Traits descriptifs de l’émotion poétique dans "Aux Martyrs de l’Espagne" de Paul Claudel, par Ezzedine Sghaïer


Auteur : Ezzedine Sghaïer


Traits descriptifs de l’émotion poétique dans Aux Martyrs de l’Espagne (1) de Paul Claudel.
Ou ébranlement d’un poète acerbe.*
Par Ezzedine SGHAÏER (Maître-Assistant à l’Université de Tunis)
 
Contexte international et lutte idéologique
Cette contribution appelle d’abord une mise en situation que je voudrais présenter sous forme d’un rappel chronologique et bibliographique. Ensuite, il sera question d’une mise en relief des composantes spécifiques de mon projet particulier. Enfin, l’analyse de l’émotion poétique acerbe, profondément criblée de mélancolie, à travers le poème claudélien, sera mon objectif essentiel.  
Il me paraissait par ailleurs important qu’au début de ce travail, un rapide rappel des conditions historiques et diplomatiques dans lesquelles évoluait Paul Claudel s’imposait pour mieux éclairer le lecteur sur l’objet de ma recherche.
En effet, après avoir mis fin à sa carrière diplomatique le 9 mai 1935, Paul Claudel s’est installé de mai à septembre 1937 à Brangues, ou, le 10 mai, plus ou moins dix mois après le début de la Guerre d’Espagne, c’est-à-dire le 19 juillet 1937, il prend parti et compose avec rage et colère, un grand poème consacré à cet événement qui a longtemps marqué les esprits, ne laissant personne indifférent, quels que soient sa sensibilité, ses convictions et son penchant idéologique, montrant par là l’extrême importance de l’engagement du poète pour une cause qu’il défend bec et ongles et qui lui impute un intérêt singulier.
Le poème en question a été initialement imprimé sous forme de plaquette par Lesigne à Bruxelles. Rappelons simplement qu’au mois de mars de la même année Paul Claudel a assisté à Bruxelles à la représentation de l’Annonce faite à Marie (2), en l’occurrence à peine quelques semaines avant l’impression du texte. Dans ce cadre, on peut encore se demander si le poète, dans la foulée du triomphe de sa pièce et en relation avec ce que la guerre suscitait dans les milieux catholiques  belges (3), s’il n’avait pas ressenti un besoin urgent de traduire cette catastrophe européenne dans ce parti pris poétique extraordinaire, et sans précédent.
Bien entendu, ce poème n’est pas pour Claudel une expérience isolée du genre au contraire Poèmes de guerre 1914-1916, puis Poèmes et paroles durant la guerre de trente ans, 1915- 1944 font partie de son engagement. Et c’est dans ce dernier recueil que Claudel a pour la première fois officiellement inséré Aux martyrs de l’Espagne, qui tous deux ont été respectivement publiés chez Gallimard en 1922 et 1945. 
Aussi ne peut-on pas ici s’interroger autrement et plus pertinemment sur les origines et les causes de l’intérêt que Paul Claudel porte à la guerre, à son impact et à ses conséquences exceptionnels sur le destin de l’homme et des peuples, voire les rapports personnels du poète qui le lient à la foi catholique et à ses convictions religieuses manifestes (4) ?
Dans un paysage européen dangereusement secoué et divisé de toutes parts, chacun devait prendre ses marques face à deux partis politiques qui ont choisi de s’affronter par les armes sur le terrain espagnol, respectivement soutenus par les armées fasciste et nazie d’un côté, et par les forces démocratiques de l’autre. Dès lors l’engagement dans le sens sartrien du terme devient le mot d’ordre des belligérants : l’engagement des forces vives européennes,  des intellectuels français et celles du monde pour les Républicains et les droites catholiques pour les Franquistes, a contribué à représenter une nouvelle carte de la résistance et de la collaboration (5) , dessinant de la sorte ce qui allait se passer en termes de préparatifs militaires et de propagande avant l’irruption de la Deuxième Guerre mondiale et ses conséquences désastreuses et tragiques.
Plus de vingt mille ouvrages ont été écrits sur la guerre civile d’Espagne parmi lesquels il faut signaler les plus usités : Cruelle Espagne paru en 1937 (6), Un testament espagnol (7), les Grands Cimetières sous la lune (8), ou l’Espoir d’André Malraux publié en 1937 (9) ou encore Pour qui sonne le glas d’Hemingway, (10) montrent dans la perspective radicalement opposée du poème de Claudel tout ce qui sépare les différents tenants et aboutissants du conflit espagnol. Et l’ampleur de l’émotion internationale (11) qu’a pu provoquer le drame ibérique.
Le soutien des Fascistes et des Nazis apporté à la cause nationaliste-royaliste entretenait d’une façon ou d’une autre une certaine lueur d’espoir dans le rang de la Phalange. L’intervention de l’aviation allemande et italienne en Espagne, couronnée par le bombardement de Barcelone et de Guernica entre autres, préparée par Alphonse XIII (12) et ses acolytes, ordonnée par Mussolini auquel Claudel n’oublie pas de faire allusion dans son poème, cache en fait le projet de pompage des mines espagnoles (13) nécessaires à la pérennité de la guerre et à la suprématie fascisto-nazie. La roue universelle de l’histoire apparaît grippée, elle ne tourne pas dans le bon sens. Comme si la guerre civile espagnole devait exhumer la « brute immonde » pour que les parties opposées en présence se positionnent et se déterminent nécessairement par rapport au conflit.
 
Vérité  d’un poète
 
De même, en bon catholique, Claudel adhère aux Accords de Latran de 1929 qui stipulent que le catholicisme doit reconquérir sa place en Italie suivant dans son chemin celui de Pie XI qui s’est rangé du côté du fascisme contre le communisme. La violence et la brutalité dont Mussolini a fait preuve en Espagne n’étaient un secret pour personne (14). Et Paul Claudel, fidèle à ses convictions et à son positionnement politique, ferme les yeux avec audace sur le tournant de la guerre et persiste avec une puissante charge émotive à prêter l’oreille à la tragédie espagnole en dénonçant la cécité des hérétiques. L’indignation claudélienne vient de l’engagement des Républicains et de tous ceux qui les soutiennent.
Attentif à tout ce qui est en train de se tramer au plan espagnol et international, éprouvé dans son être, taraudé dans sa chair et dans sa sensibilité, Paul Claudel  apparaît malgré tout profondément lucide dans sa vision indignée. La lumière intérieure du poète éclaire solennellement la fulgurance poétique : l’âme du poète en offrande lyrique circule avec fluidité dans le poème, la récurrence de celle-ci dans un langage dramatique montre à quel point elle est prééminente dans la structuration profonde de la respiration divine de la poétique catholique, elle sonde l’infini du sacrifice et du martyre chrétien. L’ébranlement de l’église n’est-il pas au fond celui de la spiritualité suis generis de l’homme défaillant (15) ?
Ce qui frappe dans le concert protéiforme et tragique de cet accident européen de l’histoire, c’est la pérennité de l’éveil de la conscience occidentale, la liberté de création malgré la gravité du conflit (16). C’est grâce à cet acquis de liberté fondamentale que l’Espagne d’un côté et l’Europe de l’autre ont subtilement su collaborer et se défaire progressivement de la barbarie et des ténèbres. La modernité fondée sur une volonté européenne commune du progrès devient, dans le contexte de l’écrit claudélien, malgré le manque de prudence du poète, un combat juste et légitime.
Selon Claudel, plus l’Eglise est agitée par les flots des persécutions, plus elle se purifie et s’élève vers Dieu. Dès lors, la guerre, dans le contexte espagnol et à cause des crimes qu’elle commet à l’encontre des chrétiens, participe à l’instauration et à la légitimation du principe de la « guerre juste », dans laquelle le poète semble puiser son effusion belliqueuse et sa « douleur divine » (17). Ainsi l’élévation de l’esprit se forge et se réalise dans et par la souffrance de l’humanité chrétienne. Voilà comment l’humanité doit chercher son salut et son authentique conversion.
Mais pour Claudel, l’élévation de l’esprit aux prises avec cette guerre n’est jamais indépendante de l’histoire ensanglantée de la chrétienté, elle est appelée, vu les conditions socio-historiques religieuses, à rester tributaire du martyrologe universel des Chrétiens. Le parti pris claudélien s’inscrit dans un combat de vérité sans cesse mis en avant par rapport à un contre-courant historique difficile à défendre dans ces conditions extrêmes.
C’est dans cette ambiance politiquement et culturellement minée qu’a été publiée,  dans Vendredi du 16 juillet 1937, une pétition internationale (18) signée par des intellectuels de tous bords en faveur de la République et de la démocratie qui sont sorties des urnes du suffrage universel en 1931. Faut-il ici rappeler l’ampleur du mouvement antifasciste international (19) née dans le sillage du clivage de la « rive gauche » et de la « rive droite », entretenu à Paris par les antifascistes italiens ayant fui l’Italie mussolinienne ?
Mais les pétitionnaires semblent, dans leur choix idéologique, avoir suivi un effet de mode contestataire sans tenir compte de la complexité de l’histoire espagnole, de la spécificité culturelle et religieuse du peuple espagnol (20). Les conditions politiques internationales seront-elles responsables de cette décision ? Les intellectuels ont-ils commis une erreur en se rangeant du côté des républicains ? Sinon comment faut-il juger la posture claudélienne et sa totale implication dans la lutte contre les franquistes ? Comment peut-on apprécier à sa juste valeur la condamnation des républicains par le poète chrétien ?

Claudel : martyrologe et franc-tireur
 
Pour résumer les 8 pages du poème, je rappellerai qu'il se présente en trois temps : rappel du martyre des « anciens » et la culpabilité d’Henri IV, de Néron et de Dioclétien, auquel succèdent les trois parties où s’entrelacent quelques thèmes essentiels constamment martelés, la dénonciation de Robespierre, Lénine et autres Calvin, ainsi que Voltaire, Renan et Marx : un plaidoyer à la sainte Espagne, ses saints, ses symboles religieux, le massacre des clergés, voire la destruction de l’Espagne par les Républicains, la proclamation que cette violence est le symptôme d’une crise profonde de la civilisation occidentale, et l’exhortation à renouer avec l’honneur chrétien et la justice.
J’observe par ailleurs que l’essentiel de mon questionnement cherche à concilier un sujet historiquement déterminé, avec l’ouverture à toutes les significations et connotations de l’émotion poétique que le lecteur pourra trouver dans le poème.
En désignant d’entrée de jeu son poème de "livre sincère", Claudel entend mettre en exergue le sens de sa sincérité qu’il confond avec le martyre des « anciens » dont les commanditaires se placent au sommet de l’Etat : Henry VIII, Néron et Dioclétien figurent comme les premiers persécuteurs des chrétiens. Il inscrit de la sorte le martyre espagnol dans la lignée de la tradition du martyre universel du catholicisme. Une émotion teintée d’effroi et de sainte colère opère en profondeur dans les arcanes mythique et référentielle au début du poème. Le sang versé des catholiques apte à sanctifier l’idéal de « l’Evangile de Jésus-Christ » traduit chez le converti de notre Dame une émotion passionnelle qui déborde le cadre immédiat de la guerre. Cette émotion-là est grandiose, elle découle par spasme et saccade de la plaie ouverte au cœur de l’émotion ancienne enracinée  dans son âme qui tremble et vibre. 
 
Passant, qui tourneras une à une les pages de ce livre
             Sincère,
Lis tout, enregistre dans ton cœur, mais contiens ton
            épouvante et ta colère
C’est la même chose, c’est pareil, c’est ce que l’on a fait
            A nos anciens,
C’est ce qui est arrivé du temps d’Henry VIII, du temps
             De Néron et de Dioclétien.
(…)
Et de dire que c’est vrai, et Vous êtes le fils de Dieu avec
             Notre sang ! 
 
Une mystique violente et extrême structure de fond en comble le spectacle de la guerre civile et le sens du combat des parties qui s’affrontent, elle fournit par flux et reflux, à travers un discours poétique-polémique, un sentiment exacerbé, inquiet, entaché de manichéisme claudélien. Le schéma hégélien du maître et de l’esclave, lié ici à la foi chrétienne auquel le poète fait allusion en parlant des croyants dans le contexte de la guerre, n’est point à ses yeux un facteur susceptible de changer la situation dans laquelle tout est pourri : la vermine est tentaculaire, il la charge de tous les méfaits, et voit en elle l’origine et la cause des menaces contre le christianisme. En interpellant le fils de Dieu, il lui confie tout ce qui le sépare de la lutte pour laquelle il s’engage contre un  monde ingrat et maléfique. L’on ne peut pas être plus horrifié et plus clair dans une poétique qui se veut pamphlétaire fondée sur la revanche et la vindicte d’autant plus que Claudel cherche à incarner par la singularité de son cri, dans un élan religieux universaliste exclusivement chrétien, cette guerre qu’il considère injuste. L’emploi de l’adverbe de restriction « mais » imprime au souffle guerrier du poète l’absolu de la résistance et nourrit l’expression d’une violence paroxystique réunissant ceux qu’il dénonce et « Satan » dans une même identification inique.
 
Le monde jusqu’au fond de ses entrailles vous hait et
                  L’esclave n’est pas meilleur que le maître.
Mais nous autres, nous croyons en vous et nous crachons
                            A la figure de Satan !
 
Le génie orageux claudélien est pourvoyeur d’agressivité et d’assauts rhétoriques répétés à l’encontre des Rouges, qualifiés de Satan. Toujours est-il qu’on ne peut aisément voir les dessous de la carte jouée dans ce désastre par les pays européens que si et seulement on tient compte, dans le positionnement de Claudel, du « Pacte de la non intervention » (21) violemment dénoncé par celui-ci. L’acmé du désarroi de l ‘âme claudélienne s’imbibe des séquelles du nouveau schisme chrétien : il s’autorise à proférer une haine sans limites à l’égard du poltron rouge, le renégat, l’infâme voltairienne, l’agent du martyre capétien. Claudel en tant que croyant, indomptable oppose le monde des croyants au monde des mécréants et attribue la cause du massacre des chrétiens à leur foi. La prise à bras le corps de la cause chrétienne constitue pour lui le sens majeur de la vérité. Dans sa détermination inflexible, il s’attaque à l’hostilité infâmante des mécréants, il recense les diverses figures de la haine de la communauté chrétienne et fait de Jésus Christ sa raison d’être et celle des Chrétiens.
Ecoutons ce que Georges Bernanos, dans cette même optique, faisait constater dans Scandale de la Vérité qui correspond, malgré son anachronisme, à la définition de la vérité de l’homme catholique claudélien: « L’homme de l’Ancien Régime avait la conscience catholique, le cœur et le cerveau monarchistes, et le tempérament républicain. C’est un Type humain beaucoup trop riche, hors de la portée des intellectuels bourgeois. » Au-delà de la critique de l’intellectuel bourgeois, Claudel ne rejoint-il pas dans les vers qui suivent la position de Bernanos ?
 
Dans ce monde qui ne croit pas, c’est pas vrai que l’on
           Puisse croire impunément !
Ce n’est pas pour notre confort seulement que Tu T’es
             Donné la peine de naître !
(…)
Tous ces pauvres douteurs de doutes, tous ces lâches et
          Tous ces hésitants,
Ce n’est pas des paroles qu’il leur faut, c’est un acte,
             La voix claire et le cri de quelque chose d’éclatant !
Vous, Vous êtes dans le ciel à présent au-delà  de la visibilité et de la lune.
Mais nous qui sommes entre leurs mains, c’est bien !
          Qu’ils nous prennent et nous leur donnerons de notre côté quelque chose à voir et de quoi se mettre plein la vue !
Robespierre, Lénine et les autres Calvin, ils n’ont pas
           épuisé tous les trésors de la rage et de la haine !
Voltaire, Renan et Marx, pas encore ils n’ont touché le
             Fond de la bêtise humaine !  
   
Claudel réfractaire, par sa culture catholique, à toute pensée érigée en travers de son besoin de croire en un Dieu catholique, échappe à tout classement dans la tradition intellectuelle française. Et c’est bien à l’intérieur de ce qui le spécifie le mieux, au plan poétique et idéologique, qu’il y apparaît incarner une profonde émotion inscrite dans les gènes mêmes de « la littérature des bons sentiments ». Il voit, derrière la tragédie espagnole, se redessiner le destin futur de l’Europe. Il est en cela certes visionnaire puisque les conséquences de la guerre, au moins à court terme, lui ont donné raison.
L’inspiration divine claudélienne, l’émotion jaillie du mystère christique se résument dans cette phrase du poète :
 
« Quelqu’un qui soit en moi plus moi-même que moi. »
 
Dans la même perspective, Michel Foucault nous donne avec une touche lumineuse ce qui résume le génie claudélien, et c’est par la  justesse et le discernement de son esprit qu’il permet au lecteur de saisir cette aura qui se dégage du processus d’acquisition du feu intérieur du poète justicier,  Claudel « se pense, en un inspiré, un vatès, un mage, tout se passe comme s’il était le traducteur d’une parole divine qui a été prononcé en dehors de lui et, pour un idéaliste au sens platonicien, comme s’il remontait à un monde d’idées qui existent en dehors de lui (22)»
Ce monde de pureté, cette émotion pure, tant recherché par le diplomate français à Bruxelles souffre d’une tension extrême à l’intérieur de l’âme claudélienne, s’amplifiant et se tissant dans la ruine de l’unité européenne, qui est la clef de la mystique poético-religieuse.
Claudel perçoit dans la répétition du martyre catholique à travers l’histoire le signe d’un renouveau de la religion qu’on peut bien qualifier d’une sorte d’approfondissement de l’émotion poétique insurgée. Comme si, pour lui, le pessimisme né d’un conflit historique ne peut, au bout du chemin, qu’engendrer un optimisme qu’il faut entretenir le moment venu.
Claudel semble nous dire que le massacre des innocents fait partie intégrante de l’histoire de la mémoire religieuse et culturelle des catholiques, à la racine duquel habite l’indignation poétique de l’auteur de l’Art poétique et de Positions et propositions. A ses yeux, seule la charité du sang de l’histoire peut garantir la communion catholique et sauver ce patrimoine de la disparition. Sa transmission aux générations futures devient par conséquent une nécessité, un devoir.
Ainsi l’émotion poétique puise sa ferveur et sa dynamique dans l’appel à la vengeance dicté par les conditions historiques dont la vitalité poétique exige la mise en œuvre d’un glorieux panégyrique de la « sainte Espagne », mythifiée dans les diverses figures de persécutions des saints représentatifs de la grâce, de la pauvreté, de l’élimination des Albigeois, voire l’hommage émouvant rendu aux vainqueurs des Maures (23).
Claudel, en militant de la vérité au centre même des conflits historiques de l’Espagne et ceux des chrétiens contre les Arabes, établit une analogie entre, d’un côté Pelage, le Cid, et de l’autre l’engagement de la légion étrangère de 15000 hommes, (24) réquisitionnés par Franco et dont le chef n’est autre que Abdelkrim. Claudel révèle sur un ton revanchard la férocité des réquisitionnés marocains. A ce propos, faut-il encore souligner que tous les témoignages confirment la conduite et la brutalité militaires (25) du contingent maure. Faut-il se souvenir dans ce contexte de la guerre du Rif qui a opposé les armées royalistes espagnoles à l’armée maure de Abdelkrim, qui s’est déroulée avec une telle violence et avec d’ importantes pertes humaines et logistiques dans les rangs des soldats royalistes, dont les historiens républicains ne cessent encore de s’interroger sur le bien-fondé et les raisons destructeurs qui ont présidé chez le général Franco à l’enrôlement des réquisitionnés maures dans son armée contre les Rouges.
Cet épisode noir de l’histoire de la guerre civile est communément jugé de la même manière, et avec la même sévérité, voire condamné en toutes circonstances. Il est vu, de part la grande émotion internationale qu’il a suscitée, comme une honte. Et ce, aussi bien du côté des écrivains républicains comme Malraux (26), Hemingway (27), Pollès (28) et consorts que du côté des auteurs crypto-monarchistes à l’instar de Bernanos (29), Brasillac (30). Claudel, non loin dans ce contexte de la position de ces derniers, est ébranlé par l’émotion de la vérité du martyre de l‘église, il est obnubilé par les vapeurs de son cerveau et par les convulsions d’une époque fragile et embrumée. La prostration, la prière, l’humilité, l’admiration et l’amour irriguent le sens de l’histoire qu’il cherche à investir pour le rendre plus lisible. Le ton agressif imprégné d’une atmosphère lourdement et militairement chargée, suggéré par des connotations métaphoriques participent, dans un sentiment débordant de désespoir, à la métamorphose de l’âme du poète en arme à feu qu’il confectionne dans une hostilité déclarée.
« (…) dégainer son âme », voilà comment l’émotion poétique profondément bouleversée et déréglée est détournée de sa spiritualité originelle vers un objet de mort, une arme de combat et de guerre. Derrière cette métaphore, Claudel apparaît suggérer aux catholiques le principe de légitime défense, il appelle à combattre l’Internationale Rouge contre laquelle, la plume-arme à la main, il se dresse avec toutes ses forces, toujours prêt à affronter les sonneurs de trompettes abjectes de la guerre et de tout faire pour assommer les ennemis des Blancs. Ne rappelle-t-il pas dans ce cadre la légitimité de la « guerre juste » (31) ?
L’Accord de non-intervention instaure, contrairement à la prise de position du poète-trubin, un flou inacceptable, certains diront une hypocrisie puisque le Comité Plymouth de Londres suivait de près le déroulement de la guerre, mais sans réagir contre le soutien militaire apporté par les fascistes aux franquistes. En France, le gouvernement du Front populaire a laissé également faire, le laxisme était le mot d’ordre tacite dans cette affaire. C’est dire l’ampleur de ce gâchis, « l’ambiguïté de la violence politique » (32), la trahison et la lâcheté qui ont certainement poussé Claudel à crier « cette grande peur » face au monde. 
 
Comme au temps de Pélage et du Cid, une fois de plus
             Tu as tiré l’épée !
Le moment est venu de choisir et de dégainer son âme !
Le moment est venu les yeux dans les yeux de mesurer la
             Proposition infâme !
Le moment est venu à la fin que l’on sache la couleur de
             Notre sang !
Beaucoup de gens se figurent que leur pied tout seul va
              Au ciel par un chemin facile et complaisant.
Mais tout à coup voici la question posée, voici la sommation et le martyre !
 
Une émotion exaspérée     
 
Un cri de résistance (33) fulgure du poème, il est né du profond désarroi intérieur claudélien, engendré par le sang ancien et nouveau versé des martyrs. Claudel invite le lecteur à l’admiration d’une Espagne tissée au fil d’or de la foi, enceinte de figures impressionnantes de saints et de gloire de Dieu. Le poète recense, passe au tamis et porte au pinacle l’épopée catholique espagnole. Cette stratégie poétique d’illustration et de défense d’une Espagne forte de ses épreuves historiques s’appuie sur l’enthousiasme religieux et la détermination des croyants. L’éloge ardent de la « Sainte Espagne » se fonde sur l’énumération de ses œuvres  d’abnégation universelle. De même que la liturgie est une contre-épreuve cinglante des hérétiques et des républicains plus généralement. Claudel, submergé par l’émotion épineuse de la couronne divine, constamment entretenue par une rage verbale, étayée par l’implication intellectuelle du poète. La résolution de l’église espagnole de combattre avec les armes l’ennemi idéologique a débouché sur la crucifixion des fidèles. Une émotion fiévreuse plus profonde encore, en toile de fond du poème, tient le lecteur en haleine, révélant par-là l’empressement du poète-maquisard d’en finir avec l’ennemi de l’église. Des charges affectives et émotionnelles sans cesse en crescendo confrontent dans une logique de guerre un discours poétique se démarquant des lâches et des traîtres, fustigeant l’animal immonde, dont le creuset demeure l’âme claudélienne, muraille imprenable, fédératrice de toutes les souffrances et de toutes les injustices, synonyme de toutes les résistances.  
 
Sainte Espagne, à l’extrémité de l’Europe carré et concentration
de la foi et masse dure, et retranchement de la Vierge mère,
Et la dernière enjambée de saint Jacques qui ne finit
                      qu’avec la terre,
Patrie de Dominique et de Jean, et de François le Conquérant et de Thérèse,
Arsenal de Salamanque, et pilier de Saragosse, et racine
                   brûlante de Manrèse,
Inébranlable Espagne, refus et la demi-mesure à jamais
                  inacceptée,
Coup d’épaule contre l’hérétique pas à pas repoussé et
                  Refoulé
Exploratrice d’un double firmament, raisonneuse de la
              prière et de la sonde,
Prophétesse de cette autre terre dans le soleil là-bas et
               Colonisatrice de l’autre monde,
En cette heure de ton crucifiement, sainte Espagne, en ce
               Jour, sœur Espagne, qui est ton jour,
Les yeux pleins d’enthousiasme et de larmes, je t ‘envoie
            Mon admiration et mon amour !
Quand tous les lâches trahissent, mais toi, une fois de
             Plus, tu n’as pas accepté ! 
 
Y a-t-il encore lieu de douter que Claudel, en révélant le martyre espagnol par le biais de cette énième facette de dénonciation des atrocités sauvages des républicains, et plus particulièrement les ouvriers anarchistes, avait sans doute en tête le souvenir de la Révolution Française, ses carnages d'hommes d'église et ses destructions d'édifices religieux (34). Cette confusion de deux événements révolutionnaires européens, dont les racines plongent dans une même idéologie républicaine, que rien ne peut plus justifier, si ce n’est la haine et l’intolérance, montre, dans une émotion sombre, pénétrée d’atrabile et de d’inquiétude chrétienne, ce que le poète cherche à s’octroyer comme quelque chose similaire à une légende. Avec une voix scandée et accusatrice, il brandit un procès-verbal, avec ses pièces à convictions de l’agression, et rappelle l’ampleur des dommages collatéraux (35) : il s’agit ici pour Claudel de crier haut et fort l’absurdité de cette guerre fratricide et de marquer ainsi dans un sentiment désemparé les limites de l’intelligence humaine et sa barbarie.
 
Statues que l’on casse à coup de marteau, et toutes
             Peintures vénérables, et ce ciboire avant de le
              Fouler aux pieds,
Où  le C.N.T. en grognant de délice a mêlé  sa bave et son
             Groin !
(…)
  • Salut, les cinq cents églises catalanes détruites ! cathédrale de José Maria Sert !
  • (…)
  • Les mêmes églises qu’a vues jean, église de Gérone et de Tortosa, églises de Laodicée et de Thiatire
  Le clocher se tient tout droit un moment par-dessus
            L’animal évangélique qui se cabre.
(…)
Cathédrale de José Maria Sert, tu n’étais admirable qu’aux hommes, maintenant tu es agréable à dieu !
  • C’est fait ! l’œuvre est consommée, et la terre par tous
  • ses pores ont bu le sang dont elle était altérée.
Le ciel a bu et la messe des cents mille martyrs, toute la
            Terre est profonde à la digérer.
 
Le témoignage de Henri Pollès, repris dans Toute Guerre se fait la nuit, (36) éclaire davantage les sources d’ébranlement de l’émotion poétique durablement imprégnée de deuil et d’indignation du retraité de Brangues. Il met en scène les organes blessés de l’Espagne franquiste, et résume à travers un bilan redoutable la transformation de l’Espagne catholique en une armée de Dieu. Claudel admet et valide le sens du combat de l’Eglise contre les croisés mécréants intérieurs. Il ne lésine sur aucun moyen pour exprimer sa différence et son opposition à ce que l’International cosmopolite a fait subir à la communauté catholique ibérique.  
Voici ce que Pollès fait remarquer à ce sujet qui d’ailleurs recoupe et rejoint le sens de l’observation de Claudel :
 « Lorsque la rébellion du 19 juillet éclata, prêtres et moines se lancèrent à corps perdus dans la mêlée. Les couvents et les églises devinrent souvent des forteresses, et beaucoup de religieux, lâchant l’Evangile pour le fusil, se transformèrent en combattants. Un an après le 1er juillet 1937, les évêques espagnols publièrent une lettre pastorale, véritable cri de haine contre la république et les institutions démocratiques (37).»
 
On a recensé  dans le clergé espagnol, ce que semble bien confirmer les affirmations de Claudel, 11 évêques, 4.184 prêtres, 2.635 religieux et 283 religieuses tués au cours des trois années de la guerre civile.
Il convient en outre de souligner dans cette optique que la Congrégation romaine pour la cause des saints en présence de Jean Paul II a officiellement reconnu, lundi 28 décembre 1988 le « martyre » de 26 prêtres de la congrégation de la passion tués en « haine de leur foi » au cours de la guerre d’Espagne.
Dans les années 40, une série de procès en béatification avaient été ouverts dans divers diocèses espagnols et 800 transmis à Rome. Paul VI avait observé une attitude prudente, mais son successeur, dès 1981, estimant que les temps étaient mûrs et les esprits apaisés, a autorisé la reprise des procès en béatification.
Jean Paul II a béatifié,  le 1er octobre 1989 au Vatican, 26 prêtres et séminaristes espagnols exécutés en 1936. Le pape a affirmé qu’ « aucun d’entre eux n’était impliqué dans des questions politiques », mais qu’ils avaient été « emportés par la tempête de la persécution religieuse, donnant généreusement leur sang(…), fidèles à l’héroïsme des premiers martyrs de l’église. »
La persécution religieuse, à laquelle il faut ajouter la persécution idéologique, n’a pas de limites. Elle n’a pas dans le conflit de statut réservé à une frange au détriment d’une autre ; dans le massacre, les deux parties sont égales : les Blancs autant que les Rouges sont responsables du sang versé; ce qui différencie le persécuteur du persécuté: c’est la cause défendue. Et par sa nature cette cause, comme on a tenté de le démontrer, est antagonique et contradictoire. Et que c’est pour cette raison que les Blancs et les Rouges ne pouvaient pas trouver un terrain d’entente, préférant laisser parler les armes. Il s’agit pour les uns que pour les autres de vaincre ou de disparaître de la scène politique espagnole. Prendre parti devient le mot tyrannique pour les deux ennemis et leurs adeptes.
Pour Claudel, il n’y a plus de partie à jouer, les dés sont jetés. Il lui reste à prouver sa foi dans la guerre franquiste et ses conséquences sur le plan démocratique, et on ne peut pas être plus clair et plus lucide dans le choix qu’il ne cesse d’amplifier et de défendre ; la personnification de cette terre chrétienne a de quoi faire pleurer le grand poète de la chrétienté. Avancer à contre-courant malgré les écueils et les risques de l’histoire ne peut que dévoiler le mal-vivre, la difficulté d’être, de débusquer la corruption de l’histoire par le mensonge. L’audace est peut-être l’une des plus grandes vertus morales, surtout quand on marche au bord d’un gouffre et qu’on doit prendre une ultime résolution pour ne pas y tomber. Claudel a-t-il trahi en se rangeant du côté des franquistes ? Peut-on l’accuser d’avoir été fidèle à ses convictions et à ses principes ?      
 
Quarante secondes, c’est trop ! Sœur Espagne, sainte
             Espagne, tu as choisi !
Onze évêques, seize mille prêtres massacrés et pas une
            Apostasie !
Ah ! Puissé-je comme toi, un jour, à voix haute témoigner
               Dans la splendeur de midi !
On avait dit que tu dormais, sœur d’Espagne, comme
            Quelqu’un, celui-là qui fait semblant de dormir.
Et puis l’interrogation tout à coup, et d’un coup ces seize mille martyrs !
(…)
Seize mille prêtres ! Le contingent d’un seul coup et le ciel
           En un seul coup de flamme colonisé !
Pourquoi frémir, ô mon âme, et pourquoi t’indigner contre
            Les bourreaux ?
Je joins les mains seulement et je pleure, et je dis que c’est
             Bob et que c’est beau.
 
La comparaison, la métaphore assurent à l’émotion un double mouvement : celui de la sainte réalité où se puisent les images obscures et spectaculaires qui s’entrechoquent à travers la barbarie des Blancs. Ces images sont cruelles, elles émeuvent, ravissent et touchent. L’autre mouvement est celui de l’inspiration biblique, la solitude accablante et métaphysique de la « vierge-mère », océan infini de l’imaginaire ensanglanté claudélien. Ce double mouvement de la réalité et de l’imaginaire vise à susciter l’attention, à nourrir la contemplation, il contribue à développer un lyrisme pathétique que soutient une polyphonie poétique qui de bout en bout infuse à la réalité scandaleuse de la guerre un souffle brisé, macéré dans la haine du communisme.
Le martèlement des mêmes tournures stylistiques permet au poète d’imposer sereinement ses points de vue. Il se veut l’incarnation emblématique de la résistance catholique.
De la maîtrise de cette pratique pamphlétaire, tant poétique qu’éthique, qui relève incontestablement de la propagande et de la contamination, on ne peut que reconnaître la supériorité incontestable de l’émotion torrentielle et ravageuse claudélienne. 
L’emploi d’une parole brûlante, l’émotion poétique vivante jouent le rôle de digue contre les doutes et les désespoirs. C’est cette posture du génie poétique claudélien qui assure au combat engagée contre l’ennemi rouge une solitude désespérée, le poète est contre tout le monde et surtout contre lui-même parce que l’émotion poétique est de l’ordre de l’exception, du surnaturel, parce qu’elle est toujours transcendée par des intentions mystiques et religieuses.
L’émotion procède de la connaissance et de la dynamique de l’exigence métaphysique et mystique, Claudel, profondément inquiet de la situation de l’église et déstabilisé dans sa vie quotidienne par le nombre inattendu des martyrs tombés dans le champ d’honneur, s’épuise dans les lamentations et les regrets. La délivrance de l’âme de son enveloppe matérielle dans de telles conditions revendique les prières et toute une pompe liturgique. La lévitation de l’âme comme suprême consécration d’une vie à la fidélité de la foi chrétienne renouvelle le contrat de la foi entre les générations, le martyre chrétien de la guerre civile espagnole devient par conséquent un acte de reconnaissance pour les ancêtres.  L’honneur du vrai soldat de Dieu est de combattre l’ennemi jusqu’à la mort ; celle-ci, par l’origine et le contexte de sa finalité, secrète le triomphe et la victoire.  C’est la couronne divine en tant que couronne de l’humanité persécutée.
Par cette poétique radicalement chrétienne, Claudel  crée une forme d’écriture versifiée personnelle conforme à l’urgence événementielle, à la catastrophe. Cette écriture poétique tenue sur le qui-vive de l’émotion du précieux sang coulé fait de Claudel un exilé tragique incarnant tous les morts qui ont été tyranniquement fauchés par l’armée de l’Internationale rouge.
 
Eglise de ma première communion, c’est fini je ne te verrai plus !
Mai c’est beau d’être fendu en deux, secti sunt ! C’est beau
            de mourir avec un cri de triomphe à  son poste !
Monte au ciel, vierge vénérable, tout droit ! monte, colonne !
             monte, ange ! monte au ciel, grande prière de nos aïeux !
 
L’épouvante et la colère laissent place dans le reste du poème à la renaissance de la vie, au silence devant la honte de l’innommable, « la tête découverte », ressentie par Claudel dans la communion avec les Siens, n’est pas un signe de respect, c’est un acte d’irrespect et d’insolence imposés. Seuls la prière et le recueillement peuvent accueillir la souffrance de l’âme du poète catholique. La communion avec le sang des martyrs apaise les troubles autoritaires de l’âme, elle ouvre une brèche dans une obscurité épaisse. Le couronnement de cette poésie des sentiments et de la sensibilité, par le débordement de l’ émotion, se réalise par un perfectionnement constant des images puisées dans tous les domaines des sens tendant à donner à la langue de Claudel un sceau particulier, « l’encre », écrit-t-il, dans Cent phrases pour éventail, est cette «  joie du jus noir » (39).
Cette écriture « noire » n’est pas habituelle dans l’œuvre claudélienne, elle s’explique par l’immense tragédie espagnole pour laquelle le poète se sent impliqué et avec laquelle il partage l’insensé de ce voyage dans la nuit. Au cœur de cette effusion intérieure naît l’extension d’une symbolique chrétienne de la terre nourricière qui émerge dans un élan pathétique comme un réservoir d’échos lyriques de dépassement du drame. L’espérance et l’optimisme catholiques se substituent aux représailles de l’amour divin, et l’Espagne chrétienne a triomphé des Rouges. L’affirmation de l’engagement du poète se confond avec les desseins de l’Eglise universelle, elle se solde par la rédemption et la résurrection de l’Espagne catholique. La charité du sang des martyrs tient la Communauté en éveil, Claudel, ouvrier divin, cicatrise ses blessures avec le mystère du triomphe des franquistes. L’émotion de la terre n’a jamais été chez Claudel, aussi concrète et visible. 
 
(…)
Et nous aussi, la tête découverte, en silence, ô mon âme !
            fais silence devant la terre ensemencée !          
La terre au fond de son enraille a conçu et déjà le recommencement a commencé.
 Le temps du labourage est fini, c’est celui maintenant de
            la semaille.
Le temps de l’amputation pour l’arbre a fini et c’est le
            temps maintenant des représailles.
L’idée sous la terre qui a germé, et de toutes parts dans
            ton cœur, sainte Espagne, la représaille immense de
            l’amour !
Les pieds dans le pétrole et le sang, je crois en Toi, SeiGneur, et en ce jour, un jour qui sera Ton jour !
J’étends la main droite vers Toi pour jurer entre l’action
             De grâces et le carnage.
« Ton corps est véritablement une nourriture et Ton sang
           Véritablement est un breuvage. »
De cette chair qui a été pressée, la Tienne, et de ce sang
            qui a été répandu,
Pas une parcelle n’a péri, pas une goutte qui ait été perdue.
L’hiver, sur nos sillons, continue, mais le printemps déjà
             a fait explosion dans les étoiles!
Et tout ce qui a été versé, les anges, respectueusement,
           l’ont recueilli et porté à l’intérieur du voile !
 
Conclusion
 
L’emportement émotionnel, les variations du rythme, la discontinuité dans un continuum lyrique, la poétique hachée  et fragmentée, l’incandescence des mots, les correspondances historiques, mythologiques et religieuses  matricielles du poème fusionnent entre elles et créent un miroir dans lequel l’ordre devient désordre et la lumière obstacle et ténèbres. Le poème de Claudel est un miroir saturnien où se réfracte l’émotion écorchée vive de l’Europe qui a fait de la déesse raison son autre champ de bataille; cette émotion revendicatrice, censée réunir  les forces catholiques pour lutter contre les staliniens, toutes géographies confondues, appelle à une révision de la réalité et à une réorganisation de la communauté chrétienne, l’adoption en fait d’une autre tournure de l’esprit. Ce mouvement de l’âme claudélienne est né sous le signe d’un ébranlement mélancolique, « ce mouvement moral selon Littré qui trouble et agite et qui se produit sous l’empire d’une idée, d’un spectacle, d’une contradiction, et quelquefois spontanément sous l’influence d’une perturbation nerveuse, comme cela a lieu quelquefois dans l’hypocondrie » (39). Sa croisade contre l’Antéchrist rouge au nom de la révolution nationale, de la justice humaine et de la civilisation chrétienne demeure de nos jours encore intacte, surtout si l’on pense au contexte et raisons ayant présidé à deux guerres injustes qu’on vient de vivre. Claudel est-il ce spectre européen ayant peur d’être ruiné et vidé de l’essence de son identité, se sentant soumis aux charges écrasantes des menaces nazies et fascistes qu’il voit encore venir, cet hypocondriaque perdu dans les jeux des spéculations morales de la guerre n’a-t-il pas acquis malgré lui une figure de résistant tragique, blessé par les illusions et les trahisons, pris dans les débris du miroir européen, son opaque miroir personnel, cet emblème si particulier de la mélancolie ?
L’enthousiasme, qui ressort de cette dernière strophe, renaît aux confins de l’âme du poète et recouvre calmement le ciel et la terre.
« Le sang des martyrs est une semonce des chrétiens » cette expression commune depuis les premiers siècles de l’Eglise face à de tels événements a encore tout son poids. Claudel retrouve-t-il enfin ses esprits et guérit-il par la fulgurance d’un immense printemps intérieur réfractant la permanence de l’espérance d’un paysage divin apaisant où la lune et l’océan, ces emblèmes claudéliens de la Vierge et du miracle de l’eau, du précieux sang et de la vie, continueront à dialoguer avec le poète jusqu’à l’éternité? 

Ezzedine SGHAÏER

 

Notes et références :

 
 * Présentée au colloque international sur « L’émotion poétique » organisé par le département de français de la Faculté des Lettres de Sousse les 1, 2, 3 mars 2007.
(1) Voir  en annexe l’ensemble du poème présenté sous forme de plaquette, classé à la bibliothèque royale de Bruxelles sous le cote de : 842.91, C 571 au. « Le grand poème » de Paul Claudel  a été composé à Brangues, village natal de l’auteur, le 10 mai 1937, édité par le prestigieux imprimeur Lesigne à Bruxelles. Il contient 5 pages dont le haut de la première page est illustré par une figure d’ange. Notons que cette maison d’édition s’est spécialisée dans la publication des ouvrages de guerre.
La lettre collective des Evêques espagnols à tous les évêques du monde, au sujet de la guerre d’Espagne, a aussi été publiée chez ce même éditeur.               
(2) Claudel assiste pour la première fois à la représentation de l’Annonce faite à Marie à Bruxelles en mars 1937, et reste de mai à septembre à Brangues. C’est pendant ce séjour qu’il compose « aux martyrs de l’Espagne » qui sera publié dans la capitale belge.
Il faut cependant imaginer pourquoi et dans quel esprit la pièce catholique claudélienne y a été représentée précisément à ce moment-là, en tenant à ne pas perdre de vue qu’une atmosphère fébrile de la guerre civile espagnole régnait dans le pays créant des scissions politiques comme dans le reste de l’Europe.
(3) Voir à ce propos André Bénit, la Guerre civile espagnole dans la littérature francophone belge, Bruxelles, Autrement dit, 2009 : l’auteur y développe l’impact de cet événement dans les milieux sociopolitiques ; Michel Vincineau, La Guerre civile espagnole. Les exportations belges d’armes et de munitions, Université Libre de Belgique ; Eric David, Rapport sur les volontaires internationaux, ULB ; faut-il rappeler que 3000 belges ont participé à cette guerre dont un grand nombre a trouvé la mort et dont les survivants, lors de leur retour au pays, ont été privés de leur nationalité. La défaite républicaine du 1er avril 1939 marque le début de la mise en place du système franquiste qui perdure jusqu’à 1975. La reconnaissance par l’Etat belge de facto du gouvernement franquiste n’intervint que le 16 janvier 1939, suivi le 24 mars par la reconnaissance de jure. La Belgique avait été précédée dans cette voie par la plupart des Etats européens.
(4) Comme, dans une certaine mesure et avec beaucoup de nuances, les écrivains catholiques Bloy, Drumont, Maurras, Maritain, Bernanos etc.…, Claudel ne cache pas son militantisme et son appartenance à la chrétienté, il est même parfois qualifié de jésuite : voir entre autres à ce sujet Xavier Telliette, le Jésuite et le poète, Paris, Cahiers du Roseau d’or n°2, 2005. Toute l’œuvre de l’auteur a été pétrie dans la religion chrétienne. Il est cependant l’un des écrivains le plus controversé et le plus paradoxal de la littérature française du XXe siècle. Par exemple il est tour à tour défenseur des juifs et pétainiste. Voir à ce propos Gilles Cornec, « l’affaire Claudel », Paris, Gallimard, l’infini, 1993, où il est question aussi des conflits entre Maurras, Gide, Bernanos et Claudel.
(5) Voir Gabrielle Ranzato, « Ambiguïté de la violence politique : la persécution religieuse durant la guerre civile espagnole (1936-1939) »,  Cultures et conflits, 09-10, 1993, pp. 99-112 ; voir aussi A., Mingelgrün, L’écriture polémique/poétique de G. Bernanos dans  Les Grands Cimetières sous la lune, communication présentée en 1986 lors d’un colloque, à l’occasion du Cinquantenaire de la guerre civile d’Espagne, celle-ci se trouve actuellement sous forme de plaquette à la bibliothèque de la Faculté de philosophie et lettres de Bruxelles, pp.1-9.
(6) Publié  chez Plon en 1937.
(7) Albin Michel, 1939
(8) Plon, 1938, c’est dans La Grande peur des bien-pensants qu’il appelle Drumont « mon vieux maître » ou « le vieux Drumont ».
(9) Paru chez Gallimard en 1937,
(10) Editeur Scribner, 1940
(11) Voir en annexe une copie de la pétition internationale.
(12) Voir Bianco Ibanez, Alphonse XIII démasqué. La terreur militariste en Espagne, traduit de l’espagnol par M. Jean Louvre, Paris, Flammarion, 1924. Ce livre me paraît représenter un document de première importance car il révèle la dépravation de la monarchie et son manque flagrant de patriotisme, « La monarchie, qui a empoisonné l’esprit national et amolli le caractère audacieux et viril de l’Espagnol, compte sur l’indécision et la crainte des classes conservatrices. » p.97.  Il met aussi en lumière la participation décisive du régiment d’Abdelkrim dans la victoire finale franquiste. Soulignons encore à ce propos la cohérence des points de vue de Claudel qui condamne la contribution militaire des Maures en faveur de Franco et l’appel d’Alphonse XIII de les convertir avec la force. Lisons encore ce qui suit pour avoir une idée plus précise sur ce problème : « Les Maures revenus en Espagne : Réalisez-vous bien l’horreur de leur geste ?... Pendant huit  siècles, ils ont « tenu le coup », sauvant ainsi l’Europe. Hier, Franco et Anido conviaient l’ennemi héréditaire à venir festoyer sur le sol dont on eut tant de peine à le chasser… A présent, des milliers de blancs, des milliers de soldats et de civils « légaux » ont péri sous les baïonnettes de l’étranger ! Cela, voyez-vous, Monsieur, suffirait déjà à jurer les responsables de la situation actuelle… Comment les Belges- ces gens férus d’indépendance- pour lesquels j’ai, avec tant de mes compatriotes catalans, donné le meilleur de moi-même, n’ont-ils pas encore compris quel était le véritable enjeu de la bataille. » Interview de Jaime Mir, homme de gauche, habitant depuis de longues années en Belgique, in « La Dernière Heure » du 21 août 1936, Ceferino Gonzalez, repris in La Rébellion militaire en Espagne, Bruxelles, Lucifer, 1936, p. 35,
(13) « En 1935, les importations allemandes d’origine espagnole s’élevaient à 118, 3 millions de marks, tandis que les exportations allemandes à destination de l’Espagne ne dépassaient guère 105,7 millions de marks. ( …) Les importations allemandes d’Espagne consistaient essentiellement en matières premières d’armement et en denrées alimentaires (mais pour ces dernières, dans la mesure seulement où les devises destinées à l’armement le permettaient). En 1935, l’Allemagne importa d’Espagne pour 13,2 millions de marks de minerai de fer et pour 8, 1 millions de pyrites. Une autre partie importante de l’importation était constituée par du mercure. » Le tableau suivant montre dans quelle mesure cela est réalisable. Production espagnole en 1929 : minerai de fer : 7.600.000 tonnes, cuivre : 540.000, zinc : 160.000, plomb : 120.000. Importations allemandes en 1935 : 14.000.000 tonnes, cuivre : 400.000, zinc : 120.000, plomb : 1000.000. Il en ressort que l’Allemagne a la possibilité de se procurer en Espagne une grande partie des métaux dont elle a besoin pour ses super-armements, et qu’elle n’a pas attendu la fin de la guerre civile, mais a agi rapidement et énergiquement. Dans un discours tenu peu avant la prise de Bilbao au printemps 1937, Hitler déclara : « Le général Franco doit remporter la victoire, car nous avons besoin du minerai de fer de Bilbao. » On voit que combattre le bolchévisme en Espagne est en réalité combattre pour se procurer du minerai de fer. Voir l’excellent ouvrage de O.K. Simon, Hitler en Espagne, Paris, Denoël, 1938, p.25.
(14) Voici ce que Benito Mussolini disait dans une intervention en faveur de l’Espagne franquiste : « La guerre d’Ethiopie était à peine finie que me parvint, de l’autre rive de la Méditerranée, l’appel de Franco qui avait commencé sa révolution nationale. Pouvions-nous, nous fascistes, laisser ce cri sans réponse, et rester indifférents devant la persistance des ignominies sanglantes des fronts soi-disant populaires ? Pouvions-nous, sans nous renier nous-mêmes ne pas voler au secours d’un mouvement d’insurrection qui avait trouvé en Antonio de Rivera, à la fois un créateur, un ascète et un martyr ? Non ! Ainsi partit la première escadrille, le 27 juillet 1936 ; le même jour nous avions nos premiers morts au champ d’honneur. » Pietro Nenni, La guerre d’Espagne, Cahiers libres 1-2, Paris, Maspero, 1960, 79.
Il va sans dire que l’auteur s’y plaît à décrire toutes l’horreur et la barbarie des troupes fascistes, voir entre autres aussi à ce propos L’Espoir de Malraux et Toute Guerre se fait la nuit de Pollès, ci-dessus cités.
(15) Faut-il remarquer que l’engagement de l’église du côté des franquistes se confondait avec l’idéologie du soldat-prêtre, voire du soldat-poète Claudel. Je parle, ici, de défaillance de l’homme quand celui-ci se transforme, comme dans ce contexte, en assassin. « L’armée des prêtres et des moines fut en Espagne l’auxiliaire indispensable de la caste terrienne et militaire dans sa tentative de rendre nulle la victoire électorale du Front populaire. Pour comprendre certaines réactions populaires contre l’Eglise et les couvents, il ne faut pas oublier que le catholicisme en Espagne est, plus qu’ailleurs, une puissance politique et économique. Dans toutes ses tentatives d’émancipation, le peuple s’est heurté à la résistance du clergé, toujours du côté de la réaction. A la veille des élections de février 1936, le clergé était tout autant et peut-être plus engagé que les militaires, dans le complot réactionnaire. (…) Lorsque la rébellion du 19 juillet éclata, prêtres et moines se lancèrent à corps perdus dans la mêlée. Les couvents et les églises devinrent souvent des forteresses, et beaucoup de religieux, lâchant l’Evangile pour le fusil, se transformèrent en combattants. Un an après, le 1er juillet 1937, les évêques espagnols publièrent une lettre pastorale, véritable cri de haine contre la République et les institutions démocratiques. Or à cette époque la pluparts des soldats de Franco étaient déjà des « hérétiques » : Maures musulmans, Allemands protestants. Quand, en interrogeant l’évêque de Teruel tombé prisonnier des républicains, le juge d’instruction souleva cette objection, celui-ci eut une réponse digne du réalisme de Machiavel : « l’emploi de la violence est toujours déplorable ; mais il faut bien y recourir, à défaut d’autres moyens susceptibles de remettre les choses en place et d’éviter un désastre imminent. L’emploi des forces anticatholiques et hérétiques s’explique assez facilement, sans pour cela tomber dans l’hérésie : un homme en danger de mort saisit la main amie qui lui est tendue, sans se préoccuper de savoir si celui qui l’aide professe telle religion ou telle autre et dans quel parti il milite. » Pietro Nenni, ibid., pp.22-23.
(16) Malgré  « le pacte de non-intervention »  des pays démocratiques avec tout ce qu’il cachait de trahison à l’égard des républicains, il importe de constater la profusion des publications où les deux parties opposées montraient chacune de son côté l’activisme littéraire et politique de ses créateurs. Un véritable esprit de liberté de création soufflait en toutes circonstances. C’est bien cette aventure de la liberté d’expression dans des conditions historiques opaques qui illustrent sans doute la grandeur des nations.
(17) L’expression est de F. Jammes, Leçons poétiques, Paris, Mercure de France, 1930, p. 273
(18) Voir en annexe les signataires de la pétition internationale
(19) Comme le dévoilait la pétition internationale, ce mouvement antifasciste a fait de Paris son centre d’action et de propagande, voir à ce propos Justicia y liberta organe des antifascistes italiens paraissant en langue italienne. Notons que la gauche internationale a participé massivement au combat. Voir à ce sujet Guy Hermet, La guerre d’Espagne, Paris, Seuil, 1989 ; Michel Winock, « Esprit », des intellectuels dans la cité 1930-1950, Paris, Seuil, 1996, et plus particulièrement les pages 132-138.
(20) « L’armée des prêtres et des moines fut en Espagne l’auxiliaire indispensable de la classe terrienne et militaire dans sa tentative de rendre nulle la victoire électorale du Front populaire. » Faut-il ajouter qu’ « avant les élections du 16 février, le mouvement fasciste était presque inexistant en Espagne. La réaction demeurait liée aux vieilles forces réactionnaires et aux réactions ancestrales » Pietro Nenni, ibid., p.24.
(21) L’Accord de non-intervention ou le Comité Plymouth de Londres consistait en fait à défendre la neutralité des démocraties européennes, mais il s’est vite avéré qu’il fermait les yeux sur le ravitaillement des rebelles en armes et en munitions, on leur a permis d’utiliser le territoire portugais, on leur a fourni en plus des techniciens militaires pour l’armée, pour l’aviation et pour la marine de guerre. Voir Ceferino Gonzalez, ibid., pp.60-67. Voir aussi Th. Hugues, La guerre d’Espagne, Juillet 1936-1939, Paris, R. Lafont, Collection Bouquin, 1985.
(22) Michel Foucault, Dits et écrits, Paris, Gallimard, 1964, p.404.
(23) Claudel inscrit la rébellion espagnole dans la tradition militaire historique qui a montré son efficacité dont Pélage et le Cid sont des figures emblématiques. Ici Claudel semble omettre la participation décisive de l’armée marocaine dans la victoire de Franco et préfère rester attaché à l’invincibilité de l’Espagne catholique, en ayant sans doute toujours à l’esprit l’amer souvenir de destruction de l’armée royaliste et l’emprisonnement de ses 1500 soldats capturés par Abdelkrim.  
(24) On voit ici comment Claudel, comme d’ailleurs, faut-il le signaler, aussi bien les historiens, les intellectuels que les écrivains occidentaux cultivent un ostracisme séculier et une haine constante à l’encontre des Arabes et des Musulmans qu’ils considèrent comme une menace. Toutes les sources ci-dessus citées abordent ce problème dans la perspective qu’on vient d’observer.
(25) Voir comment Bernanos parle dans Scandale de la vérité de l’épuration franquiste et des méthodes de guerre des Maures, ibid., pp.64-70. Ainsi que Malraux, L’Espoir, ibid., Hemingway, Pour qui sonne le glas, ibid., Pollès, Toute guerre se fait la nuit, ibid., Jérôme et Jean Tharaud, Cruelle Espagne, Paris, Plon, 1937 ; Arthur Koestler, Un testament espagnol, traduit de l’anglais par Denise Van Mappés, Paris, Albin Michel, 1939 ; tous ces textes sont des documents de témoignage sur la guerre civile d’Espagne qui se recoupent dans leur mise en lumière de la férocité du contingent marocain. Mais je pense -quoiqu’on en dise sur cette catastrophe- qu’il faut rester prudent vu les a priori et les préjugés historiques de l’Occident chrétien sur les Arabes. Voici ce que Maritain disait à ce propos : « la chrétienté dans son cri scandalisé par les atrocités commises au nom du Sacré- Cœur :’c’est un sacrilège –à forme religieuse- d’affubler des soldats musulmans d’images du Sacré-Cœur pour qu’ils tuent saintement des fils de chrétiens, et de prétendre enrôler Dieu dans les passions d’une lutte où l’adversaire est regardé comme indigne de tout respect et de toute pitié. (…) Un homme qui croit en Dieu sait qu’il n’est pas de pire désordre, c’est comme si les os du Christ auxquels les bourreaux du Calvaire n’ont pu toucher, étaient brisés sur la croix par des chrétiens. » Michel Brossolette, correspondance Paul Claudel/jacques Maritain 1921-1945, Bulletin de la société Paul Claudel, n°181,  pp.207-231.
  (26) A., Malraux, Ibid.,
    (27) E., Hemingway, ibid.,
    (28) H., Pôles, Gallimard, 1940,
  (29) G., Bernanos, ibid.,
  (30) Voir à ce propos l’influence grandissante de Brasillach en France : C., Pomerols, « Le Devoir et la guerre d’Espagne. Les usages de la référence française », Erudit, V.58, N° 3, Hiver 2005, pp.347-387. L’auteur de cet excellent article révèle l’implication de la presse française d’extrême droite, de droite et catholique dans la guerre d’Espagne, « Je suis partout » passe pour être le premier journal à livrer le premier article analytique sur cet événement. Ce journal n’est pas un journal catholique, mais de droite maurrassienne qui prend une orientation fasciste et antisémite à partir de 1936 et qui est animé d’une véritable phobie du communisme. Le Devoir dans son numéro du 9 octobre 1937 « remercie Claudel d’avoir chanté les gloires et l’immense ruine d’Espagne ».
  (31) Voir si la notion de guerre juste peut être ici cautionnée, la théorie de celle-ci se divise en trois catégories : le « Jus ad Blum », le « Jus in Bello », le « Jus post Blum ».
  (32) Je songe ici bien entendu à la résistance chrétienne qui a pris une résonnance internationale par le fait même que des volontaires comme les Irlandais et les finlandais (Pietro Nenni, ibid., p.79) entre autres ont rejoint l’armée franquiste. Voir en annexe l’article du Général Francisco Franco, « Pourquoi nous avons fait la révolution », La Revue belge, 16-07- 1937, pp.1-8., Voir aussi Gabriele Ranzato, « Ambiguïté de la violence politique : la persécution religieuse durant la guerre civile espagnole », Cultures § conflits, 09-10, 1993, pp.99-112.
  (33) « Ce n’est pourtant pas l’aspect de la persécution qui met le plus en évidence l’ambiguïté de la violence qui s’est abattue sur le clergé au cours de la guerre civile espagnole mais plutôt l’adjectif qui l’accompagne, c’est-à-dire le caractère « religieux » de cette persécution, en tant qu’elle présente des caractères qui, de toute évidence, n’appartiennent pas au champ du politique. A ce propos, on ne peut pas ne pas relever que chaque réflexion sur cet aspect doit tenir compte du fait que les sources parmi lesquelles la plus importante, la Causa General, c’est-à-dire l’instruction générale sur ce que l’on appelait les « crimes rouges » réalisée dans l’après-guerre par le régime franquiste sont inévitablement très partiales. Car les témoignages et la documentation sur les persécutions sont, en grande partie, le fait des persécutés tandis que les persécuteurs préfèrent nier ou se taire. » p.5, Voir Gabriele Ranzato ci-dessous cité.
  (34) Voir A. Montero, Moreno, Historia de la persecucion religiosa en España 1936-1939, Madrid, 1961, p.762, cité par G. Ranzato, ibid. p.5 : « La destructions des églises, édifices religieux et images sacrées acquiert immédiatement, dès les premiers jours de la guerre civile, une dimension si fortement symbolique pour marquer le choix du camp qu’il n’y eut quasiment pas de centre habité resté sous le contrôle de la République où ne se soit pas réalisée la destruction de la grande partie, sinon de la totalité des lieux et des objets de culte. Quelques chiffres à titre d’exemple : dans le diocèse de Valence, 800 églises sont indiquées comme totalement rasées, 354 dans celui d’Oviedo. Dans de nombreux autres diocèses, il n’ya pas d’édifices religieux qui n’aient été partiellement détruits, profanés ou saccagés ; ainsi à Almeria, Barbastro, Ciudad Real, Segorbe et Tortosa. Dans d’autres, comme Barcelone, Carthagène, Madrid, Orihuela, Santander et Tolède, les églises restées indemnes sont en nombre très limité. »
  (35) Georges Bernanos parle dans Les Grands Cimetières sous la lune du « charnier espagnol », d’autres, comme Claudel, citent le chiffre de 100.000 morts franquistes et républicains confondus. Les effectif des morts annoncés dans le poème de Claudel correspondent aux évaluations tenues par l’église et les autres sources utilisées ci-dessus, principalement celles de Pollès, Malraux, Hemingway, ou encore Arthur Koestler, Jérôme et jean Taraud. Voir aussi l’excellent article de Gabriele Ranzato qui aborde les destructions humaines et administratives, « Ambiguïté de la violence politique : la persécution religieuse durant la guerre civile espagnole 1936-1939», et surtout les trois dernières pages de l’article, Cultures et conflits, 09-1O, 1993, 99-112.
  (36) Henri Pollès, Toute Guerre se fait la nuit, Paris, Gallimard, 1945, p.201, ce roman devait paraître en 1939, mais avec le déclenchement de la seconde guerre mondiale, Gallimard a préféré le garder jusqu’à la fin du conflit, (voir à ce sujet ma thèse de doctorat : Henri Pollès, recherches sur l’homme et l’œuvre, une approche de la mélancolie, publication électronique en 1991: ULB.hèses.ac.be, et plus particulièrement pp.263-277.)
  (37) H. Pollès, ibid., p. 27.
    (38) P. Claudel, Cent phrases pour éventail, Paris, Gallimard, 1942, p. 27.
  (39) Littré, Dictionnaire de la langue française, pp.1348-1349.
 

 



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