"Le français des Wallons et des Bruxellois dans le Dictionnaire des belgicismes", par Michel Francard


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Le français des Wallons et des Bruxellois dans le Dictionnaire des belgicismes  
Encore un dictionnaire des belgicismes ! Le français en usage en Belgique, tant à l’oral qu’à l’écrit, est sans doute l’une des variétés de français les mieux décrites à ce jour. Les traits de prononciation ont déjà fait l’objet de plusieurs descriptions fiables, dues à des auteurs comme Jacques Pohl, Louis Remacle, Léon Warnant ou, plus récemment, aux chercheurs du centre Valibel (U.C.L).  Les domaines de la morphologie et de la syntaxe, qui sont souvent les parents pauvres des études du français régional, ont été bien pris en considération dans des ouvrages comme le Bon usage et le (Nouveau) Dictionnaire des difficultés du français moderne.   Mais le domaine du lexique est celui qui a inspiré le plus de travaux, depuis le premier recueil de belgicismes que l’on attribue à Poyart (1806) jusqu’à aujourd’hui. Dans cette production dominaient naguère, comme dans d’autres aires francophones, les préoccupations normatives, sinon correctives : il convenait d’expurger le français des Belges francophones des barbarismes en tous genres qui l’encombraient. Progressivement les listes de « Ne dites pas… mais dites » ou les chasses aux belgicismes ont fait place à des travaux inspirés par le souci de décrire les faits, sans plus vouloir les condamner.   Cette évolution, inaugurée en Belgique par la reconnaissance timide de quelques « belgicismes de bon aloi » (Albert Doppagne), est parallèle à un mouvement observé dans l’ensemble de la francophonie, celui qui vise à rendre compte de différences significatives entre le français en usage dans différentes aires francophones et le français dit « de référence ». Nous entendons par là celui que décrivent les grammaires et les dictionnaires usuels du français, à l’exclusion de tout ce qui pourrait avoir un caractère marqué, de par son origine régionale ou les restrictions de son emploi.   Cette perspective différentielle a donné lieu à de nombreuses publications (voir la bibliographie en fin de ce volume), parmi lesquelles on mettra en exergue les récents dictionnaires rédigés par et/ou sous la direction d’André Thibault (Suisse romande), Claude Poirier (Québec) et Pierre Rézeau (régionalismes de France). Elle est également la méthodologie sur laquelle repose la « Base de données lexicographiques panfrancophone » (BDLP), dirigée par Claude Poirier, et qui regroupe aujourd’hui les apports de 20 pays de la Francophonie.   Si la Belgique francophone ne dispose pas encore d’un ouvrage équivalent à ceux qui viennent d’être cités, elle a vu fleurir, ces dernières années, des publications qui permettent d’avoir une vue d’ensemble du lexique des Belges francophones. Celles destinées au grand public, de qualité très inégale, se présentent tantôt comme des inventaires (tel celui réalisé par les membres belges du Conseil international de la langue française) ou des dictionnaires (Christian Delcourt, Georges Lebouc), tantôt comme des recueils de chroniques de langage (Cléante, André Goosse, Jacques Mercier). On n’oubliera pas de mentionner la thèse monumentale (16 volumes) de Jacques Pohl, présentée en 1950, et dont les données nombreuses et souvent finement observées n’ont malheureusement pas pu être exploitées par certains auteurs plus récents, cette thèse étant restée inédite. De moindre envergure, mais de très bonne qualité également sont les thèses de doctorat plus récentes de François Massion et de Heinz Fuchs.   Ces ouvrages illustrent la vision de chaque auteur sur le français tel qu’il se parle et s’écrit en Belgique francophone. La sélection des mots et des sens retenus comme « belgicismes » se fonde sur une démarche souvent documentée, étayée par des observations personnelles et par la lecture de textes d’origines diverses, mais cette sélection est guidée avant tout par les choix personnels des auteurs.   Le présent dictionnaire se distingue des précédents sur ce point : la nomenclature (formes, sens et expressions retenus) est fondée sur une enquête préalable, menée à partir de 2000 auprès d’une centaine d’informateurs de Wallonie et de Bruxelles, auxquels ont été soumis notamment les « belgicismes » repérés par nos devanciers depuis Poyart. Cette enquête a permis de déterminer la diffusion géographique de ces régionalismes, province par province [1]. Elle a en outre donné des indications sur la vitalité actuelle de chacun d’entre eux, évaluée en rapport avec le sexe, l’âge et le niveau de scolarité des informateurs.  
Carte BAISER n. m.  « Petit-four constitué de deux pièces sphériques en meringue et soudées par une crème au beurre ».   Ne sont donc retenus dans ce dictionnaire que les mots, sens et expressions réellement en en usage en Belgique. Ce parti-pris méthodologique distingue ce dictionnaire des inventaires existants, lesquels sont parfois encombrés de formes sorties de l’usage ou limitées à une aire très restreinte. Qui, de nos jours, emploie encore briquet “casse-croûte”, hanter “fréquenter” ou vinculer “réduire à l’impuissance” ? Qui connaît la touffaye “pommes de terre étuvées”, pourtant chère aux Gaumais, ou les choesels “mets à base de pancréas frais” dont s’honore la gastronomie bruxelloise ?   Par contre, ces mêmes critères justifient l’inclusion, dans ce dictionnaire, de formes que l’on pourrait considérer comme techniques ou argotiques, mais qui jouissent d’une diffusion qui dépasse largement les milieux d’où elles sont issues : ainsi, le vocabulaire de la construction (les Belges n’ont-ils pas une brique dans le ventre ?) ou l’argot étudiant sont, parmi d’autres domaines, d’importants pourvoyeurs de belgicismes partagés par de nombreux Wallons et Bruxellois francophones.   Dans la même ligne, des belgicismes qui avaient échappé à la sagacité de nos devanciers, mais dont notre enquête a validé la vitalité et la diffusion, ont également été intégrés dans ce dictionnaire. Nous avons ainsi fait droit à des mots ou locutions aussi couramment employés que cohabitation légale, conducteur-fantôme, frigolite, score de forfait ou tomber en faillite.   La nomenclature de ce dictionnaire est donc fondée sur les résultats chiffrés de l’enquête Valibel, qui distingue la reconnaissance des items et leur utilisation effective dans des situations de communication. Ont été retenus les formes et les sens qui atteignent un seuil minimal de 50% de reconnaissance et de 30% d’utilisation effective pour l’ensemble des informateurs [2].    Les (rares) exceptions à ce principe de sélection se laissent assez aisément justifier. Il s’agit essentiellement de formes dérivées qu’il aurait été dommage de ne pas traiter parce qu’elles témoignent aussi de la vitalité du mot de base. Il a également été tenu compte du caractère « emblématique » de certains belgicismes bien attestés dans la littérature : malgré une vitalité inférieure aux seuils fixés, nous avons donc inclus des mots comme estaminet ou légumier, qui sont d’ailleurs repris dans certains dictionnaires usuels du français. Dans le même esprit, nous avons intégré certains particularismes qui sont attestés avec une vitalité particulièrement élevée dans une partie du pays, mais peuvent être méconnus ailleurs (ce qui amène leur score global sous la limite fixée). Cela explique l’inclusion du boulet liégeois ou du kip kap bruxellois, vedettes incontestées dans leur région d’origine et les environs immédiats, mais peu familiers d’une majorité de nos informateurs.   Le nombre total des entrées sélectionnées sur ces bases dépasse les 2.200 items (mots et sens), ce qui fait de cet ouvrage le plus complet des dictionnaires actuellement publiés sur le français en Belgique.     Vous avez dit « belgicismes » ? Il paraît logique d’associer québécisme à un trait du français du Québec et belgicisme à un trait du français de Belgique. La matière traitée dans ce dictionnaire montre que la réalité est bien plus complexe.   Certes, il existe des mots ou des sens qui, jusqu’à présent, n’ont été repérés que dans le français des Belges francophones. Mais comme il apparaîtra dans les pages qui suivent, certaines entrées n’ont rien de spécifiquement « belge » : on les retrouve dans d’autres pays francophones, y compris dans certaines régions de France. À chaque fois que la documentation disponible nous le permettait, nous avons précisé les aires francophones où le « belgicisme » traité est également attesté.  
  Nous avons bien sûr veillé à distinguer les régionalismes, illustrant la variation diatopique, de ce qui relève de la variation diastratique ou diaphasique. Nombre d’items, considérés par certains comme des belgicismes, appartiennent en réalité au français populaire ou familier ; ils ne figurent donc pas dans la nomenclature de ce dictionnaire, où l’on cherchera en vain des formes comme profiter “se fortifier” ou des locutions comme on fait aller “on persévère”, ne pas valoir une chique “ne rien valoir”, rester tout bête “rester sans réaction”, se faire propre “soigner sa mise”, chercher après qqn/qqch., etc.   Nous avons également veillé, avec l’indispensable concours de collègues français « de France » et le recours à des consultations sur Internet, à éviter de reprendre des items qui, même s’ils ne sont pas enregistrés dans les dictionnaires usuels du français de référence, sont d’usage courant en France. On ne trouvera pas dans la nomenclature chapitre (d’une confrérie), horaire cadencé, pétant (à propos d’une couleur criarde), se peigner avec un clou, être mal pris, remettre le couvert, tais-toi “exclamation marquant la surprise”, user sa salive “parler en pure perte”, etc., pourtant absents des dictionnaires de référence. Sans doute, cette pratique n’est pas dans la ligne d’une démarche différentielle « orthodoxe », utilisant les dictionnaires de référence comme corpus d’exclusion pour identifier les particularismes à retenir. Mais il nous a semblé qu’intégrer dans la nomenclature d’un dictionnaire différentiel des mots ou des tours très usuels en France risquait de perturber les lecteurs qui s’attendent à ne trouver dans ce type d’ouvrage que des usages qui n’appartiennent pas au français général.  Notre espoir est que les dictionnaires de référence comblent dès que possible ces lacunes dans leur documentation, rendant ainsi la démarche différentielle encore plus pertinente.   À l’inverse, certains pourraient s’étonner de retrouver mentionnés comme « belgicismes » des mots ou des sens également répertoriés en France. Il s’agit de régionalismes de statut, c’est-à-dire ceux dont la fréquence d’utilisation ou les marques d’usage diffèrent outre-Quiévrain. Si, pour un Belge, il est courant de faire le plein de diesel, ce l’est moins en France, où le mot gasoil est préféré. De même, l’utilisation en France de l’adjectif arboré y est de loin plus sporadique qu’en Belgique, où ce terme est usuel. Cette catégorie de régionalismes, parfois difficile à appréhender, est pourtant à la base de ce curieux sentiment que Français et Belges sont deux communautés linguistiques qu’une même langue… sépare.   Ajoutons que l’histoire des langues en Belgique impose de distinguer la situation de Bruxelles, ville dont la population est aujourd’hui très majoritairement francophone, alors qu’elle était majoritairement flamande au 19e siècle, et la Wallonie romane où la présence du français est multiséculaire [3].   Une partie non négligeable du lexique des francophones bruxellois « de souche » diffère donc de celui des Wallons, ce qui explique des doublets comme croustillon/smoutebolle “beignet” ou maquée/plattekeis “fromage blanc”. De même, cela entraîne des aires de diffusion très contrastées comme celle du mot smeerlap “salaud” qui n’est guère utilisé en dehors de Bruxelles, ou celle de spépieux “méticuleux” qui est surtout connu et employé en Wallonie.   Pourtant il nous a semblé judicieux, comme à la plupart de nos devanciers, de dépasser cet héritage historique pour réunir, en un seul dictionnaire, le lexique des Wallons et celui des Bruxellois francophones. La majeure partie de ce lexique leur est en effet commune, qu’il s’agisse du vocabulaire ayant trait à l’administration, à l’enseignement, à la politique ou à la vie sociale. De plus, l’exiguïté du territoire et la densité des contacts qu’elle favorise font que de nombreux mots originaires d’une région spécifique s’emploient aujourd’hui bien au-delà de leur aire de départ. Il y a belle lurette que brol “désordre ; objet sans valeur” est connu en dehors de Bruxelles, ou que squetter “casser” a franchi les limites de la Wallonie occidentale.   Enfin, il faut bien constater que la composante la plus originale du lexique bruxellois, celle qui plongeait ses racines dans les quartiers (naguère) populaires du centre de Bruxelles, disparaît ou ne survit guère que comme vestige dans certaines productions écrites ou théâtrales, dont le célébrissime Mariage de Mademoiselle Beulemans fournit une bonne illustration [4].   En ce qui concerne la Wallonie, on soulignera qu’il s’agit d’une entité de création récente – le mot Wallonie date de 1844 – et que ce vocable recouvre des réalités régionales très différentes. Au plan linguistique, pas moins de quatre langues régionales romanes ont été naguère vivaces sur ce territoire : le wallon, le picard, le lorrain – appelé gaumais en Belgique – et le champenois (dans quelques villages à la frontière avec la Champagne française).   De ces parlers romans, seuls le wallon et le picard connaissent encore une certaine vitalité, le gaumais et le champenois (surtout) n’étant plus parlés que par des personnes âgées. Toutefois, l’influence de ces parlers se manifeste en profondeur dans le lexique du français, qui prend des allures différentes de région en région. Une partie de ces différences n’apparaîtra toutefois pas dans ce dictionnaire, car elles n’atteignent pas les seuils fixés pour l’établissement de la nomenclature (voir plus haut). Ainsi, on ne traitera pas arantoile “toile d’araignée”, pas plus que soquette “petit somme” ou que niche “sale”, pourtant bien connus dans leur région d’origine.   Pour être complet, il faudrait également souligner que la Wallonie, dans un passé récent, présentait de profondes différences économiques et sociales. La vie dans les mines de charbon des provinces de Hainaut et de Liège n’avait que peu de choses en commun avec celle des agriculteurs-éleveurs des provinces de Brabant, de Namur ou de Luxembourg. Et aujourd’hui encore, il est des disparités économiques et culturelles profondes entre des villes comme Liège, Namur ou Charleroi, ou entre certains endroits huppés du Brabant wallon et d’autres régions moins favorisées de la Wallonie.   D’une manière ou d’une autre, cette diversité se retrouve dans le lexique des francophones wallons, parfois hors d’atteinte d’un ouvrage de ce type, mais dont il faut être conscient pour appréhender correctement le français en usage en Belgique – et non de Belgique, on l’aura compris. Elle justifie d’autant plus le recours à une sélection « raisonnée » de la nomenclature, aussi peu dépendante que possible des choix personnels d’un auteur et ancrée dans une réalité sociolinguistique déterminée.   C’est dans ce contexte qu’un titre comme Dictionnaire des belgicismes se justifie. Il ne désigne pas le commun dénominateur linguistique de tous les Belges francophones, mais bien une somme d’usages suffisamment répandus pour composer la variété linguistique que pratiquent au quotidien quelque quatre millions de francophones, Wallons et Bruxellois.  

Que trouve-t-on dans ce Dictionnaire des belgicismes ? Cet ouvrage contient des régionalismes de divers types, relevant tantôt d’une spécificité linguistique, tantôt d’une spécificité encyclopédique.   Les régionalismes linguistiques désignent des réalités qui ne sont pas spécifiques à la Belgique, mais pour lesquelles le français en Belgique utilise une dénomination autre que celle du français de référence. Ainsi, les francophones belges appellent casserole l’ustensile de cuisine auquel correspond faitout en français de référence. Ils nomment bourgmestre la personne que les Français appellent maire.   Les régionalismes encyclopédiques renvoient à des réalités qui sont propres à la Belgique et pour lesquelles il n’y a pas de dénomination équivalente en français de référence. Les spécialités culinaires en fournissent de nombreux exemples : il faut recourir à des périphrases pour définir ce qu’est le cuberdon ou le waterzooi. C’est aussi le cas des statalismes, termes dont l’usage cesse ou se raréfie en dehors des frontières d’un état. Les particularités de l’État fédéral belge n’étant pas toutes transposables dans d’autres systèmes politiques ou administratifs, on devra donc gloser des statalismes comme commune à facilités, députation permanente ou échevin. Sans oublier certaines créations comme asexué linguistique ou décumul des époux, sources possibles de méprises pour des francophones non belges [5].   On a également intégré à la nomenclature des termes à caractère encyclopédique, c’est-à-dire qui font appel, pour leur pleine compréhension, à la connaissance des contours précis que prend la réalité dans le contexte de la Wallonie ou de Bruxelles. Pour ne citer qu’un exemple emblématique, l’importante activité brassicole en Belgique renvoie à des réalités qui ne sont pas nécessairement spécifiques à notre pays, mais qui y prennent une valeur particulière. Ainsi, à côté de régionalismes encyclopédiques comme les différentes dénominations de bière (blanche, gueuze, vieux-temps, etc.), des termes à valeur encyclopédique comme bière d’abbaye, dont tout francophone peut deviner le sens de base, désignent en Belgique une réalité très précise : honte à qui y confondra bière d’abbaye et trappiste par exemple.   Dans cet esprit, le lecteur trouvera quelques encadrés (sur fond grisé) qui, sous le mode de l’anecdote, enrichissent le volet encyclopédique de ce dictionnaire et permettent de comprendre le contexte dans lequel certains régionalismes sont apparus ou ont vu leur diffusion accélérée et élargie.  
  Tant au plan linguistique qu’encyclopédique, les faits langagiers étudiés dans ce dictionnaire appartiennent au lexique pris dans son acception la plus large. On y trouvera, classiquement, des formes linguistiques simples (carabistouille, elbot, lumerotte, etc.) ou composées (carnet de mariage, journal de classe, sous-verre, etc.), ainsi que des locutions qui ont atteint un degré suffisant de figement (clé sur porte, mordre sur sa chique, faire de son nez, etc.). Une importante partie des entrées relève des particularismes de sens (et non de forme) avec le français de référence. C’est ainsi que sous ardoisier, qui désigne en français de référence une “personne qui exploite une carrière d’ardoise ou qui y travaille”, on trouvera le sens courant en Belgique : “ouvrier qui fait ou qui répare les toits d’ardoises” (dont l’équivalent en français de référence est couvreur). Ou que sous préfet, connu en France avec l’acception “fonctionnaire placé à la tête d’un département ou d’une région”, on trouvera le sens de “directeur d’un établissement secondaire”, en vigueur en Belgique francophone (en français de référence : proviseur).   Mais le lecteur trouvera également des faits aux marges du lexique, impliquant la prononciation de certaines formes, la nature ou le genre des noms, l’usage de certaines prépositions, la construction de certains verbes, etc. Ces domaines ont bénéficié d’une attention que peu de nos devanciers leur ont accordée (si l’on excepte le Bon usage et leNouveau dictionnaire des difficultés du français moderne), et ce dictionnaire en fournit de nombreuses illustrations. Quelques entrées de nature métalinguistique (déterminant, genre, nombre, etc.) permettent de repérer plus rapidement certaines de ces observations.     Comment est construit le Dictionnaire des belgicismes ? On a souligné plus haut l’existence de plusieurs travaux antérieurs sur le lexique des Belges francophones, dont il a été tenu compte ici. Tous présentent des spécificités intéressantes, mais ils sont de qualité inégale quant au traitement lexicographique du matériau sélectionné. Sur ce point, nous avons souhaité nous inscrire dans la ligne d’autres devanciers, les rédacteurs des ouvrages différentiels cités plus haut (André Thibault pour le Dictionnaire suisse romand [19971 - 20042], Claude Poirier pour le Dictionnaire historique du français québécois [1998] et Pierre Rézeau pour le Dictionnaire des régionalismes de France [2001].   Cet ouvrage est construit sur le modèle d’un dictionnaire monolingue usuel classique. L’entrée de chaque article du dictionnaire figure en petites capitales grasses ; elle est accompagnée d’une transcription phonétique (au moyen de l’A.P.I.) et de l’indication de sa catégorie grammaticale.   Lorsque plusieurs graphies ont été relevées pour un même mot, elles sont unies par ‘ou’ lorsqu’aucune ne paraît nettement plus usuelle qu’une autre d’après les résultats de l’enquête Valibel (voir plus haut) ; lorsqu’une différence de fréquence apparaît, la première citée est la plus fréquemment utilisée, la ou les suivantes étant précédées de la mention ‘qqf.’ (quelquefois).   Toutes les entrées sont accompagnées d’une transcription phonétique (suivant les conventions de l’alphabet phonétique international), parti-pris novateur par rapport aux précédents inventaires de belgicismes qui indiquaient la transcription « lorsque le besoin s’en fait sentir ». Nous avons préféré systématiser cette pratique, l’expérience prouvant que telle prononciation obvie pour un belge francophone l’est moins pour un Français ou un Québécois. Comment ceux-ci pourraient-ils deviner que wallon se prononce [wal7] et non [val7], ou que pot est réalisé [pO] et non [po] ?   Le corps de chaque article comprend une définition, éventuellement accompagnée d’une marque d’usage, et d’une syntagmatique.   Les définitions ont fait l’objet d’une attention particulière, qui elle aussi singularise ce dictionnaire par rapport à d’autres inventaires de belgicismes. Proposer une définition explicite et détaillée s’impose lorsque le régionalisme est de nature encyclopédique, mais cela est également nécessaire lorsqu’un équivalent peut être trouvé dans le français de référence. Cet équivalent, en effet, ne peut être qu’approximatif et, en cas de polysémie (ce qui est la situation la plus fréquente), il peut entraîner une compréhension très approximative s’il sert de « définition » au belgicisme traité.   Les définitions sont parfois accompagnées de marques d’usage, essentiellement pour identifier les termes généralement réservés à des situations informelles (marque FAM., pour ‘familier’) d’autre part.   Une courte série de syntagmes ou de phrases brèves suit chaque définition, pour illustrer les environnements textuels dans lesquels l’entrée apparaît le plus fréquemment. Il s’agit d’exemples forgés, mais sur la base d’une documentation réunie depuis des années par le centre Valibel, tant dans le domaine de l’écrit (littérature, presse, etc.) que de l’oral (banque de données textuelles orales Valibel).   Parfois, le corps de l’article se termine par une remarque, visant à apporter un éclairage supplémentaire sur certains faits : prononciation, graphie, formes reliées à l’entrée mais ne faisant pas l’objet d’un traitement distinct en raison de leu trop faible fréquence, etc.   Chaque article comprend en finale une ou plusieurs rubriques. La première, quasi systématique, est fondée sur les résultats de l’enquête Valibel qui a permis d’établir la nomenclature de ce dictionnaire (voir plus haut). Cette rubrique présente de manière synthétique la vitalité (évaluée à partir des variables sexe, âge et niveau d’éducation) et la diffusion (en Wallonie et à Bruxelles) de l’entrée traitée. Au départ de la documentation disponible (voir bibliographie), elle mentionne ensuite d’autres aires francophones dans lesquelles le « belgicisme » est également attesté. Lorsque cela se justifie, elle se termine par un parallèle avec une ou plusieurs formes issues des langues germaniques en contact (flamand, néerlandais de Belgique et standard).   La deuxième rubrique propose un ou plusieurs équivalents en français de référence pour le belgicisme traité, ainsi qu’une mise en relation avec des formes ou des tours similaires dans le français d’aujourd’hui ou d’autrefois.   Une troisième rubrique permet de situer sommairement chaque entrée dans son contexte historique : tantôt par la mention d’un étymon, tantôt par un rapprochement avec une ou plusieurs formes du français de référence, tantôt par un renvoi à des équivalents dans les langues en contact, romanes et germaniques.

  À suivre… Le lecteur comprendra que, pour ne pas aboutir à un ouvrage trop volumineux, nous avons dû limiter la quantité des matériaux retenus dans cet ouvrage, alors même que ceux-ci étaient disponibles. D’autres publications plus spécialisées sont déjà en chantier, où l’on trouvera des ajouts significatifs : des citations extraites de sources diverses, écrites et orales, des développements documentés sur l’histoire de chaque mot, etc.   Malgré ses limites matérielles, le Dictionnaire des belgicismes couvre l’essentiel du lexique différentiel en usage en Belgique francophone, envisagé d’un triple point de vue : linguistique, sociolinguistique et encyclopédique. Il enrichit significativement la documentation existante, tant par le nombre des régionalismes retenus que par leur traitement. Qu’ils soient ou non familiers de la situation belge, les lecteurs trouveront donc dans ces pages ce qu’il est utile de connaître lorsqu’il s’agit de vivre en français en Wallonie et à Bruxelles.     Michel Francard <michel.francard@uclouvain.be>   Note Cette présentation du Dictionnaire des belgicismes est une version amplifiée de l’introduction à cet ouvrage publié par le professeur Michel Francard et son équipe en 2010 aux éditions De Boeck. Elle fait suite à une conférence donnée sur ce sujet par Michel Francard à la Maison de la Poésie le 21 février 2013.  
[1] Une bonne trentaine de cartes insérées dans cet ouvrage permettent de visualiser la diffusion de certaines formes au départ des résultats de l’enquête Valibel. [2] Une démarche analogue a été également appliquée dans la sélection des items préalable à la révision des belgicismes dans le Petit Robert (à partir de l’édition 2008). Dans ce cas, les chiffres étaient respectivement de 90 % pour la reconnaissance et de 75 % pour l’usage. [3] On rappellera à cet égard que certains « monuments littéraires » comme la Séquence de sainte Eulalie (vers 882), le Sermon sur Jonas (Xe siècle) et la Vie de saint Léger (Xe siècle) proviennent du territoire de l’actuelle Wallonie. Et que le premier document administratif en langue d’oïl dont la localisation est connue est la charte-loi de Chièvres (province de Hainaut), qui date de 1194. [4]  Le succès de ce type de pièces, tout comme celui d’un théâtre de marionnettes bruxelloises bien connu (Toone), entraîne parfois une perception biaisée du français pratiqué en Belgique, assimilé par les étrangers au français populaire de Bruxelles. [5] On ne traitera pas des gentilés dans ce dictionnaire. Le lecteur pourra se référer au Guide des gentilés récemment publié par Jean Germain sur ce sujet. Les quelques exceptions à ce choix sont essentiellement des gentilés associés à des formes dont le traitement s’impose pour d’autres raisons (salade liégeoise, pâté gaumais, etc.).  


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