"2500 noms propres devenus communs", par Georges Lebouc


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2500 NOMS PROPRES DEVENUS COMMUNS
 
INTRODUCTION
 
« Le chateaubriand est un filet tellement délicieux
qu’il a donné son nom à un grand écrivain. »
Henri de Rochefort
 
Les mots français ne viennent pas tous du latin ou du grec avec, en outre, quelques emprunts à des langues étrangères. On oublie souvent que beaucoup sont nés de noms de lieux ou de personnes. Ce qui représente, en somme, une sorte de consécration pour certains savants comme Pasteur, immortalisé grâce à sa pasteurisation, ou pour certains lieux comme Camembert.
En cherchant bien, on s’aperçoit que ces noms communs tirés de noms propres sont près de 2500! Ils présentent un double intérêt : si on a dû recourir à ce mode de formation, c’est que la langue (je devrais dire les langages, car la plupart des noms communs dérivés de noms propres se retrouvent presque identiques dans les grandes langues européennes) n’a pas trouvé d’autre moyen d’exprimer certaines idées.
On le conçoit pour des inventions récentes. On le comprend moins bien pour des mots comme sadisme. Qu’employait-on, que disait-on avant que le « divin » marquis ne fournisse son nom pour désigner un certain penchant ?
Le deuxième intérêt, c’est que beaucoup de ces mots ont une histoire, parfois amusante, souvent méconnue. Sait-on, par exemple, que la guillotine ne s’est pas toujours appelée ainsi ? On ignore souvent qu’elle faillit s’appeler « mirabelle » parce que Mirabeau avait ardemment soutenu le projet de Guillotin ! Sait-on en outre que le pauvre Guillotin, qui s’est toujours scandalisé qu’on ait donné son nom à ce qui n’était pas son invention, faillit périr guillotiné ?
Tous les dictionnaires évoquent, très succinctement, ce genre de passage de sens en lui donnant le nom très savant d’antonomase, d’éponyme, voire d’hypallage. Il est bien difficile de donner une définition précise de ces termes.
En ce qui concerne les antonomases, certains n’y voient que la transformation de noms propres en noms communs (un harpagon pour un avare) mais d’autres vont plus loin et considèrent que certaines périphrases employées à la place d’un mot font aussi partie des antonomases. Ainsi, « le cygne de Mantoue » pour Virgile en serait une. L’Encyclopædia Universalis précise que l’antonomase est « une synecdoque d’individu. L’antonomase comporte le plus souvent une métaphore allusive ».
L’éponyme, pour sa part, serait tel personnage ou tel lieu qui donne son nom à quelqu’un ou à quelque chose. Athéna est la déesse éponyme d’Athènes. Mais on peut aussi « tenir un rôle éponyme » dans une pièce ou un film : Gérard Philipe a tenu le rôle éponyme du Cid dans la pièce de Corneille ; Taras serait le fondateur éponyme de Tarente.
Quant à l’hypallage, c’est une figure de style qui consiste à attribuer à certains mots d’une phrase ce qui convient à d’autres mots de la même phrase. Ainsi, écrivit Théophile Gautier, grand amateur de mots rares, le mot lorette (au sens de fille de petite vertu) transporte « par un hypallage hardi, le nom du quartier [Notre-Dame-de-Lorette] à la personne ».
Je n’ai pas gardé ces mots, qui fleurent à plein nez l’ancienne rhétorique, d’autant que le passage de noms dits « propres » ne se borne pas, dans ce dictionnaire-ci, à des noms communs mais aussi à des adjectifs, comme machiavélique, et à des verbes comme pasteuriser.
Notons aussi que le français n’a pas le monopole de ces passages d’un nom propre au nom commun. Le Dictionary of Eponyms de Cyril Leslie Beeching [1], est un excellent dictionnaire d’antonomases, éponymes et autres de la langue anglaise et, dans le tome II de son Histoire des Françaises, sous-titrée La Révolte [2], Alain Decaux écrit : « Quand les ouvriers du pays de Bade vivent en concubinage, ils déclarent qu’ils font les Parisiens. Ils inventent le verbe parisieren. »
 
Origines des mots étudiés
 
  1. Géographie (365/1000) 
Les mots dont l’origine est géographique représentent à eux seuls plus du tiers du total des mots répertoriés. On y trouve, comme on peut l’imaginer, des mots désignant des produits devenus célèbres même si le lieu de leur naissance fut parfois une bourgade très peu peuplée. Songeons aux noms de fromages comme camembert, gruyère, livarot. Pensons aussi aux crus réputés que sont les champagnes, les bourgognes ou les bordeaux, sans oublier quelques vins italiens ou espagnols.
Il n’y a pas que des produits comestibles dans cette catégorie. Les tissus et les étoffes portent souvent aussi des noms qui rappellent leur origine géographique. On les reconnaît aisément si le mot n’a pas varié. Ainsi, le cachemire vient toujours de la province de Cachemire mais songe-t-on encore à Mossoul pour mousseline, à Bois-le-Duc quand nous disons bolduc ou à Bagdad pour baldaquin ?
On s’apercevra aussi que bon nombre de villes du nord de la France (Valenciennes, Chantilly) et de villes belges (Binche, Malines) produisaient des dentelles réputées qui portaient le nom de leur lieu de production. Il en allait de même pour les tulles qui portent presque tous des noms de lieu, comme tulle malines, tulle bruxelles, tulle valenciennes, tulle alençon, tulle chantilly, tulle calais.
Plus le mot existe depuis longtemps en français, plus il a subi de déformations. Que dire alors des mots que les francophones éprouvent trop de difficultés à prononcer! N’est-il pas plus facile de dire casimir que Kerseymere ? Pire encore, comment prononcer Aerschot (en Belgique, près de Bruxelles) ou Hondschoote (en Flandres françaises) qui sont l’un ou l’autre à l’origine d’étoffes de laine ? Escot était bien plus facile à prononcer!
Les noms de lieux ont aussi donné une série impressionnante de noms de couches géologiques : dévonien, hercynien, permien ou silurien tirent tous leurs noms du lieu où on les découvrit, sans compter le jurassique (re)devenu brusquement célèbre grâce au roman de Michael Crichton et au film que Steven Spielberg en a tiré.
Reste un grand nombre d’éléments chimiques auxquels les savants ont surtout donné des noms en -um, la plupart du temps pour rendre hommage à leur pays natal ou à l’université où ils travaillaient et où ils les ont découverts. C’est le cas d’américium, californium, francium, germanium, hafnium, illinium, labrador(ite), palladium, ruthénium, urane ou uranium. Sélénium ne fait pas vraiment partie du groupe car il n’y a pas encore de chimistes en provenance de la lune!
Hormis ces grands « consommateurs », les noms de lieux ont encore donné bien d’autres noms communs parfois difficilement reconnaissables. Combien d’habitants de Corbeil savent-ils aujourd’hui que le corbillard doit son nom à leur ville ? Qui voit encore aujourd’hui le rapport entre Croate et cravate ? Parfois même, des facteurs extérieurs viennent encore compliquer les choses, comme « brouillamini » qui dérive de « bol d’Arménie » et subit l’influence d’embrouille pour devenir « embrouillamini »!
On constate aussi que les Français, comme la plupart des autres peuples, nourrissent certains a priori vis-à-vis des étrangers. Ne considéraient-ils pas la plupart des Bulgares comme autant d’homosexuels – puisque tel fut le sens premier de bougre ? Les Slaves ne passaient-ils pas pour des esclaves et les Grecs pour des voleurs (voir Pie-grièche) ?
Notons encore que les noms de peuples représentent 59/1000 du total. J’aurais pu en tenir compte dans la statistique des termes géographiques.
 
  1. Religions (145/1000)
 
  1. Mythologie (87/1000) 
Le deuxième groupe fournisseur de noms propres susceptibles de devenir des noms communs nous vient des religions (un peu moins d’un cinquième du total, à égalité avec les personnages historiques), grecque et latine pour la mythologie, judéo-chrétienne pour le reste.
Les autres mythologies ne sont presque pas représentées. À peine pourrait-on citer Thor et Vanadé, dieux de la mythologie scandinave, qui ont donné leur nom au thorium et au vanadium. Ces divinités scandinaves représentent très peu de chose par rapport aux adonis, amphitryon, apollon, cassandre ou cerbère, mythes tellement forts qu’ils ont traversé les siècles et que nous continuons à les utiliser.
La mythologie a fourni beaucoup des noms les plus anciens puisqu’il n’est pas rare que certains mots comme cariatides soient déjà utilisés comme noms communs par les Grecs ou les Romains.
 
  1. Bible (13/1000) 
Quelques personnages fort caractéristiques évoqués dans l’Ancien Testament sont restés présents dans nos mémoires. Songeons à Benjamin, au pauvre Job qui passe pour un jobard ou à l’infortuné Jérémie et à ses jérémiades. Ayons une pensée pour les Macchabées, Mathusalem ou Moïse. Les lieux ont laissé des traces moins nombreuses, comme babélique, éden ou sodomie.
Curieusement, le Nouveau Testament a laissé fort peu de souvenirs dans notre vocabulaire. Bien sûr, la figure de Jésus a entraîné des dérivés comme jésuate ou jésuite. On se souvient que Judas fut un judas. Quant à saint Pierre, il aurait laissé les traces de ses doigts sur le corps d’un poisson. C’est fort peu de chose, même si on y ajoute deux noms de lieux comme capharnaüm et galilée.
 
  1. Personnages religieux (45/1000)
Par contre, dès qu’il s’agit de personnages religieux, pour la plupart morts en odeur de sainteté (voir isabelle !), ils pullulent. Ce sont d’abord tous les moines appartenant à des ordres religieux créés par de saints hommes qui furent d’ailleurs tous sanctifiés, comme Augustin (augustins), Basile (basiliens), Benoît (bénédictins), Dominique (dominicains), François (franciscains), Geneviève (génovéfains – c’est plus difficile !), Grégoire (grégorien).
Ces saints personnages ne se sont pas contentés de fonder des ordres. Ils nous ont laissé bien d’autres souvenirs comme celui d’êtres acariâtres (saint Acaire), les catherinettes (sainte Catherine), les coquilles (saint Jacques), les caractères cyrilliques (saint Cyrille), les fiacres (saint Fiacre) et même les Fridolins, appellation très péjorative des Allemands (saint Fridolin).
Précisons encore que les noms de divinités représentent à peine 6/1000 du total.
 
  1. Noms de personnes (339/1000)
 
  1. Personnages historiques (104/1000)
Un certain nombre de fleurs doivent leur nom à celui d’un homme ou d’une femme, célèbres ou non. Dans bien des cas, il s’agissait de rendre hommage à une personne chère. Le nom est resté, la fleur aussi, alors que le personnage a depuis longtemps disparu, emportant dans la tombe sa brève notoriété. C’est, entre autres, le cas pour bégonia, bignone, cattleya, cobéa, eupatoire, hamélia, lavatère, paulownia et vallisnérie. Dans d’autres cas, plus rares il est vrai, les botanistes se sont inspirés de la mythologie, pour désigner le narcisse ou la jacinthe entre autres.
Des noms de personnages historiques peuvent aussi être à l’origine de spécialités culinaires. Ce seront des plats simples ou compliqués, chers ou bon marché, comme le chateaubriand, le hachis parmentier, voire le sandwich. Des sauces, comme la béchamel, la mirepoix ou la soubise. Des desserts ou des friandises, comme bavaroise, charlotte, frangipane, négus, praline et vatel auxquels on pourrait ajouter des fruits comme louise-bonne, pomme d’api et reine-claude. Quelques personnages historiques ont aussi donné leur nom à des boissons, comme bourbon, cinchona ou quinquina. Cette habitude n’a jamais cessé. Un exemple relativement récent me semble être celui du « kir » inventé, en 1950, par le chanoine Kir, maire de Dijon.
Il faut un ensemble de faits pour que le nom propre devienne nom commun. S’ils ne sont pas réunis, l’antonomase aura une existence plus que brève.
Dans le roman L’orange de Noël, de Michel Peyramaure [3], on trouve un bon exemple de création éphémère : « Elle avait lu le roman de René Bazin : Davidée Birot dont l’héroïne, institutrice laïque qui avait dérivé vers la religion, aurait pu [c’est moi qui souligne] être le modèle de certaines compagnes d’École normale qu’elle connaissait bien. »
Les utilisateurs du franc ont vécu récemment une expérience similaire : ce « franc », dérive du nom du peuple, a vécu pendant plusieurs siècles mais a disparu au début du XXIe siècle pour céder la place à l’euro, qui peut être considéré, lui aussi, comme une antonomase puisque ce mot dérive de celui d’Europe, nom de plusieurs personnages mythologiques féminins.
D’autres noms de monnaies dérivent, eux, du nom de personnages historiques, comme le carlin et le carolus, qui dérivent de Charles, le jacobus qui vient de Jacques, le sucre qui doit son nom au « libertador » sud-américain ou le vieux « liard ». Les seuls qui soient restés vraiment dans l’usage sont le louis et le napoléon.
Mais comme on battait monnaie dans un grand nombre de lieux, au Moyen Âge (souvenons-nous des livres parisis et tournois), nous avons gardé en mémoire des monnaies qui portent le nom des villes où on les « fabriquait », comme le mythique besant frappé à Byzance, la génovine à Gênes ou la guinée. Le florin, théoriquement originaire de Florence, est devenu la monnaie de plusieurs pays, dont la Hollande. Le plus surprenant, la tune (ou thune), nous viendrait de Tunis!
La mode ou, plus simplement, quelques vêtements ont aussi puisé leurs noms soit parmi les créateurs, soit, beaucoup plus souvent, chez les personnages qui ont mis ces vêtements à la mode. On a donné le nom de cravate à cet accessoire vestimentaire sous Louis XIV, par déformation du mot croate. Pour rester au rayon des cravates, on sait qu’une sorte de cravate nouée porte le nom de « lavallière » parce que Mademoiselle Louise de Lavallière lança la mode à la cour du Roi Soleil.
 
  1. Inventeurs (81/1000)
Les noms d’inventeurs ont fourni un nombre impressionnant de noms communs, souvent parce que le père de l’invention lui a donné son nom, comme ce fut le cas pour badin, bakélite, bandonéon, barbotin, batiste, [l’échelle de] Beaufort, béchamel, bélinographe, berginisation, berthon, bertillonage, béverage, bic, [cordeau] Bickford, binette, biro, bissel, bock, bottin, bouteillon, bradel, braille, brinell ou browning, pour nous borner à la lettre B!
Plus souvent, on a voulu rendre hommage à des inventeurs géniaux, même si leurs inventions ne portent pas toujours leurs noms. Ainsi, le Congrès des Électriciens de 1881 voulut rendre hommage à des inventeurs et donna leurs noms à des unités électriques. Il en va de même pour d’autres unités comme le bel et le décibel, destinés à rendre hommage à Graham Bell.
 
  1. Savants (94/1000)
On pourrait presque écrire la même chose pour les savants que pour les inventeurs. Les savants ont reçu deux consécrations majeures dont la plus étonnante est d’avoir donné leur nom à des fleurs. Tel est le cas pour cattleya, hamélia, lavatère et vallisnérie. Reconnaissons que ce ne sont pas les fleurs les plus courantes.
L’hommage fut surtout rendu, très logiquement, à l’aide de noms de produits chimiques. Biotite, curium, einsteinium, fermium, gadolinium, hafnium reconnaissent les mérites de savants plus ou moins connus. Il arrive même que certaines plaisanteries sur un nom propre soient mal perçues. On lira, à cet égard, les égarements causés par le gallium!
Notons un cas très particulier, celui du physicien suédois Niels Bohr qui a donné son nom au nielsbohrium où l’on a fusionné prénom et nom, ce qui est rarissime en matière d’éponymes. Je ne vois que la singalette pour correspondre à cette curieuse formation puisque le mot vient de la fusion de Saint et de Gall!
 
  1. Philosophes (4/1000)
J’ai éliminé tous ou presque tous les noms dérivés de philosophes. J’ai, par exemple, éliminé hégélianisme, platonicien, pyrrhonien, pythagorique, sartrisme et spinosisme parce qu’il m’aurait fallu garder alors tous les noms de théories philosophiques – et leurs adeptes – depuis les origines de la pensée grecque! J’ai néanmoins mentionné cartésien, épicurien, freudien, platonique et socratique parce que, si on continue à les employer pour qualifier la pensée de Descartes, d’Épicure ou de Freud, on emploie aussi les adjectifs dérivés sans plus penser à ceux dont ils dérivent ou en leur prêtant un sens fort différent de celui des auteurs. Notons, à cet égard, le cas tout à fait particulier de Platon : j’ai rejeté platonicien mais j’ai gardé platonique!
 
  1. Noms et prénoms (56/1000)
Les noms et prénoms ont fourni une catégorie de mots assez inattendue : les noms d’oiseaux! Il semble qu’on ait donné aux oiseaux des prénoms d’hommes, comme l’attestent les geai, guillemot, martin-chasseur, martin-pêcheur, martinet, perroquet, sansonnet et autres volatiles. Même certains cris sont donnés par référence à des prénoms humains, tels jacasser, qui vient de Jacques, ou margoter (crier comme la caille), qui dérive de Margot!
Cela n’empêche pas d’autres noms d’oiseaux d’avoir des origines plus traditionnelles, et souvent mythologiques, comme le sphinx.
Il fut aussi un temps où il était coutumier d’utiliser des noms et des prénoms pour désigner des outils, principalement ceux des ébénistes. C’est le cas de bénarde, clé ou serrure dont le nom dérive de Bernard ; de davier, déformation du prénom David ; de faubert, sorte de balai dont le nom n’est peut-être que la déformation du prénom Fulbert ; de guillaume, qui désigne un type de rabot, le prénom ayant aussi donné le verbe guillocher ; d’eustache, couteau assez grossier à manche de bois peut-être inventé par un certain Eustache Dubois, son inventeur, coutelier à Saint-Étienne, voire de saint-crépin qui désigna l’ensemble des outils dont un cordonnier avait besoin pour pratiquer son métier, mot qui dérive peut-être du nom de saints martyrisés à Soissons sous Maximien!
 
  1. Arts (70/1000)
 
  1. Musique (5/1000) 
Les arts ont fourni relativement peu de mots, à peine 7 % du total. Je n’ai trouvé que sept mots inspirés par des chanteurs ou par des musiciens (barbacole, baryton Martin, bidasse, novelette, sousaphone et, surtout, la pêche Melba et le tournedos Rossini, ces deux derniers passés à la postérité pour services rendus à la gastronomie!
 
  1. Peinture (4/1000) 
Quelques peintres ne sont passés à la postérité que pour leur sens onomastique (bamboche, poulbot ou ratapoil). D’autres sont aussi célèbres pour leur œuvre (dont le rapport avec la peinture est parfois très étroit) que pour avoir donné leur nom à des « spécialités » aussi diverses que variées (carpaccio, préraphaélite ou superman).
 
  1. Littérature (38/1000) 
La littérature a fourni un grand nombre de noms d’écoles littéraires ou de disciples, comme anacréontique, élisabéthain, gongorisme, hugolien, lakiste, marotique, moliéresque, pindarique, proustien, racinien, rousseauisme, shakespearien, voltairien… Si j’avais conservé ces mots, c’est que, comme pour les peintres, procéder autrement aurait abouti à écrire un dictionnaire des auteurs d’œuvres littéraires!
J’en ai toutefois conservé quelques-uns, chaque fois que le mot avait pris une valeur figurée qu’il n’avait pas au départ. C’est le cas pour cornélien, dantesque, homérique, kafkaïen, lilliputien, marivaudage, rabelaisien ou ubuesque. Le rousseausime ne concerne que Jean-Jacques Rousseau ; kafkaïen dépasse de loin l’œuvre et la personnalité de Kafka.
J’ai gardé aussi des mots tels qu’alexandrin, don juan, dilemme cornélien, dulcinée ou gavroche. D’autres sont sortis de l’usage ou n’y sont restés qu’avec un sens tellement précis, tellement limité que seuls les spécialistes les utilisent encore. Qui oserait, aujourd’hui, qualifier un critique d’aristarque ou de zoïle ? Qui sait encore qu’une berquinade est un livre assez mièvre pour enfants ? Oserait-on encore parler d’une ganelonnerie ?
 
  1. Spectacles (23/1000) 
Les spectacles, qu’il s’agisse du théâtre, du guignol ou, plus rarement, du cinéma, nous ont laissé des mots plus ou moins « actifs », comme arlequin, babydoll, bilboquet, chauvin, figaro, gigogne, gogo, guéridon et quelques autres.
 
Tendances actuelles
 
Le XXe siècle et le XXIe commençant ont continué à former des noms communs à partir de noms propres, comme l’avaient fait les siècles précédents, parfois avec un sens prémonitoire étonnant. Songeons que nous parlons d’un avion qui vole à Mach 1 grâce à l’Autrichien Ernst Mach, mort en 1916, qui n’a évidemment jamais vu un avion voler à une telle vitesse!
Notons cependant que la plupart des inventions contemporaines ne sont plus l’œuvre d’un seul homme mais d’une équipe. On tend dès lors à donner aux produits nouveaux non plus le nom de leur inventeur (que l’on ignore, la plupart du temps, puisqu’il s’agit, le plus souvent, d’un travail de recherche en équipe) mais un nom qui correspond, si possible, à leur fonction. Je songe à téléphone, télévision…
Comme les inventions sont de moins en moins le fait d’une seule personne, on prend parfois une partie du nom de chacun des inventeurs, généralement la première syllabe. Ainsi Louma (grue permettant des travellings cinématographiques) vient des noms de Jean-Marie Lavalou et Alain Masseron. Même chose pour MiG (issu du bureau d’études de A. Mikoyan et G. Gurevich), d’où le G majuscule dans le corps du mot.
La tendance à la disparition des noms d’inventeurs va plus loin encore lorsque l’objet porte un « nom » qui reprend uniquement des initiales comme AMX (un type de char d’assaut), MLRS (lance-roquettes), radar (pour RAdio Detection and Ranging)… Il arrive que ces initiales correspondent à un nom ou à un prénom mais il ne faudrait pas s’y tromper et croire que RITA est placé sous le patronage de la sainte du même nom. Il s’agit d’un Réseau Intégré de Transmissions Automatiques!
Cela va tellement loin que l’on ne dit plus, aujourd’hui, dans la marine de guerre, un porte-avions nucléaire mais un PAN, qui n’a rien à voir avec le dieu du même nom mais reprend les initiales de porte-aéronefs nucléaire!
En matière d’aviation (et surtout d’aviation militaire), les numéros (souvent mêlés aux lettres) désignent les inventions les plus récentes, reléguant ainsi les noms des inventeurs à l’anonymat le plus complet. Songeons aux F16, MiG 25 et autres A-12. Nous sommes loin du Messerschmitt ainsi que des Boeing 747…
Notons encore une nouveauté apparue à la fin du xxe siècle ou au début du XXIe : l’apparition de noms de groupes d’ouvriers (généralement en grève) auxquels on donne le nom de leur usine. On pouvait lire, par exemple, dans Aujourd’hui en France, daté du mercredi 22 janvier 2003, en page 11, le titre suivant : « Les Metaleurop encore sous le choc. » On ne peut pas à proprement parler d’un cas d’antonomase ou autre, et les mots de ce genre ont une existence souvent très éphémère. Il s’agit d’une sorte d’ellipse réservée au domaine économique et social pour « les ouvriers et cadres de l’entreprise Metaleurop menacés de licenciement pour fermeture de leur firme » (encore sous le choc). Cela permet donc de gagner de la place, si l’on ose dire, tout en étant très « lisible » pour les lecteurs ou pour les auditeurs. Il en alla de même pour « les Moulinex ».
 
Les éliminations
 
Malgré 2 500 entrées dans ce dictionnaire, j’ai éliminé un certain nombre de mots qui auraient alourdi l’ouvrage sans rien lui apporter.
J’ai renoncé à la plupart des noms de peintres utilisés pour désigner leurs œuvres. Il était impossible de les citer tous puisqu’ils sont tous devenus, en quelque sorte, des noms communs. Si mon critère principal tenait à la présence de l’article indéfini (ou défini) devant le nom propre devenu commun, un second critère consistait à voir ces mots utilisés sans la majuscule. C’est en raison de ces deux critères, quelque peu contradictoires, que j’ai renoncé aux noms de peintres. Ne dit-on pas « un » Rubens, « un » Tiepolo ? Mais l’on conserve, dans ces cas, la majuscule et, si nous citions les plus célèbres, où devions- nous nous arrêter pour ne pas écrire une histoire de l’art ?
Notons au passage que la gloire pour un peintre, la vraie, ne tient pas tellement au fait de voir son nom précédé de « un » mais bien plus de le voir précédé de « du ». Quand le détracteur d’un peintre contemporain dit « C’est du Picasso! », il a tout dit et il a en outre rendu un hommage involontaire au peintre cubiste.
J’ai également renoncé à tous les noms propres qui furent les noms de baptême de navires. Le Nimitz, le de-Gaulle ou le Queen Elizabeth ne sont que des élisions pour le (porte-avions) Nimitz, le (porte-avions) Charles-de-Gaulle ou le (transatlantique) Queen Elizabeth!
De façon plus générale, j’ai renoncé à la plupart des noms propres devenus noms de marques, déposées ou non, comme Dubonnet, Davidoff, Rolex ou Pernod. Le terme générique, en ce qui les concerne, est apéritif, cigare, montre ou pastis. Si l’on réclame un Martini, on recevra un Martini et pas n’importe quel apéritif! Notons toutefois le cas intéressant de Byrrh puisque le créateur de cet apéritif prit, pour l’appeler, les premières lettres des noms de ses cinq premiers clients.
J’ai aussi éliminé, et pour des raisons similaires, les noms des automobiles qui portent encore aujourd’hui, très souvent, le nom des créateurs de la marque. Songeons à Benz, Chevrolet, Chrysler, Citroën, Daimler, Ferrari, Ford, Maybach, Panhard, Peugeot, Porsche, Renault, Rolls et Royce, Tucker et même au Japonais Honda. Cadillac est un cas tout à fait particulier puisque Cadillac ne fut pas un constructeur automobile mais l’explorateur français qui fonda, au XVIIIe siècle, la ville de Détroit qui allait devenir, deux cents ans plus tard, la capitale américaine de l’automobile avant de connaître le déclin que l’on sait.
Dans le domaine des marques déposées, je me suis malgré tout permis de très rares mentions, comme l’argotique « roberts » employé pour désigner les seins parce que Robert fut une marque de biberons! Les noms déposés que j’ai conservés représentent à peine 14/1000 du total.
Il convenait aussi de supprimer un très grand nombre de mots dérivés de noms d’hommes célèbres dans les domaines littéraire, politique, philosophique… Je m’en suis expliqué ci-dessus.
Je n’ai pas vu non plus la nécessité de mentionner tous les noms de doctrines politiques qui dérivaient de leurs fondateurs. C’est pourquoi j’ai éliminé blanquisme, boulangisme, castrisme, chiraquisme, gaullisme, giscardien, hébertisme, hitlérisme, maoïsme, marxisme, mitterrandisme, onusien, pompidolien, reaganisme, spartakisme, stalinisme, thatchérisme, titisme, trotskisme ainsi que les maoïstes, marxistes, mitterrandiens, staliniens et autres adeptes. Évoquer toutes ces tendances risquait non seulement d’alourdir ce livre mais surtout de le rendre obsolète en quelques années!
On trouvera par contre machiavélique, toujours pour les raisons évoquées ci-dessus : parce que nous utilisons le mot dans un autre sens que le sens propre.
 
Georges LEBOUC
Cette introduction à l'ouvrage 2500 noms propres devenus communs a été publiée dans la revue Sources suite à la conférence de Georges Lebouc à la Maison de la Poésie du 15 novembre 2012.
 
© Avant-Propos
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Conception graphique et mise en page
Martine d’Andrimont - ARTifice concept
info@artifice-concept.be, Louvain-la-Neuve
Toutes reproductions ou adaptations d’un extrait
quelconque de ce livre par quelque procédé que ce
soit réservées pour tous pays.
ISBN 978-2-930627-03-8
Dépôt légal D/2011/12.416/1
Imprimé en Belgique sur les presses d’Actual Print.


[1] Publié par les Presses universitaires d’Oxford.
[2] Paris, Librairie académique Perrin, 1972, p. 29.
[3] Robert Laffont in Pocket, Paris, 1982, p. 38.

 



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