Frédérique Dolphijn ou la résilience poétique


Auteur : Eric Brogniet


 
Frédérique Dolphijn est née à Ixelles en 1962. Après des études artistiques, elle entre au Conservatoire royal d'Art dramatique de Bruxelles. Elle est l'auteur de plusieurs court-métrages et est récompensée à ce titre dans divers festivals : elle reçoit notamment le Grand prix du festival de Vaux-en-Velin, ainsi que la Vague d'or du festival de femmes de Bordeaux. Elle a mis en scène entre autres "Epreuve Médée" d'Isabelle Stengers, "J'Eux" d'après "A bout de souffle" de Godard,  réalisé deux courts métrages, "Enfance" d'après Anita Van Belle (Eloïse Production) et "Une belle journée" (Arthémis Production). Elle écrit également ses propres scénario. Cinéaste, metteur en scène, comédienne et écrivain, elle s'intéresse aux passerelles entre l'art et le vivant. Elle dirige des ateliers d'acteur, des ateliers d'écriture et enseigne le Shintaïdo. Aux nous dès liés (2001) intégré à la suite Au seuil des mondes, Du jour au ciel, son premier roman (2004), et Désir (2006), Cinéma (2007) et Vers la source (2009), trois récits, publiés chez Esperluète... Déjà là, un monologue faisant partie d'un ouvrage collectif édité chez Lasman et Ces lieux qui nous habitent  paru en 2009 chez CFC forment une série d'oeuvres au tissu cohérent. Elle collabore volontiers, dans ces textes de fiction, avec d’autres artistes, qui donnent une résonance graphique personnelle en écho à l’univers si sensible de l’écrivaine : les dessins, les gravures, les photographies prolongent, soulignent, développent plus qu’ils n’illustrent les thématiques de ces courts récits et leur style bien particulier, qui s’apparente à une forme d’art japonais.

Car ce qui caractérise l’écriture de Frédérique Dolphijn tient à cette forme brève, où l’auteure parvient à condenser à la fois une dramaturgie et une mise en relation, à travers les personnages évoqués et les situations, des questions fondamentales qui tissent le vécu de l’être humain. La vie, la mort, la poésie : telles sont les questions centrales de ses livres. Dans Du jour au ciel, une construction de courts chapitres placés sous le signe de chacun des personnages (Gil, Fanny, Papy, Anne) donne sur le récit de vie des regards, des sentiments, des intériorités dont la singularité n’empêche pas la solidarité. Frédérique Dolphijn procède par suggestions, toujours, laissant la place au mystère, dans une retenue et une concision qui révèlent d’autant plus sa frémissante sensibilité. On devine qu’il s’agit de deux enfants, que leur destin va les mener à des conditions différentes sans pour autant rompre la complicité de leur vécu primitif ; la mort est présente en filigrane, ou évoquée plus brutalement : une bagarre dans une fête de village, un accident de la route, le deuil du grand-père, l’absence de la mère… Mais tout est suggéré : Frédérique Dolphijn est une poète, une conteuse non une écrivaine de faits-divers et de story board… même si sa connaissance de l’écriture de scripts lui a donné cette concision redoutable d’écriture. Le lecteur est convoqué, emmené, sollicité, à travers le récit par discontinuités spatiales ou temporelles, changements de points de vue, mélange des registres narratifs et oniriques, entremêlement des descriptions, des actes et des fantasmes ou des rêveries, des mythes, des légendes… La présence de la nature, un certain art d’habiter son quotidien sont évoqués par des appels à nos cinq sens : l’odorat, la vue, le toucher, l’ouïe et le goût sont sans cesse sollicités. L’économie psychique et la mémoire également. Toutes les dimensions du vivant servent ainsi de pistes pour décoder le récit et y superposer notre propre ressenti, notre propre lecture. Ce beau roman court est parsemé de constats philosophiques sur le sens de la vie qui caractérisent à la fois l’art d’écrire et l’attitude de l’auteure face à l’existence. Penser, rêver, pratiquer l’espérance et le lâcher-prise permettent de surmonter les inévitables peurs, violences, solitudes et souffrances dont tous nos destins sont parsemés, nous dit-elle :
« Je suis un être qui pense. Sur ce chemin il n’y a pas de point de départ, il n’y a pas de point de non-retour ou de ligne d’arrivée. Rester en mouvement, sans certitude avec la souplesse de la joie. A l’approche du quinze août il y a toujours beaucoup d’étoiles filantes. Elles font partie de mon éternité ».
C’est sur cet oxymore que se clôture ce beau récit d’initiation à la vie, à la résilience, traversé par une métaphore constante : celle de l’eau, de la source, de l’eau, évoquées comme élément purifiant, apaisant, vital.

Cet élément est aussi présent, d’ailleurs dès le titre, du récit de la vie de Jean Lafigue, « Jean de Jean l’apôtre, et Lafigue du fruit, dont la peau mûre se fissure et laisse poindre du sucre » : Vers la source a pour particularité, une fois encore, son extrême concision, mais aussi d’enchâsser dans le récit en prose d’un parcours de vie, celui de Jean le forgeron et le sculpteur, des éléments en vers. Par ce procédé d’écriture, Frédérique Dolphijn arrive à synthétiser au plus juste la double nature de son personnage et l’argument de son récit. Jean devient forgeron par nécessité sociale, si l’on veut, mais n’abdique pas son désir sinon la nécessité qu’il éprouve comme vitale de sculpter dans la glaise des corps de femme. Solitaire il demeure au profond de lui-même le poète et l’artiste malgré l’obligation du social :
« Derrière la forge il a construit un atelier (…). Dans sa seconde vie de solitaire Jean tente d’expliquer l’inexplicable en donnant forme à la glaise. Il sculpte ».
La glaise, la terre à sculpter est humide, toute pétrie d’eau. Jean sculpte des femmes, des formes, des corps de femme, à même la terre et l’eau. Jean pétrit dans ses mains et ses doigts, avec l’élément double de la terre et de l’eau, des hanches, des ventres et des seins de femmes : Jean donne la vie, Jean travaille la vie. Le forgeron qu’il est par nécessité, avec le métal et le feu, crée des outils, des machines et des armes, des ustensiles. Là encore, une autre caractéristique de l’écriture et des récits de Frédérique Dolphijn : la mise en relation de l’élément mâle et de l’élément femelle, du yin et du yang. Fanny et Gil dans son premier roman, le feu et l’eau, le métal et la glaise, le chant de la terre et celui de la source… que Frédérique Dolphijn n’oppose pas, ne stigmatise pas en en simplifiant les différences. Au contraire, elle souligne les complémentarités en même temps que les oppositions, de manière à faire surgir, de ces deux éléments, la ligne de vie. Cette ligne de fracture entre deux éléments aussi opposés que le feu et l’eau, le mâle et le femelle devient alors une ligne de vie, qui engendre l’amour et le don, la beauté de l’acte de vivre. Alors, le « mouvement vers l’extérieur me conduit à plus d’intérieur »…

Avec Désir, l’écrivaine aborde tout en nuances mais aussi avec une grande force le thème de l’absence, de la solitude, du deuil. Une femme, dans une maison. La soif de l’être aimé. Dans une évocation presque hallucinée, Frédérique Dolphijn nous décrit le ressenti de cette femme : elle est tension intense de tous les sens, elle perçoit un courant d’air, le bruit d’un tourniquet qui grince dans le jardin, un parfum de fruit porté par la brise à travers une fenêtre ouverte, et tout son être, sa pensée, son corps, se tendent de désir vers celui qui n’est pas là. Cette femme est l’image même de la vie :
« Une femme debout dans sa verticalité, calme, le bassin ouvert et large d’enfantements ».
Celui qui n’est pas là, qui n’est peut-être pas très lointain, non plus, ressent aussi l’attente et la tension : « Pour chacun d’eux il y a le creux du temps et le plein du désir ». Telle est du moins la projection fantasmatique de cette femme : que celui qui n’est pas là vienne la rejoindre. Les fruits rouges, le paysage, l’air, la lumière, la chaleur corporelle, la peau : métaphores du vivant. L’union des corps désirants, la fusion, la semence, les liquides incorporés, échangés… accouchent finalement de la réalité : c’était un rêve, un désir porté à son incandescence. Comme dans un plan cinématographique, Frédérique Dolphijn résume dans une image-clé le dénouement du texte et son thème, celui de la fragilité de la vie. C’est la singularité légère d’une image empreinte de toute la symbolique du récit, en effet, que traduit cette phrase : « des fleurs s’échappent de ses mains à elle. Des soupirs glissent. Dans ses larmes des mots d’amour ». Le bouquet nuptial de fleurs des champs se défait et se recompose dans l’image d’une couronne de feuilles, d’un « tissage de tiges », dans une métaphore funèbre, celle de la perte. Mais, élément essentiel, de résilience toujours, comme chez Frédérique Dolphijn : « Le deuil n’éteint pas le désir »… Ou dit autrement : la faculté de symbolisation et de poéticité que possède l’être humain lui permet de déjouer, ne fut-ce que par instants, mais ô combien intenses, l’inéluctable souffrance et la mort.

Cinéma procède du même registre d’écriture, celui de l’interpénétration du réel et du rêve, du fantasme et du prosaïque. Ici la métaphore est celle du tournage d’un film sur la guerre, d’une reconstitution historique. Celle-ci va créer sa propre histoire et la réalité dépasser bien sûr la fiction. Texte grave, sinon grinçant, malgré le style toujours sobre et délicat, sensible et fort en même temps, de Frédérique Dolphijn. Tout est à double fond dans ce récit : il y a un champ, avec des tranchées reconstituées, et de faux brancardiers, et de faux soldats avec leurs équipements d’époque, comme un décor qui doit rappeler la réalité. Il y a le matériel de la production, « la tente qui sert de cantine », « une table avec des thermos de café, des limonades (…) ». Il y a la nature, avec de vrais oiseaux et de vrais arbres. Il y a les comédiens, des personnes réelles avec leur travail et leur désir d’incarner des personnages, dont ils rendront perceptible la véracité aux futurs spectateurs du film… bref tout un jeu sur l’emboîtement des apparences qui pose la question du vrai et du faux-semblant, de la fiction et du réel, de l’image et de l’identité de l’être et de la vie. Il y a, centrale, la figure solitaire de celui qui se trouve pris au piège d’un décor dans lequel une vraie mine risque d’exploser et explosera. Et celle, complémentaire, de « la jeune femme qui aimerait jouer dans un vrai film et qui se dit qu’on ne devrait jamais avoir le temps de tricher ». Un texte haletant, sans concession, terriblement efficace qui met en question notre société basée sur l’image et les technologies du virtuel en oubliant peut-être que l’homme n’est pas une image, que la vie n’est pas un fantasme.

Telle me semble être la question fondamentale à l’œuvre dans cette écriture à la fois fluide et resserrée, concise et chargée d’énergie, celle du vivant et du mortifère, de l’humain et de sa déréalisation, du poétique et de la résilience. Une très belle écriture, où l’intelligence ne le cède en rien à la sensibilité, et la force à la douceur.
 
Eric BROGNIET
 


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