Érotisme et linguistique, par Georges Lebouc


Auteur : Georges Lebouc


Érotisme et linguistique
 
 
Le québécois anglicisé
 
Aussi curieux que cela puisse paraître, plusieurs pays francophones préfèrent utiliser l’anglais pour évoquer les « choses » de l’amour plutôt que le français ! Nous tenterons de comprendre pourquoi.
De tous ces pays, celui qui recourt le plus à l’anglais est, on pourrait s’en douter, le Québec qui, en raison de sa proximité immédiate avec une communauté anglophone bien plus nombreuse que la francophone, est nécessairement influencé par l’anglais.
C’est ainsi que le mot « gosses » (féminin) qui désigne les testicules, vient, selon toute vraisemblance, de l’anglais guts qui désigne, on le sait, les boyaux (cf. catgut, boyau de chat) mais, surtout au pluriel, le cran, le cœur au ventre. Quand on connaît la signification québécoise du mot « gosses », on évite de demander à un ami québécois de passage en Europe, comment vont ses gosses, si on ne veut pas le voir mourir… de rire ! Et on évitera aussi de dire d’un Québécois qu’il a des gosses ou de grosses gosses sauf si on veut signifier qu’il a du courage ou du dynamisme.
Même origine anglo-saxonne pour le mot balloune qui désigne le ventre d’une femme enceinte. On aura reconnu l’anglais balloon. Cela nous vaut des expressions comme « faire une balloune » (engrosser) ou « être en balloune » (être enceinte), expressions très proches de la Suissesse qui « a le ballon » dans les mêmes circonstances ou de l’argot parisien qui utilise la même expression.
On reste dans les expressions gentillettes avec « faire du chesterfield » qui veut dire flirter, faire la cour mais, dès que l’on quitte ledit chesterfield pour pénétrer dans une voiture, on passe aux choses « sérieuses » : la jeune fille y retrouve son fuck friend, son petit ami (reprise textuelle de l’anglais ami pour b…). Elle lui donne d’emblée un french kiss, que l’on pourrait traduire par baiser « profond ». Bref, les deux amoureux « font du parking », autrement dit se bécotent dans une voiture avant de passer à des quickis, actes sexuels exécutés à la va-vite où on aura reconnu l’anglais quickie (rapport sexuel à la hussarde).
Le pauvre Québécois qui n’a pas de petite amie aura, lui, le choix parmi vingt-quatre expressions qui désignent la masturbation ! Il pourra au choix « faire son p’tit bonheur lui-même », « faire marcher son p’tit moulin », « faire cailler son pipi » et même, s’il est en forme, « coller les mouches au plafond » mais, s’il a des affinités anglo-saxonnes, il se donnera un up and down (haut et bas) ou il se shaftera ! Présomption s’il en fut puisque le mot shaft désigne la hampe d’un drapeau ! Il est vrai que lorsque les messieurs songent à leur « zouti » comme on dit aux Antilles, ils le voient toujours avantageux puisque les Ivoiriens et les Sénégalais le comparent à un « bazooka » (cf. « artillerie » en argot parisien) et les Congolais un « ambassadeur » !
La plus belle expression québécoise d’origine anglaise reste cependant « mon cœur palpite comme une pinotte sur la brique » destinée à se gausser d’un sentimentalisme excessif. Cherchez bien et vous trouverez que cette « pinotte » n’est autre que le ou la peanut (cacahuète) revu(e) et corrigé(e) par les Canadiens francophones !
 
 
L’Afrique noire n’est pas en reste !
 
C’est sans doute pour les mêmes raisons de proximité linguistique que beaucoup de francophones africains utilisent des mots venus en droite ligne de l’anglais.
En Côte d’Ivoire et au Gabon, la prostituée sera souvent appelée sister ou même sista, prononciation relâchée du même mot « sœur » (cf. « sœur » ou « frangine » en argot parisien).
Si ses capacités s’avèrent remarquables, les Ivoiriens pourront même l’appeler sista great comfort, ce qui ne nécessite pas, je pense, de traduction.
Toutefois, le mot le plus intéressant n'est pas sister mais « toutou » ! Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, il ne désigne pas le petit chien mais la prostituée et dérive lui aussi de l'anglais, à l'époque où existaient encore des shillings et des pence. En « récompense » de leurs « services », ces « dames » demandaient two shillings two pence, ce qui devint, avec le temps, two two (on croirait entendre le nom du célèbre « claque » parisien) puis évolua en toutou, calque de la prononciation anglaise !
De là, « faire toutou » voulut dire se prostituer et les Ivoiriens rangèrent ces dames en deux catégories : si elles œuvraient dans une petite case sans grand confort, à peine séparée du public par un rideau, elles portaient le nom de « toutou-rideau » et si elles montraient plus de raffinements dans leur (plus vieux) « métier », on les appelait des « toutou-étage » parce qu'elles officiaient dans une chambre généralement située au-dessus de l'endroit où elles appâtaient le chaland.
Il ne faudrait pas, pour autant, s'imaginer que les Ivoiriens recouraient systématiquement aux « professionnelles ». Ils pouvaient aussi tomber broken d'une belle Ivoirienne ! Il faut entendre par là que l'amoureux était fou de sa belle, sens que n'a pas du tout broken en anglais sauf dans l'expression a broken heart, très proche de l'expression française un cœur brisé.
Recourant toujours à l’anglais, l'Ivoirien peut appeler sa petite amie une daïe, une daille ou une daye, difficiles à interpréter sauf si l'on sait qu'il peut aussi orthographier cela die, de l'anglais to die, mourir : tout le monde aura compris que la belle est si belle que son soupirant pourrait mourir pour elle !
Toutefois, mes préférences vont à une création ivoirienne très intéressante : faire l'amour peut se dire « lover ». On aura, bien sûr, reconnu le verbe to love qui a gagné une finale « francophone » pour le moins inattendue !
 
 
Serait-ce de la xénophobie ?
 
Nous venons de voir que certains pays francophones d’Afrique noire comme le Gabon et la Côte d’Ivoire employaient volontiers des appellations anglaises pour désigner ces dames dites « de joie ». Sister, sista, toutou ne sont pas les seuls termes empruntés à l’« étranger » !
En Côte d’Ivoire on peut aussi appeler la prostituée une sao. D’après Suzanne Lafage, le mot serait une déformation de Soho, quartier londonien bien connu pour être « chaud ». Cela n’a rien d’impossible si l’on songe au Congo où on traite ces dames de londoniennes, ce qui tendrait à donner raison à Suzanne Lafage.
On pourrait aussi penser que sao fait allusion à l’île de Sao Tomé bien qu’elle soit fort éloignée de la Côte d’Ivoire. Quoi qu’il en soit, aller au sao correspond, dans ce pays, à l’expression argotique française aller chez les putes.
Avec ce mot, nous quittons la sphère d’influence de l’anglais et nous entrons dans un tout autre domaine qui pourrait être qualifié d’allophone, voire de « xénophobe » si ce mot n’était pas excessif.
L’appellation la plus amusante est A.T.Z. qui a cours au Congo-Brazzaville. Derrière ces sigles obscurs se cachent les mots Assistante Technique Zaïroise pour désigner, avec l’ironie qu’on imagine, une prostituée d’origine zaïroise !
Au Sénégal, on peut les appeler des ghanéennes comme si les Sénégalais ne recouraient jamais à la « main-d’œuvre indigène » !
Même chose au Gabon où la prostituée est souvent traitée de katangaise quand ce n’est pas de sao pour les raisons que j’ai évoquées plus haut.
 
 
Ou une forme de pudeur ?
 
Comme les « choses de l’amour » relèvent de la sphère intime, il faut une solide dose d’impudeur pour en parler ouvertement. Dire les choses crûment s’avère toujours heurtant et le recours à des mots « étrangers » permet peut-être de faire mieux passer le « message ».
Je n’en veux pour preuve que le nombre assez invraisemblable d’expressions utilisées pour parler des règles féminines dans les pays francophones et, en particulier, au Québec (encore lui !).
Pour des raisons dont le commentaire s’avère inutile, quantité de ces expressions contiennent le mot « rouge » : à ces moments précis, une Québécoise pourra dire qu’elle « est dans le rouge ». Mais comme les uniformes anglais se caractérisent souvent par leur couleur pourpre, on trouvera aussi des expressions qui se réfèrent à l’armée britannique comme « les Anglais m’attaquent » ou « les Anglais sont au port ». L’argot parisien ne dit-il pas, dans ces circonstances, « avoir ses Anglais » ?
Et les Québécois ne s’arrêtent pas en si bon chemin puisqu’ils peuvent passer d’une armée à une autre en disant que « l’Armée rouge est en ville » et comme ils n’ignorent pas que bien des conflits ont souvent mis les Allemands aux prises avec d’autres peuples européens, l’évolution de l’expression peut aboutir à « les Allemands sont en ville » !
Au terme de cette évolution, on peut même aboutir à « tante Sophie est en ville » où on ne comprend plus du tout à quoi on se réfère !
Ces procédés sont typiques des formations argotiques dont on connaît le goût pour la métaphore qui cesse, la plupart du temps, d’être intelligible lorsqu’elle est filée.
Reposant toujours sur la notion de rouge, le Québécois peut encore dire « avoir le cardinal » puisque la pourpre cardinalice est l’attribut le plus visible des cardinaux. Et c’est sans doute en songeant aux roses rouges que le Québec forgea aussi « être dans ses fleurs ».
Il existe heureusement des expressions plus délicates qui évoquent la « périodicité » de la chose. On sait d’ailleurs que les Anglo-Saxons appellent cela des periods. Les Québécois parlent donc de femmes qui « sont dans leurs lunes » (cf. argot parisien « avoir ses lunes »). Aux Antilles, elles ont leur « mois » et au Cameroun, elles « voient la lune ».
 
 
Et la grossesse ?
 
Conséquence visible de l’amour, la grossesse est pourtant dissimulée, elle aussi, sous quantité d’expressions plus allusives les unes que les autres.
J’ai déjà évoqué cet état lorsque j’ai parlé du mot balloune.
Toujours au Québec, on peut exprimer le fait d’être enceinte de bien d’autres façons, toutes moins évidentes l’une que l’autre, sauf au regard des initiés : on dira de la femme qu’elle « fait du petit » mais on pourra aussi dire qu’elle « attend le messie », qu’elle « arrive avec un paquet » (c’est du dernier galant !) ou, qu’elle a « mangé de l’ours », ce qui manque vraiment de lisibilité !
Pire encore lorsque les Québécois évoquent (ou plutôt esquivent l’évocation) de l’accouchement. L’expression qui donne le plus de fil à retordre dans ce domaine est « aller acheter ». À l’époque où l’on taisait devant les enfants tout ce qui avait trait au sexe et à ses conséquences, il n’était pas rare qu’on les éloigne lorsque leur mère allait leur donner un petit frère ou une petite sœur. On disait alors, d’une Québécoise sur le point d’accoucher qu’elle « attendait les sauvages » ! Il s’agissait bien entendu, en l’occurrence, des Amérindiens.
Ainsi, là où l’on contait aux petits Européens que les enfants naissaient dans des choux ou étaient apportés par des cigognes, les Québécoises allaient faire leurs emplettes « enfantines » chez les sauvages et s’en portaient fort bien puisque, après l’accouchement, on disait d’elles qu’elles avaient eu « la visite des sauvages » ou que « les sauvages étaient passés ».
On allait bien plus loin lorsqu’une femme portait un « fruit » né en dehors des liens du mariage ! Toujours dans la « Belle Province » on pouvait dire de la « coupable » qu’elle avait « mangé sa cuite de pain avant le temps » ou qu’elle avait « fait des labours d’automne », qu’elle avait « fêté Pâques avant le carême » ou, dans le même esprit, qu’elle avait « fait Pâques avant (les) Rameaux » !
Toutes expressions qui prouvaient à suffisance que la belle était brouillée avec la chronologie et avait procédé par « anticipation » !
Par contre, je n’ai jamais compris pourquoi, dans des circonstances identiques, on disait de la jeune fille qu’elle s’était « cassé une cuisse ».
 
 
Recours aux langues étrangères : xénophobie, pudeur ou langage politiquement correct ?
 
Si le langage du sexe s’emploie entre copains (et entre copines), il est mal venu de s’en gargariser en public !
Henri Rollan, grand comédien et metteur en scène, spécialiste du théâtre de Montherlant, passait pour un homme austère, ce qui ne l’empêchait pas d’employer un vocabulaire d’une rare crudité, sans doute pour décontenancer les aspirants comédiens et comédiennes qui suivaient ses cours.
Françoise Fabian s’en souvint encore au moment d’écrire ses mémoires (Le temps et rien d’autre, Paris, Fayard, 2006, page 60) ! Elle y rapporte avoir entendu le « maître » dire à un apprenti comédien : « Quand tu la prends dans tes bras, bande, mon vieux, bande ! Et toi, ma fille, il faut que tu aies le clitoris mouillé. »
J’ai cité à dessein ces deux phrases pour prouver, si besoin était, que le recours à une terminologie « technique » relève d’une précision qui a tout pour choquer.
C’est sans doute pour éviter cela que l’on recourt tantôt à des langues étrangères ou à d’étranges expressions qui semblent permettre de tout dire (puisque beaucoup n’y comprennent rien), voire d’attribuer à des étrangères des mœurs dites légères, ce qui permet aux « indigènes » de paraître au-dessus de tout soupçon.
En cela le langage de l’amour dissimulé sous des oripeaux « étrangers » ne diffère guère du langage « politiquement correct » tellement à la mode aujourd'hui. C’est dans ce langage à la mode que l’on trouve gay ou gai pour désigner l’homosexuel (on a même importé récemment le mot queer qui « peine » à s’imposer). C’est aussi pour tenter de masquer une réalité dérangeante que d’aucuns préfèrent parler d’un condom (mot probablement d’origine anglaise) plutôt que d’un préservatif ou de l’« horrible » capote !
Notons d’ailleurs, à ce sujet, que les Anglais, pour des raisons analogues appellent cet accessoire « french letter »…
Et c’est toujours pour ne pas appeler un chat un chat que le godemiché a pris ses lettres de noblesse en devenant un sex-toy.
 
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