Zyiad ABUAROB


Auteur :

 

Les Martyrs

 
A quoi pensent-ils 
Maintenant
Entre le dernier coup de fusil
Et le premier feu dans le cœur
 

Les martyrs voient-ils les visages de leurs mères en ce moment là ?

 
Le cœur du martyr est en feu
Le cœur de ceux qui l’aiment aussi
Dans le même instant
 
Et le feu dans le cœur
Guide les pas
Et l’oiseau de l’âme
S’envole entre la dernière porte du commencement
Et la porte de l’éternité
 

Les martyrs ont-ils des visions à cet instant-là
Où les soldats de l’ennemi lui tirent dessus
Sur les décombres ?

 

Entre le feu dans le cœur et la porte de l’éternité
De quoi rêvent-ils, les martyrs ?

Quand le feu gagne leurs cœurs,
Les martyrs se rappellent-ils le goût du thé à la sauge ?

Est-ce qu’ils se rappellent  la dernière saison des amandes
Et de la couleur des collines qui brillent comme des miroirs
Quand la neige sera presque fondue ?

 
Est-ce qu’en ce moment-là, ils se souviennent du chemin qui mène à la maison ?

Maintenant quand une porte s’ouvre vers un chemin qu’ils ne connaissent pas
Entendent-ils l’appel de ceux qui les aiment
Quand ils s’en vont
Dormir éternellement ?

 
Voient-ils les visages
De ceux qui les aiment
Brûlés par les larmes
Quand le feu se refroidit en paix

Dans leurs cœurs à la porte de l’éternité ?

 
 

La lune et le chemin blanc

 
Ma nuit est éclairée par une lune martyre
Et mon chemin est bleu et il est
A portée des griffes de la hyène
Aussi les souvenirs
Et demain
A portée des mâchoires de la hyène
 
Et maintenaient les rêves brillent
Comme les étoiles lointaines
Illuminant l’obscurité de cet ogre
 
En ce temps
Ses yeux scintillent
Et mon chemin est blanc
Eclairé et contrasté 
De détails : noirs, noirs
Rouges, rouges
Ses yeux brillent

Tel un sabre brillant dans le sang de la victime

 
Ma lune blessée est la lanterne de ma nuit
Etincelant dans les obscurités
Eclairant ce temps difficile
De malheur
Et le chemin est bleu
Se rassure de ma compagnie :

De mon esprit bien veillant et de mes yeux bien ouverts

 
Ma lune blessée m’illumine
Comme la vérité, elle est pleine
Dans les obscurités
 
Nulle ombre sur ma route
Nulle ombre de mon cœur
Ou de mes pas...
 
Et le sang est l’encre de la vérité
Dans le temps des calamités
 
La voie est blanche
Nulle ombre n’y tient
La terre est déserte, nul marcheur 
Et les étoiles sont accrochées 
Telles des lanternes dans le ciel
Eclairant le temps et les souvenirs
 
 
Ô la hyène,
La voie est un nuage que porte le vent
Ô hyène « pactiserais-tu avec moi ? »
Je sais que tu ne pactiseras jamais
Et je ne pactiserai pas
Avec tes dents ou tes mâchoires
 
 
La voie est blanche et nue
Bleue

De détails : le sang qui a coulé entre tes mâchoires

Est bleu, bleu
 
Ô hyène, je ne pactiserai pas
Avec tes mâchoires
 
Le grand-père m’a dit :
Te mangera la hyène si tu pactises

Te mangera la hyène si elle ressent ta peur dans les yeux

 
Regarde-la, tes yeux s’en sortiront en paix
Regarde-la sans peur, la voie s’élargira
Pour les gazelles et la caravane
 

Le grand père a dit : la hyène ne pactise pas

 
Ô hyène, tes yeux étincellent

Ils s’allument et ils s’éteignent comme la braise

Mais mon cœur me met en garde
Range tes mâchoires dans ta gueule
Et va-t-en
Va-t-en
Car le jour se lèvera sur les collines
Et la rosée comblera de vie les marguerites
 
Ô hyène
Va-t-en
 
 

Qana écrit avec le sang  

 
Ton visage sourit et tes yeux sont enterrés
Tes mains sortent des ruines
 
Ô Qana, tu écrits avec le sang
Le poème rouge
Plus éloquent que la langue des Arabes
Hier et en ce jour

Ô Qana, le cœur se brise et la langue est muette

 

Ô Qana, aujourd’hui soixante étoiles se sont éteintes dans un trou noir

Tu te lèves des décombres
Tu écris avec le sang et les petits cadavres

Mais les seigneurs assis sur leurs chaises écrivent

Avec la honte et la défaite

Ah, Qana
Tu es rouge tel un canal de sang
Et les lions sont au front
 
Le plus petit des martyrs a dix lunes

Sa mère lui dit : Ô fils, tu m’as fait goûter à la tristesse, au malheur, si tôt

Tu es parti si vite

La terre remplit ta bouche et le ton feu me brûle

 
Ici l’amour fait face à la guerre

Face à face avec la machine de la mort et de la vengeance

Ici la maternité et l’enfance se dressent contre le feu et les meurtriers

En pleure, elle appelle son fils : oh si tu m’avais prise avec toi
J’aurais pu t’allaiter
 

« Je vais te chanter la chanson de la colombe blanche
Jusqu’à ce que tu t’endormes

Ô mon amour ne dort pas complètement
Dors comme une gazelle aux yeux ouverts
Ô mon fils, mon cœur, ne t’en vas pas
Ne me laisse pas brûlée par ton feu »
 
Qana est rouge
Qana est haute et fière
 
Ô Qana, tu as rendu muette ma langue
Tu dénonces les trônes et les armées
Tu couvres la langue des Arabes de honte
Car le sang est la plus éloquente
Car le sang est la plus claire
Des encres
 

Ô Qana, tu es le plus haut des cèdres du Liban

Tu resteras
Tu resteras
Peu importe que tes yeux soient en sang



Zyiad ABUAROB
Poète, journaliste, correspondant de la Maison de la Poésie de Ramallah
Traduit de l'arabe (Palestine) par l'auteur
 
 
 
 
 
 

 



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