin, fut, « l’âme du Romantisme », non seulement du romantisme allemand, mais du Romantisme (si peu représenté en France, à l’exception notable de Nerval) dont l’âme elle-même demeure, selon la définition d’Armel Guerne, « dans la genèse de l’œuvre, sa perfection qui n’est point d’ici, la découverte des lois secrètes d’analogie où se rejouent les sept jours – et les nuits – de la création, toute naissance et toute mort. Raison de l’art. » Que Novalis ait incarné, mieux que tout autre romantique, ce qui fait l’âme du Romantisme, d’autres « frères en Novalis », dès l’introduction de son œuvre en France, et tout au long du dix-neuvième siècle, en avaient eu l’intuition (Theodor de Wyzewa, par exemple, en 1900 : « Ce n’est point par son romantisme que [son œuvre] touche et séduit : c’est par cet incomparable parfum de poésie qui se dégage d’elle.      Et toute l’âme de Novalis est dans ce parfum. » Âme de Novalis, âme du Romantisme, Poésie, c’est tout un). Il reste qu’Armel Guerne a su, mieux que ces prédécesseurs, évoquer l’âme du Romantisme, l’âme de Novalis et la Poésie elle-même dont le poète romantique allemand est l’incarnation la plus achevée : Novalis, « le poète suprême »5, selon son expression. Personne, même parmi les « frères en Novalis », n’avaient osé lui accorder ce titre pourtant si vrai, et qui paraît d’une évidence lumineuse, une fois lu. (En toute justice, il faut cependant mentionner ici Louis Angé, qui écrivait en 1924 : « Novalis, c’est, par essence, « le Vicaire de la poésie » sur cette Terre »).      La raison de cette audace tient à ce qu’Armel Guerne plaçait la poésie à une hauteur peu commune – à sa véritable hauteur, mais que bien peu parmi les hommes de littérature perçoivent, avec tout ce que cela implique d’exigence personnelle, d’intransigeance aussi, de liberté absolue dans la conduite de la vie, de désir intérieur d’une spiritualité nouvelle. Mais ceux qui, comme lui, ont vécu en poète, intégralement en poète, à cette hauteur par conséquent, peuvent se reconnaître tous « frères en Novalis ».          Dès lors le secret d’Armel Guerne poète n’est-il pas la relation fraternelle qu’il a entretenue avec quelques poètes élus, par lui-même et par la Poésie, et tout particulièrement avec Novalis, le « poète suprême » ? Que cette relation fraternelle se soit enrichie d’une fréquentation quasi quotidienne, à la faveur de ses nombreuses traductions, de ces poètes, de leurs œuvres et de leur langue, semble une autre évidence. De leur langue surtout, et de ce point de vue, l’apport d’Armel Guerne est immense et n’a pas encore été reconnu à sa juste valeur (pas plus que son œuvre poétique malheureusement). Avec les traductions d’Armel Guerne, particulièrement de l’allemand au français, il s’agit de bien plus qu’une traduction, aussi excellente soit-elle, sous le rapport de la fidélité au texte, et à son esprit. Et pour ce qui est de l’œuvre de Novalis, c’est d’une intuition majeure qu’il est question : « La langue de Novalis est curieusement francisée ou latinisée jusque dans son vocabulaire, très différente, comme fluidité et souplesse nerveuse, de celle des contemporains. » Depuis les premières traductions enthousiastes, mais maladroites, de Xavier Marmier, les œuvres de Novalis ont connu des traitements divers, avec plus ou moins de réussite. Deux poètes, cependant, en ont approché véritablement le sens : Gustave Roud (1897-1976) et Armel Guerne. Pour ce dernier, tout revient à la langue « francisée ou latinisée » de Novalis : « Je tiens pour assuré que c’est en partie à ce caractère secret et étranger, ce sens, cette direction différente – je parle ici de la langue seule et non de l’inspiration – que l’œuvre de Novalis tient l’efficace dans la force de son rayonnement sur les poètes, son pouvoir de pénétration, ce charme qui attire et entraîne l’adhésion de leur cœur : un certain « dépaysement » qui rend possibles des métamorphoses et des transpositions qui ne l’eussent point été dans le strict, étymologique et germaniste allemand, dans le sens inversé de l’allemand. » Et ce n’est pas seulement d’une intuition heureuse qu’il s’agit, justifiant déjà à elle seule le travail immense de traduction de l’œuvre de Novalis. L’ambitieux projet d’Armel Guerne, dans toute son audace, était rien moins que « rendre Novalis à lui-même en français »6. C’est sans doute le secret d’Armel Guerne traducteur, et qui doit beaucoup à sa connaissance de l’œuvre de Novalis : ne jamais se laisser rebuter par des tâches audacieuses, improbables, que son inspiration de poète lui laissait deviner. En 1969, il écrivait : « J’aurais tort de me plaindre de mes tâches quand je vois ce que font les autres. » (Et il ajoutait : « Je me plains seulement que le français soit devenu une langue morte, que seuls entendent encore quelques étrangers cultivés »).       Pour ce qui est de Novalis, Armel Guerne est donc allé jusqu’au bout de ce que sa vocation de poète et son travail de traducteur lui autorisaient : Novalis le « poète suprême », « rendre Novalis à lui-même en français ». Ces audaces ont bouleversé la réception du poète romantique allemand en France. Parmi les jeunes générations, peu veulent le reconnaître. Mais osons le dire : cela les dépasse. Leur immense aîné semble effrayer définitivement les jeunes traducteurs de Novalis ! Mais les « frères en Novalis », qui n’admirent pas seulement l’œuvre du poète romantique allemand, mais la considère avec infiniment d’amour, qui entretiennent avec elle comme avec son auteur une manière de liaison intime, savent, eux, combien ils doivent à Armel Guerne, leur « frère ».          Et lui-même : Est-ce dans le portrait de Novalis qu’il avait lu quelque chose de sa destinée de poète, de sa propre vocation d’éternité – c’est l’expérience que connaissent tous les « frère en Novalis »7 ? Voici la confidence que le poète Armel Guerne en fit un jour :   Portrait de NOVALIS

                                  Qu’aurait-il exprimé, ce regard, s’il avait
Rencontré autre chose et non ce qu’il regarde ?
On ne peut rien imaginer que ce qu’il voit
Ce moment immuable de l’éternité
Qui le comble de joie et l’emplit de fierté
Comme coule une lave en brûlant son chemin
Sur la pente apaisée et noble du volcan
Où pourtant l’incendie oublié fume encore
Comme un rêve pesant. Un monde qui regarde
Un monde, et qui lui parle, et qui est son ami. »8
  Jean MONCELON    
  1 Louis Angé, dans les années 20, avait forgé l’inélégant, mais expressif terme de « novaliste ». 2 Armel Guerne, L’âme insurgée, Éditions Points, 2011. 3 Un mot sur ces « frères en Novalis » en France. On compte parmi eux des poètes, même mineurs, même oubliés de nos jours, comme Xavier Marmier, premier traducteur du poète, Henri Blaze de Bury, ou Louis Ronchaud, des philosophes : Eugène Lerminier, Louis Angé, etc. Et des anonymes en grand nombre, jusqu’à nos jours, qui à des degrés divers s’inspirent du modèle exemplaire que fut Novalis dans la conduite de leur vie intérieure. 4 Interview pour Radio-Canada, 18 janvier 1976. 5 « Novalis a été et ne cessa pas un instant d’être éternellement le génie éternel de l’adolescence. Le poète suprême. Non pas le plus grand. Le plus naturellement surnaturel de tous, le plus lucide… », Armel Guerne, « Novalis, ou la vocation d’éternité », 1975. 6 Il le dira à Emil Cioran, en 1969. 7 On pense à la jeune poétesse Ezra Aykin, « Le portrait », 2005. 8Armel Guerne, Rhapsodie des fins dernières, 1977.

 

 



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