"De la grammaire avant toute chose...", par Marc Wilmet


Auteur : Marc Wilmet


De la grammaire avant toute chose…
par

Marc Wilmet
  La grammaire « pourquoi ? » et « pour quoi faire ? ».
  La préoccupation n’est pas neuve. Le libellé non plus. Le numéro 9 (décembre 1993) de LIDIL ‘Revue de Linguistique et de Didactique du Français’ y allait avec moins de précautions : « La grammaire, à quoi ça sert ? » Quant au numéro 14 (1996) de Repères ‘Recherches en Didactique du Français Langue Maternelle’, il préfigurait nos propres interrogations : « La grammaire à l’école. Pourquoi en faire ? Pour quoi faire ? » Puissent les accents verlainiens de mon titre amener un peu d’harmonie, et, si possible, sans impair * !
  De prime abord, la Grammaire critique du français que j’ai publiée en 1997, et dont la cinquième édition entièrement refondue vient de sortir en 2010, paraîtrait mal augurer d’une volonté pacificatrice. Essentiellement destinée aux enseignants (rien ne me chagrine plus que d’entendre le leitmotiv « trop difficile pour les élèves » ; eh ! oui, bien sûr, elle n’a pas été conçue pour eux, mais à l’intention de leurs maîtres, il ne s’agit pas d’un « manuel »), elle s’efforçait pourtant de plaider l’utilité, mieux, l’impérieuse nécessité d’un enseignement grammatical, en payant qui plus est d’exemples.
  Permettez-moi de me citer un peu longuement afin — ce sera mon excuse — de tirer de ce préambule narcissique le fil rouge de la présente intervention.
 
        Nul ne conteste qu'un certain endoctrinement normatif soit indispensable. Aucun instituteur, aucun professeur n'aurait le droit, peu importe ses convictions ou ses préférences, de déposséder ses pupilles — les plus démunis, car les autres se débrouilleront toujours — d'un minimum d'atouts sociaux.
       Les vraies questions deviennent : (1) la grammaire scolaire remplit-elle son rôle ?, (2) que peut la grammaire scientifique ?
         (1) La réponse est « non ».
        S'imposait-il de définir le sujet ou l'objet aux fins d'accorder les verbes et les participes ? À quoi bon disserter des possessifs « atones » et des possessifs « toniques », de l'apposition et de l'« épithète détachée », de la démarcation éminemment flottante des conjonctions de coordination et de subordination ?
         Parfois, les instances officielles en conviennent spontanément.
         Bulletin Administratif de l'Instruction Publique (28 septembre 1910 : 12).
     L'enfant peut arriver, par intuition, à comprendre les premiers termes de la grammaire. L'observation bien conduite lui fera discerner, dans un texte, les noms, les pronoms et les verbes, sans qu'il soit absolument nécessaire de les définir.

        (2) Dès que pointe le goût, le besoin ou l'utilité de la réflexion (les mécanismes de la pensée logique abstraite s'acquièrent selon Piaget entre douze et dix-huit ans), la grammaire scientifique va-t-elle suppléer ce fatras d'erreurs, de semi-vérités et d'approximations, ce rituel vide, ce catéchisme auquel n'adhèrent in petto ni les officiants ni leurs ouailles ?
         La réponse est « oui ».
      Je la verrais personnellement filtrer la grammaire scolaire au premier degré, la critiquer au second degré et la détrôner au troisième.
        Brièvement dit, moins de grammaire normative et moins tôt, et plus de grammaire scientifique, et plus tard : pourquoi priver irrévocablement les élèves d'une spéculation enrichissante sur l'extraordinaire outil qu'est le langage des hommes ? (…)
      D'ailleurs, l'école ne fut jamais tout à fait imperméable à la recherche linguistique. Une curieuse brochure émanant du Ministère belge de l'Instruction publique, datée de 1866, affirmait sans vergogne : « L'enseignement linguistique belge est beaucoup plus étendu que l'enseignement linguistique français. Nous nous attachons avant tout à former le jugement des enfants, nous leur donnons les motifs de toutes les règles et de toutes les exceptions, nous faisons de la science une étude raisonnée, tandis qu'en France, c'est une étude de mémoire et d'imitation aveugle. »
      Séduisant programme, mais resté lettre morte.
    De nos jours encore, bien que les directives ministérielles prévoient l'instauration dans les classes terminales d'une heure hebdomadaire de « grammaire réflexive » ou de « réflexion critique sur le fonctionnement et la vie du langage [et] la relativité des classes grammaticales », il est rarissime qu'elle soit donnée.
 
        Trois axes, trois propositions : 1° filtrer la grammaire au premier niveau (entre six et douze ans), 2° installer au deuxième niveau (de douze à quinze ans) la grammaire réflexive face à la grammaire normative, 3° détrôner avec les élèves de seize ans et plus la « vieille grammaire » au bénéfice (le mot n’a rien d’effrayant, vous le verrez) de la linguistique.
 
PREMIÈRE PROPOSITION
 
       « Le moins possible de grammaire au départ. »
       Attention, le précepte ne signifie pas qu’il faille se désintéresser de la langue, bien au contraire (j’y reviendrai). Mais l’appareil grammatical de description ? Mais toutes ces approximations sur le verbe (« mot d’action, mot d’état et mot de liaison »), sur le sujet (« celui qui fait l’action à la voix active »), sur l’adjectif qualificatif (« indiquant une qualité »), sur l’article (« prenant les noms dans un sens complètement ou incomplètement déterminé »), sur le pronom (« qui remplace souvent un nom, parfois un adjectif, un verbe, un adverbe, une proposition, une phrase entière… et quelquefois ne remplace rien »), sur l’adverbe (« un mot invariable… sauf quand il varie »), etc., etc., j’en passe, et de pires, hélas ! Encore heureux si l’on n’entraîne pas un jeune public passablement ahuri dans les arcanes des adjectifs et des déterminants, des compléments de phrase et autres appositions et apposés.
Allons, de l’air ! Prenez l’exemple emblématique de l’« accord du participe passé », affres et délices du cours de français (affres des élèves, délices des professeurs, s’entend : Grevisse enfile deux pages de « règles générales » et quatorze pages — 14 = 2 x 7 — de « cas particuliers »). Je soutiens, moi, qu’il est possible d’enseigner la manœuvre en une ou deux leçons — prolongées à volonté d’exercices pratiques — sans jamais recourir aux notions de « sujet », d’« objet », de « circonstanciel », d’« auxiliaire » ou de « verbe pronominal ». Le protocole tiendrait en une page **. Comment ? En se souvenant que le « participe passé » (PP) n’est somme toute qu’un adjectif et qu’il cherche à s’accorder comme tel avec son support. D’où trois (et seulement trois) directives
1° Repérer le PP accordable.
        2° Chercher le support du PP en posant une des questions « qui ou qu’est-ce qui est PP ? » ou, pour peu qu’un se s’avère indispensable à la forme (p. ex. s’abstenir) ou au sens (p. ex. s’apercevoir = « constater »), « qui ou qu’est-ce qui s’est PP ? ». Maintenant, deux cas de figure. Ou on trouve un support ou on n’en trouve pas. Si support il y a, ou il est doté d’un genre (masculin ou féminin) et d’un nombre (singulier ou pluriel), ou il n’en est pas doté mais permet de remonter à une source qui, elle, a un genre et un nombre, ou il n’en est définitivement pas doté (verbe, adverbe, infinitif, phrase…).
         3° Accorder le PP avec son support ou sa source, étant bien entendu que le PP revêtira les marques du masculin singulier si le support ou sa source est du masculin singulier et à plus forte raison s’il n’a pas de support marqué ou pas de support du tout.
        Le problème résiduel se limite aux supports du féminin singulier et du masculin ou du féminin pluriels. Disons que l’accord encourra au maximum cinq blocages au masculin singulier. Le principal concerne le PP conjugué avec l’auxiliaire avoir dont le support suit. Dès ce moment, plus de 95% des cas sont couverts (y compris le faux pont aux ânes des « verbes pronominaux »). Les autres accidents feront l’objet d’un examen au coup par coup qui en montrera la logique.
 
DEUXIÈME PROPOSITION
 
        « Revisiter la grammaire scolaire. »
        Soyons clairs : la science est en perpétuel développement et personne ne peut prétendre se tenir continuellement à jour. Dès lors, une seule ligne de conduite à adopter, je dirais presque une éthique. Si l’on pardonne volontiers au professeur de langue française des lacunes (pas trop, n’exagérons rien, son devoir est tout de même de s’informer) ou à plus forte raison des irrésolutions, il est hors de question qu’il enseigne sciemment des erreurs ou se satisfasse d’à-peu-près. La grammaire devra être inculquée avec vigilance critique, au plus grand profit, quoi qu’on pense, de la performance.
        Trois secteurs me paraissent à explorer. Je choisis les illustrations presque au hasard.
        (1) Primo, le raisonnement sur la norme.
        • L’accord du verbe « avec le sujet ou le complément déterminatif ».
       On aura beau jeu de montrer que dans p. ex. Une bande d’oies sauvages vient d’atterrir ou Une bande d’oies sauvages viennent d’atterrir, le sujet est tantôt bande — d’où l’accord au singulier : vient —, tantôt oies — d’où l’accord au pluriel : viennent. Aux oubliettes, l’accord « par syllepse » du verbe avec le « complément déterminatif » ! Mais, petite cause grands effets, nous voilà obligés de reconnaître un introducteur nominal une bande de. Occasion rêvée d’éclairer des locutions opaques à beaucoup : deux ronds de flan = non pas « deux tranches, deux rondelles de flan » mais « pour dix centimes de flan », ou un pied de nez = « un nez de trente bons centimètres », ou un nuage de lait, un soupçon de sel, un doigt de porto… ; ou, dans un autre registre, Valéry : « Quelle, et si fine, et si mortelle,/Que soit ta pointe, blonde abeille,/Je n’ai sur ma tendre corbeille/Jeté qu’un songe de dentelle » ‘presque rien de dentelle’ ; et encore Aragon : « Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson » ‘combien de regrets, que de regrets’…, avant, sur exemples concrets, de partir à la recherche des facteurs — linguistiques, psychologiques, thématiques, logiques… (la bouteille de lait qu’il a renversé/renversée vs la bouteille de lait qu’il a cassée/*cassé, etc.) — qui font pencher la balance en faveur du premier nom ou du second nom sujet. La grammaire ainsi conçue devient un excitant jeu de piste.
        • La variabilité de tout féminin « devant une consonne ou un h aspiré ».
        En fait, tout varie en genre aussi devant une voyelle (Marie est tout étonnée comme Marie est toute confuse), n’était que la liaison masque à tel point le phénomène que l’orthographe ne l’enregistre pas.
        Bon prétexte pour se mettre en quête d’autres bizarreries graphiques : Chat ou chien, l’un ou l’autre animal/*animaux est/sont fidèle(s). Pierre a une de ces migraines ! (avec s) mais Pierre a un de ces mal de tête (impossible d’avoir maux de tête), etc. Un pas de plus et l’on abordera le débat orthographique (le triple caractère phonétique, historique, idéographique de l’écriture ; les enjeux sociaux ; l’orthographe réformée…).
        • D’un participe l’autre, la scission du « participe présent » réputé invariable et de l’« adjectif verbal » censé varier, celui-là côté verbe, celui-ci côté adjectif (le cloisonnement ne date guère que de Vaugelas et un La Fontaine s’en souciait toujours comme de colin-tampon : « …donner la chasse aux gens/Portant bâton et mendiants » ‘qui mendient’, ainsi que l’indique la coordination sans reprise de la préposition aux ; « Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois/Les petits souverains se rapportants aux rois », etc.), entraîne de nouvelles curiosités : provoquant et provocant vs piquant/*picant, négligeant et négligent vs exigeant/*exigent (homophone du présent exigent)…, puis les ayants droit, toutes affaires cessantes, une soi-disant marquise (vs une prétendue marquise) mais six heures tapantes préféré à six heures tapant et des voitures flambant neufs ou des voitures flambant neuves concurrencés par des voitures flambantes neuves
         (2) Secundo, le raisonnement sur la terminologie. Un bref échantillonnage :
          • Conjuguer, c’est étymologiquement « mettre sous le joug », « atteler » un radical et une désinence.
         • Qu’est-ce qu’un mode ? Quelle différence au juste entre mode et modalité ? (le mode des grammairiens sélectionne les modalités que la conjugaison du verbe met en œuvre, à savoir le temps d’époque et la personne).
        • Que signifie participe ? (la « participation » à deux natures). Infinitif ? (le verbe « non fini » est au départ de la conjugaison, le verbe « fini » à l’arrivée, le subjonctif constituant l’étape intermédiaire).
         • De l’infinitif « passé » avoir chanté au subjonctif « passé » aie chanté, quoi de commun ? La composition (auxiliaire + auxilié). Résultat : le participe « passé » mangé semble la forme raccourcie du vrai « participe passé » ayant mangé (« participe présent composé » en réalité) ou du « participe passé passif » ayant été mangé. À l’indicatif, « passé composé » supplée pourtant l’impossible « passé passé » et, forme composée du « présent », réduit le composé du « passé simple » à se rebaptiser « passé antérieur », ce dernier entraînant à sa suite un « futur antérieur » que rien n’aurait empêché d’être « futur composé ».
      • L’apposition est l’équivalent latin (ad + ponere) du grec épithète, alors que les deux mots désignent des fonctions absolument antagonistes. Montrer l’inanité de l’« épithète détachée » (une apposition adjectivale) ou des « appositions » le roi Louis, la ville de Liège, etc. (des épithètes nominales non prépositionnelles ou prépositionnelles).
        (3) Tertio, le raisonnement sur les définitions.
        • Pas facile de circonscrire un verbe. Mot « d’action », mot « d’état », mot « de liaison » (ou « copule », ostracisé des grammaires prudes de pair à compagnon avec les phrases « matrices ») ? C’est là se contenter d’une énumération additive, au mépris des exigences élémentaires d’exhaustivité (une définition digne de ce nom englobe l’ensemble des réalités à définir) et d’exclusivité (une bonne définition du verbe bannirait de son champ les noms « d’action », d’« état » et de « liaison » que sont déjà… les noms action, état, liaison).
        • Quoi de plus anodin en apparence que le sujet ? Voire. S’il s’agit de « celui qui fait l’action à la voix active » ou « qui subit l’action à la voix passive », encore convient-il que le verbe exprime une « action ». Mais p. ex. La vitre tremble. Ou Pierre a essuyé des coups de feu. Ou Paris embaume au printemps ? Et Il pleut ou « Il pleut des voix de femmes comme si elles étaient mortes… » (Apollinaire) ? Pourquoi le sujet réputé « apparent » ne serait-il pas, au fond, le « sujet réel » ? De proche en proche, la réflexion fera éclater la notion complexe de sujet en un sujet logique (le thème ou support de l’énoncé, attendant son rhème ou apport), un sujet psychologique (le « thème » au sens banal du terme — comme en musique —, le « motif », le « propos », utile à la cohésion du texte), un sujet sémantique (l’« agent » par opposition à l’« objet » ou au « patient », officiellement identifié à la « voix passive » au titre de « complément d’agent ») et un sujet proprement grammatical (le donneur d’accord).
       • Si le complément est un « mot qui en complète un autre », qu’est-ce qui empêcherait l’adjectif de revendiquer l’appellation (la grammaire a du reste taxé de « complément déterminatif’ l’équivalent à base nominale de p. ex. maternel dans le château de ma mère, ou encore la « relative déterminative » de p. ex. le château qui tombe en ruines) ? Mieux vaut sans doute réserver l’application aux compléments de l’adjectif (p. ex. fier de l’exploit, content de vivre…) et du verbe (complément premier : p. ex. cuire le pain, complément second : p. ex. se souvenir du passé, circonstanciel : p. ex. venir dans une heure/le lendemain ou, pourquoi pas, venir demain).
       L’annexion de demain à le lendemain pose le problème de l’adverbe, c’est-à-dire de la fonction adverbiale, non limitée à la complémentation des verbes (p. ex. une très belle histoire).
       De réflexion en réflexion, on aboutit à une construction pyramidale de compléments, de compléments adverbiaux et de compléments adverbiaux circonstanciels.
 
        Au sommet, les compléments, englobant les adverbiaux et les circonstanciels…
    En mezzanine, les compléments adverbiaux, excluant les compléments de l’adjectif, les compléments de l’adverbe et les compléments premier ou second du verbe, mais incluant les circonstanciels…
     Au rez-de-chaussée, les compléments adverbiaux circonstanciels, excluant les compléments adverbiaux non dépendants d’un verbe.
    Il ne restera plus qu’à hiérarchiser ces compléments circonstanciels d’après leur point d’incidence :
      (a) au verbe (les circonstanciels nucléaires : p. ex. Pierre vit à Paris)…
    (b) à la relation prédicative (intérieure : p. ex. Pierre dort à Paris, subissant l’impact de la négation : Pierre ne dort pas à Paris = « il dort en province » ; extérieure : p. ex. À Paris, Pierre dort, hors de portée de la négation : À Paris, Pierre ne dort pas = « Paris le rend insomniaque »)…
     (c) à l’énoncé (p. ex. la rectification Pierre travaille, enfin il dort)…
     (d) à l’énonciation (p. ex. À mon humble avis, Pierre dort)…
     (e) à un segment de phrase multiple (p. ex. Pierre travaille et dort alternativement)…
     (f) à la phrase entière (p. ex. Tantôt Pierre travaille, tantôt Pierre dort), rejoignant par ce canal les « conjonctions de coordination ».
 
         Mais ceci, décidément, est une autre histoire.
 
TROISIÈME PROPOSITION
 
        « Substituer la linguistique à la grammaire. »
        Place à l’imagination et à la créativité de chacun. Pour ma part, je privilégierais quatre directions.
        (1) La déculpabilisation des utilisateurs du français.
       • Exemple : la « confusion » des auxiliaires pouvoir et savoir en Belgique et dans le nord de la France (moins un flandricisme, à l’examen, qu’un archaïsme ; rapprocher de je ne saurais = « ça m’est absolument impossible »).
       • Autre exemple : le subjonctif derrière après que, qui se répand comme une traînée de poudre depuis un demi-siècle (loin de constituer une « faute », le subjonctif « passé » bouche le trou que laisse en langue parlée le passé simple, évincé par le passé composé).
        • Ce qu’on taxe de « belgicisme » revient le plus souvent à un jeu de mécanismes : analogiques (p. ex. s’accaparer de calqué sur s’emparer de) ; syncrétiques (p. ex. ça ne lui regarde pas « écrase » ça ne le regarde pas, lui) ; elliptiques (courtiser ou fréquenter sans objet comme baiser ‘faire l’amour’, jadis pondre ou traire) ; économiques (si avoir difficile équivaut à peiner, quel verbe français gloserait avoir facile ? la transformation de l'impersonnel Il est plus court de prendre par là en Tu auras plus court…légitime de surcroît, techniquement parlant, le passage de Il est plus facile de prendre par là à Tu auras plus facile…) ; novateurs (tourner fou grossit la troupe des adjectifs en emploi adverbial : parler bref, pédaler facile, bronzer idiot…). Liste ouverte…
        (2) L’approfondissement des subtilités langagières.
     • Concurrence de tout (virtualisant homogène) et chaque (actualisant hétérogène), de quelques et plusieurs (faites l’expérience, on vous répondra spontanément que le second exprime un nombre « plus élevé » ; comment interpréter alors la satisfaction de ce brave homme tout heureux que sa femme lui ait, disait-il, « donné quelques enfants dont plusieurs étaient de lui » ?).
    • La place de l’adjectif : un simple raisonnemment (un suffit) vs un raisonnement simple (facile à saisir), une égale allure (les pas de X réglés sur ceux de Y) vs une allure égale (un pas régulier), etc., etc. (un heureux poète vs un poète heureux, un vrai garçon vs un garçon vrai ‘sincère’, une unique fille vs une fille unique, une nouvelle voiture vs une voiture nouvelle, une curieuse voisine vs une voisine curieuse…).
        (3) L’initiation au raisonnement linguistique.
      Je cite en vrac : l’introuvable frontière des adjectifs et des déterminants. Les deux types de relatives (sans oublier les « relatives en cascade » Il y a beaucoup d’Américains qui ont voté Clinton aux dernières élections qui sont partisans de la peine capitale ou L’homme que tu dis qui ressemble à un chat… — Ferdinand Brunot y voyait « la forme la plus complexe […] qu’on pouvait trouver au temps du Ménestrel de Reims et qui a survécu jusqu’aujourd’hui »). L’apposition (regroupant à l’enseigne de la prédication seconde les abusivement dissociés « apostrophe », « épithète détachée » ou « attribut du complément d’objet direct »). Les valeurs d’emploi du présent, de l’imparfait, du « conditionnel » ; la rivalité historique et synchronique des passés…
       (4) La grammaire de texte brochant sur la grammaire de phrase.
     Ne nous leurrons pas, de la phrase au texte, quoi qu’en aient proclamé certains, le changement est quantitatif, jamais qualitatif. Structuration d’un discours par les articulateurs divers : « temps » verbaux, pronoms (anaphoriques, cataphoriques, ana-cataphoriques), déictiques, pertinentiseurs, connecteurs, baliseurs, présuppositifs, implicatifs (p. ex. On achève bien les chevaux — sous-entendu : « le cheval étant un animal noble, pourquoi épargnerait-on les hommes ? »)…
    La potentielle richesse des cours de français donne le vertige. Je livre à vos méditations, avant de conclure, les deux phrases suivantes, qui ne diffèrent que par un article, mais tout change, de la pauvreté besogneuse à la fortune : 100 % des gagnants ont joué au loto (= « pour gagner au loto, il faut d’abord jouer ») vs 100% de gagnants ont joué au loto (= « ce tirage n’a fait que des heureux »). Et tenez, qui résoudra grammaticalement le jeu de mots de notre titre : « La grammaire pourquoi ? » (en un mot) et « La grammaire pour quoi ? » (en deux mots) ? La même clé dissocie Comment Pierre a-t-il réussi ? (= « c’était inimaginable ») de l’interrogation homonyme, intonation à part, Comment Pierre a-t-il réussi ? = « à quel résultat est-il arrivé ? » ?
*
**
       Les thèmes se bousculent, mais les bons professeurs, eux, manquent, cruellement. J’ai déjà eu l’occasion de dénoncer le paradoxe, à mes yeux scandaleux, des licenciés, qui sont les seuls (ou presque) à avoir reçu à l’Université une formation linguistique digne de ce nom, mais qui s’empressent, une fois désignés dans le cycle supérieur, de délaisser la réflexion sur la langue pour la littérature, les « lettres » (que serait pourtant la littérature sans la langue ? un fatras d’idées, la plupart éculées ou ressassées : la Recherche du temps perdu réduite aux souvenirs protopathiques d’un mondain maladif qui ne trouve pas le sommeil !).
      À qui la faute ? À tout le monde. À vous (non, pas vous, je plaisante, puisque vous me lisez). À nous, linguistes, qui n’avons pas su convaincre…
    Surtout, à cette image pernicieuse d’un professeur de français éternel non spécialiste, vague directeur de conscience (si on laissait un tant soit peu les discours antiracistes lénifiants aux profs de math ou de physique ? nous n’avons pas, que diable, le monopole de la vertu), éveilleur culturel (c’est le plus souvent le professeur de français qui accompagne les élèves au théâtre — Brecht, de préférence — ou au musée — Magritte, sous couleur de surréalisme), éveilleur aux littératures européennes et mondiales (les maîtres de langues étrangères, très occupés de « rentabilité » immédiate, ne pourraient-ils s’en charger quelquefois ? qui, autrement — pas eux —, évoquera Proust, Flaubert, Diderot, La Fontaine, Molière, Montaigne, Villon, Rutebeuf, l’admirable Chrétien de Troyes ?).
        À force de vouloir trop faire, on n’assure plus l’essentiel : la langue maternelle française (garante de tous les apprentissages ultérieurs), les œuvres qu’elle a contribué à façonner, cet immense miroir intellectuel et affectif où se sont regardés et ont contemplé le monde, génération après génération, les gens de notre peuple.

Marc WILMET

La publication de ce texte dans notre revue Sources fait suite à la conférence donnée par Marc Wilmet à la Maison de la Poésie le 13 octobre 2011, en collaboration avec le Club Richelieu de Namur. Portant sur son ouvrage Grammaire critique du français, l'intervention de Marc Wilmet inaugurait le cycle de soirées dédiées à la langue française pour la saison 2011-2012. Pour le programme complet, cliquez ici.


* Texte revu de la version publiée dans Français 2000, nos 165-166, p. 61-70
**  Cf. Le participe passé autrement, Bruxelles, Duculot, 1999.

 



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