La Fontaine sans les animaux, par Léo Moulin


Auteur : Léo Moulin


Dans le cadre du projet pilote élaboré par la Maison de la Poésie et le Cree asbl à destination des classes bilingues (École et Surdité) de l'Institut Sainte-Marie de Namur et visant à l'apprentissage d'une fable de La Fontaine en français et en langue des signes, nous vous proposons un article de Léo Moulin paru en mai 1991 dans la revue Sources.
 
 
Léo MOULIN, « La Fontaine sans les animaux », revue Sources, n°8, mai 1991, pp. 5-31.
 
Conférence donnée à la Maison de la Poésie de Namur,
dans le cadre des Midis de la Poésie, le jeudi 22 novembre 1990.
Textes dits par Jacqueline Bir.
 
Je pourrais vous réciter:
 
« Du palais d'un jeune lapin,
Dame Belette, un beau matin,
S'empara... »
 
Je ne le ferai pas. Et je ne vous chantonnerai pas non plus:
 
« Maître Corbeau sur un arbre perché »
ou
« Si ce n'est toi, c'est donc ton frère... »
 
Ou encore l'inévitable Cigale qui a chanté tout l'été.
 
Ni le Héron qui va « je ne sais où... ».
 
Je ne vous réciterai aucune de ces Fables, encore qu'elles soient fort jolies et que celle du Chat, de la belette et du petit lapin soit, à mes yeux, un chef-d'œuvre absolu.
 
Et pourquoi? me direz-vous. Pourquoi cet ostracisme à l'égard des animaux si chers au cœur de la Fontaine?
 
Pour deux raisons.
 
La première est que ces Fables sont connues de tous – ce qui ne signifie pas qu'elles sont les meilleures.
 
La seconde est que l'on ne connaît pas assez – du moins à mon goût – les grandes Fables, les très grandes Fables – sans les animaux – de celui que je considère comme le poète le plus important et le plus authentique du XVIème siècle.
 
Deuxième point de ce très court préambule: je ne vous parlerai pas non plus du style de La Fontaine. Chacun s'accorde, depuis toujours, à en louer la rapidité et la justesse; la fraîcheur des descriptions; la diversité des thèmes; la bonhomie malicieuse, souriante, indulgente, qui irrigue chaque vers; la réussite, presque toujours parfaite, de ces comédies à deux ou trois voix, de ces contes, de ces élégies dont La Fontaine, qui a tant imité, est resté inimitable. Encore que, faisant parler ceux qui le critiquaient, il écrive: « Ainsi rien de parfait n'est sorti de tes mains ».
 
Une autre raison m'incite à ne pas m'étendre sur ce sujet: c'est que je suis persuadé que, sans aucun commentaire de ma part, vous sentirez, immédiatement, et profondément, la beauté du style La Fontainien, rien qu'à écouter Jacqueline Bir. Grâce à elle, vous apprécierez, de ces Fables, l'ampleur, le souffle puissant qui les parcourt et qui n'est pas sans rappeler, vous le constaterez vous-mêmes, les grandes orgues de Bossuet.
 
Je ne vous dirai pas grand-chose non plus de sa vie.
 
Il s'est cru un moment destiné à l'état ecclésiastique: cela n'a pas duré. Il a fait son droit: il n'aimait pas la chicane. Il a été « maître particulier triennal des Eaux et Forêts »: ces fonctions ne l'ont guère occupé et si peu qu'elles l'aient fait, il y a très vite renoncé.
 
Il s'est marié avec une fille de 14 ans ou, plus exactement, son père l'a marié « et lui l'a fait par complaisance », écrit Tallement des Réaux.
 
Très vite il s'est éloigné de sa femme, laquelle disparaît pratiquement de sa vie. Il a écrit (VII, 2): « j'ai vu beaucoup d'hymens: aucun d'eux ne me tente ». Le sien, semble-t-il, moins encore que les autres.
 
Il se contenta de fréquenter des courtisanes.
 
Il s'est demandé: « Où loger la Discorde » et « Que-si-que-non », son frère et « Tien-et-Mien », son père »? Il répond:
 
« Comme il n'était alors aucun Couvent de filles, on y trouva difficulté.
L'auberge enfin de l'Hyménée
Lui fut pour maison assignée » (VI,20)
 
Ce qui lui permet de faire d'une pierre deux coups, les deux dirigés contre les Femmes: la Discorde règne partout: dans les couvents comme dans le mariage – par la faute des femmes, bien sûr.
 
Autre trait (XII,27):
 
« J'appelle un bon, voir un parfait hymen, quand les conjoints se souffrent leurs sottises. »
 
Ce n'est pas là, on en conviendra, une vie optimiste du mariage.

Au vrai, aimait-il les Femmes? N'aimait-il pas plutôt la Femme, ce qui est, le plus souvent, une façon subtile de la mépriser – pensez à Don Juan. Il écrit toutefois:
 
« Plus d'une passion a depuis dans mon cœur
Exercé tous les droits d'un superbe vainqueur »
 
ou
 
« J'ai servi deux tyrans
Un vain bruit et l'amour ont partagé mes ans ».
 
L'abbé d'Olivet nous dit qu'il était plein de respect pour les femmes « qui avaient de la raison », et qu'il ne témoignait « jamais de mépris à celles qui en manquaient ». C'est un peu maigre. A-t-il aimé ce qui s'appelle: aimer? Il semble que oui à en juger par ce qu'il écrit: « J'ai quelquefois aimé! ». Mais le « quelquefois » est un peu inquiétant. Et parlant de lui-même, il dit:
 
« Je suis volage en vers comme en amours ».
 
Pour le reste, la femme est, dans ses Fables, celle qu'en a dessinée la tradition du Moyen-Age.
 
Le veuvage? Rien de grave:
 
« La perte d'un époux ne va pas sans soupirs.
On fait beaucoup de bruit, et puis on se console. «  (VI,XXI)
 
La jeune veuve
 
La perte d'un époux ne va point sans soupirs
On fait beaucoup de bruit, et puis on se console.
Sur les ailes du Temps la tristesse s'envole;
Le Temps ramène les plaisirs.
Entre la Veuve d'une année
et la Veuve d'une journée
La différence est grande: on ne croirait jamais
Que ce fût la même personne.
 
L'une fait fuir les gens, et l'autre a mille attraits.
Aux soupirs vrais ou faux celle-là s'abandonne;
C'est toujours même note et pareil entretien:
On dit qu'on est inconsolable;
On le dit, mais il n'en est rien,
Comme on verra par cette Fable,
Où plutôt par la vérité.
L'Époux d'une jeune beauté
Partait pour l'autre monde. À ses côtés sa femme
Lui criait: Attends-moi, je te suis; et mon âme,
Aussi bien que la tienne, est prête à s'envoler.
Le mari fait seul le voyage.
La Belle avait un père, homme prudent et sage:
Il laissa le torrent couler.
à la fin, pour la consoler,
Ma fille, lui dit-il, c'est trop verser de larmes:
Qu'à besoin le défunt que vous noyiez vos charmes?
Puisqu'il est des vivants, ne songez plus aux morts
Je ne dis pas que tout à l'heure
Une condition meilleure
Change en des noces ces transports;
Mais, après certain temps, souffrez qu'on vous propose
Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose
Que le défunt. - Ah! Dit-elle aussitôt,
Un cloître est l'époux qu'il me faut.
Le père lui laissa digérer sa disgrâce.
Un mois de la sorte se passe.
L'autre mois on l'emploie à changer tous les jours
Quelque chose à l'habit, au linge, à la coiffure.
Le deuil enfin sert de parure,
En attendant d'autres atours.
Toutes la bande des Amours
Revient au colombier: les jeux, les ris,la danse,
Ont aussi leur tour à la fin.
On se plonge soir et matin
Dans la fontaine de Jouvence.
Le Père ne craint plus ce défunt tant chéri;
Mais comme il ne parlait de rien à notre Belle;
Où donc est le jeune mari
Que vous m'avez promis? dit-elle.
 
 
De même, dans un de ses Contes, il écrit:
 
« De quelque désespoir qu'une âme soit atteinte
La douleur est toujours moins forte que la plainte » (Ve P, 5, p. 638) (La Matrone)
 
Autrement dit: on gémit plus qu'on a mal.

Le secret?
 
« Rien ne pèse tant qu'un secret
Le porter loin est difficile aux Dames »
 
Il est vrai qu'il ajoute:
 
« Et je sais même sur ce fait
Bon nombre d'hommes qui sont femmes » (VIII, 6)
 
Flèche dirigée contre les hommes, sans doute, et justifiée: mais ce sont les femmes qui servent de point de comparaison.

Ailleurs, il écrit:
 
« Je ne suis pas de ceux qui disent: ce n'est rien:
C'est une femme qui se noie ».
 
Certes, il écrit aussitôt:
 
« Je dis que c'est beaucoup; et ce sexe vaut bien
Que nous le regrettions, puisqu'il fait notre joie » (III,16).
 
« Notre joie » sans plus.
 
L'argument est faible pour ne pas dire mauvais. N'insistons pas. Écoutons plutôt Jacqueline Bir nous dire, avec l'immense talent que nous lui connaissons, la Fable suivante:
 
La femme noyée
 
Je ne suis pas de ceux qui disent: ce n'est rien:
C'est une femme qui se noie.
Je dis que c'est beaucoup; et ce sexe vaut bien
Que nous le regrettions, puisqu'il fait notre joie.
Ce que j'avance ici n'est point hors de propos,
Puisqu'il s'agit dans cette Fable,
D'une femme qui dans les flots
Avait fini ses jours par un sort déplorable.
Son Époux en cherchait le corps,
Pour lui rendre en cette aventure
Les honneurs de la sépulture.
Il arriva que sur les bords
Du fleuve auteur de sa disgrâce
Des gens se promenaient ignorant l'accident.
Ce mari donc leur demandant
S'ils n'avaient de sa femme aperçu nulle trace:
Nulle, reprit l'un d'eux; mais cherchez-la plus bas;
Suivez le fil de la rivière.
Un autre repartit: Non, ne le suivez pas;
Rebroussez plutôt en arrière.
Quelle que soit la pente et l'inclination
Dont l'eau par sa course l'emporte,
L'esprit de contradiction
L'aura fait flotter d'autre sorte.
Cet homme se raillait assez hors de saison.
Quant à l'humeur soit, ou non,
Le défaut du sexe et sa pente,
Quiconque avec elle naîtra
Sans faute avec elle mourra,
Et jusqu'au bout contredira,
Et, s'il peut, encor par-delà.
 
Les enfants? Il a eu un fils: il ne s'en est guère ou pas occupé. À vrai dire, il n'aimait pas les enfants. Il écrit, (I, 19) parlant d'eux:
 
« Que les parents sont malheureux, qu'il faille
Toujours veiller à semblable canaille! » (IX, 5)
 
ou
 
« Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille (et je ne t'ai jamais envié cet honneur) » (XI, 3).
 
Je continue:
 
« Certain enfant qui sentait le Collège
Doublement et doublement fripon
Par le jeune âge et par le privilège
Qu'ont les pédants (les Maîtres!) de gâter la raison... »
 
ou encore (IX, 2):
 
« Mais un fripon d'enfant, (cet âge est sans pitié)... »
 
ou (XI, 2):
 
« L'enfance n'aime rien »
 
Non, il n'aime pas les enfants (comme son siècle d'ailleurs!).
 
Dès 1672, il a perdu ses charges et donc ses revenus. En fait, il a toujours vécu, en parasite, dans le sillage, c'est-à-dire aux dépens et aux frais, de l'un ou l'autre protecteur: Fouquet, Marguerite de Lorraine, les Bouillon, Madame de la Sablière, auprès de laquelle il a passé vingt années de son existence et qui, déménageant, disait emporter avec elle son chien, son chat et son La Fontaine. Il mourut, âgé de 73 ans, chez un autre protecteur-bienfaiteur: Monsieur d'Hervart.
L'homme était timide, ingénu, candide, indolent, indifférent aux réalités de la vie quotidienne, perdu dans ses rêveries et dans son travail. « Grossier, lourd et stupide », écrit un bon observateur, La Bruyère. « Plus bête que méchant » dit un de ses amis pour l'excuser auprès du confesseur qui le retourne sur le grill. Distrait, par surcroît, à un degré incroyable. À table, chez un ami, il s'ennuie. Il se lève. On lui dit: « Où allez-vous? ». Il répond: « À l'Académie ». On lui représente qu'il n'est encore que deux heures, et qu'il a bien le temps. « Je le sais, répond-il, aussi je prendrai le plus long ». Il assiste au funérailles d'un de ses amis. Huit jours après, il va demander des nouvelles de sa santé à sa nièce.
 
Un enfant, à bien des égards. Il écrit (VIII, 4):
 
« Si Peau d'âne m'était conté
J'y prendrais un plaisir extrême
Le monde est vieux, dit-on: je le crois. Cependant
Il faut l'amuser encor comme un enfant ».
 
Il a composé sa propre épitaphe qui le dépeint parfaitement:
 
« Jean s'en alla comme il était venu
Mangea le fonds avec le revenu
Tint les trésors chose peu nécessaire.
Quant à son temps, bien sut le dispenser
Deux parts en fit dont il soûlait passer
L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire ». Et ailleurs:
 
« J'aurai vécu sans soins (c'est-à-dire sans souci) et mourrai sans remords ». Donc, ne pas faire de projets, est, à ses yeux, faire preuve de sagesse (pensons à Perrette et à son pot au lait). S l'on en fait, la déception est proche et inévitable. Voyez le Curé, Jean Chouart, qui va enterrer un mort. Très allégrement, il faut en convenir. Trop, diront certaines. Mais, encore une fois, nous sommes ici dans la tradition des fabliaux.
 
Le curé et le mort (VII, 10)
 
Un mort s'en allait tristement
S'emparer de son dernier gîte;
Un curé s'en allait gaiement
Enterrer ce mort au plus vite.
Notre défunt était en carrosse porté,
Bien et dûment empaqueté,
Et vêtu d'une robe, hélas! Qu'on nomme bière,
Robe d'hiver, robe d'été,
Que les morts ne dépouillent guère.
Le pasteur était à côté,
Et récitait à l'ordinaire
Maintes dévotes oraisons,
Et des psaumes et des leçons,
Et des versets et des répons:
Monsieur le Mort, laissez-nous faire,
On vous en donnera de toutes les façons;
Il ne s'agit que du salaire.
Messire Jean Chouart couvait des yeux son mort,
Comme si l'on eût dû lui ravir ce trésor,
Et des regards semblait lui dire:
Monsieur le Mort, j'aurai de vous
Tant en argent, et tant en cire,
Et tant en autres menus coûts.
Il fondait là-dessus l'achat d'une feuillette
Du meilleur vin des environs;
Certaine nièce assez proprette
Et sa chambrière Pâquette
Devaient avoir des cotillons.
Sur cette agréable pensée
Un heurt survient, adieu le char.
Voilà Messire Jean Chouart
Qui du choc de son mort a la tête cassée:
Le Paroissien en plomb entraîne son Pasteur;
Notre Curé suit son Seigneur;
Tous deux s'en vont de compagnie.
Proprement toute notre vie
Est le curé Chouart, qui sur son mort comptait,
Et la fable du Pot au lait.
 
 
À quoi bon, d'ailleurs, s'agiter? Il écrit (VII, 11):
 
« Qui ne court après la fortune?
Je voudrais être en lieu d'où je pusse aisément
Contempler la foule importune
De ceux qui cherchent vainement
Cette fille du Sort de royaume en royaume,
Fidèles courtisans d'un volage fantôme. »
Et de nous conter l'histoire de « L'homme qui veut forcer la chance » et de « L'homme qui l'attend dans son lit ». Moralité: après mille traverses et mille malheurs, le premier décide de ne plus jamais bouger:
 
« En raisonnant de cette sorte,
Et contre la Fortune ayant pris ce conseil,
Il la trouve assise à la porte
De son ami plongé dans un profond sommeil. » (VII, 11)
 
C'est, d'une certaine façon, le quiétisme de Madame Guyon.
 
Il poursuit (VII, 12): « Défions-nous du sort, et prenons garde à nous après le gain d'une bataille ». Autrement dit: le sort s'acharne sur les vainqueurs. Donc ne nous agitons pas.
 
La Fontaine aspire avant tout à la tranquillité, à la paix de l'âme, du cœur et de l'esprit, à la retraite, comme on disait en son siècle.
 
Écoutons-le exprimer, chanter serait plus exact, cette douce nostalgie de la solitude.
 
Le songe d'un habitant du mogol
 
Jadis certain Mogol vit en songe un Vizir
Aux champs alysiens possesseur d'un plaisir
Aussi pur qu'infini, tant en prix qu'en durée;
Le même songeur vit en une autre contrée
Un Ermite entouré de feux,
Qui touchait de pitié même les malheureux.
Le cas parut étrange, et contre l'ordinaire:
Minos en ces deux morts semblait s'être mépris.
Le dormeur s'éveilla, tant il en fut surpris.
Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère,
Il se fit expliquer l'affaire.
L'interprète lui dit: ne vous étonnez point;
Votre songe a du sens; et si j'ai sur ce point
Acquis tant soit peu d'habitude,
C'est un avis des Dieux. Pendant l'humain séjour,
Ce Vizir quelquefois cherchait la solitude;
Cet Ermite aux Vizirs allait faire sa cour.
 
Si j'osais ajouter au mot de l'interprète,
J'inspirerais ici l'amour de la retraite;
Elle offre à ses amants des biens sans embarras,
Biens purs, présents du Ciel, qui naissent sous les pas.
Solitude où je trouve une douceur secrète,
Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais,
Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais?
Oh! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles!
Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours et des villes,
M'occuper tout entier, et m'apprendre des Cieux
Les divers mouvements inconnus à nos yeux,
Les noms et les vertus de ces clartés errantes
Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes!
Que si je suis né pour de si grands projets,
Du moins que les ruisseaux m'offrent de doux objets!
Que je peigne en mes Vers quelque rive fleurie!
La Parque à filets d'or n'ourdira point ma vie;
Je ne dormirai point sous de riches lambris;
Mais voit-on que le somme en perde de son prix?
En est-il moins profond, et moins plein de délices?
Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.
Quand le moment viendra d'aller trouver les morts,
J'aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords.
 
Pareille Fable illustre à merveille le génie littéraire de La Fontaine qui ne réside pas dans la Fable proprement dite, c'est-à-dire dans l'histoire, qui n'est souvent qu'une historiette plaisante et joliment coloriée; mais dans sa « morale », dans les quelques vers qui dégagent sa pensée, et dont la grandeur, le souffle, la profondeur révèlent la philosophie du Fabuliste, ce qui précède n'étant que le prétexte.
 
Dans Le Songe d'un habitant du Mogol, cette philosophie est épicurienne, plaisante, souriante mais, nous le verrons, elle peut se montrer dure, exigeante et sévère, disons: stoïque.
 
Il écrit, par exemple (IX, 7):
 
« Il en faut revenir toujours à son destin,
C'est-à-dire à la loi par le ciel établie:
Parlez au diable, employez la magie.
Vous ne détournerez nul être de sa fin.»
 
C'est pourquoi, il n'est pas sage de vouloir être trop sage. Il faut savoir prendre des risques: « Le sage quelque fois fait bien d'exécuter, avant que de donner le temps à la sagesse / d'envisager le fait, et sans la consulter » (X, 13). Ne pas essayer de voir trop loin, ne point ratiociner, ne point lanterner.
 
De toute façon, « vous ne détournerez nul être de sa fin ». Et, comme il dit si joliment, dans le discours à Madame de la Sablière: « Du feu dont je brillais en ma saison nouvelle / je le dois employer, suffisamment instruit / que le plus beau couchant est voisin de la nuit ».
 
Voilà la raison pour laquelle le Fabuliste en veut tellement à ceux qui prétendent « qu'au Livre du Destin, les mortels peuvent lire ». « C'est erreur ou plutôt c'est crime de le croire », affirme-t-il. « Puis, quand ainsi serait, ajoute-t-il, à quelle utilité? » « Pour nous faire éviter des maux inévitables? » C'est, au sens propre du mot une leçon de sagesse stoïque: la dignité de l'Homme est d'accepter, d'assumer, son destin. Éclate ensuite une véritable explosion de colère dirigée contre « les faiseurs d'horoscope », les devins, les « souffleurs », les spéculateurs, suivie, sur un ton apaisé, d'une brève morale concernant ceux « qui baillent aux chimères ». Écoutons donc la Fable de L'astrologue qui se laisse tomber dans un puits, l'une des plus puissantes du Fabuliste.
 
L'astrologue (II, 13)
 
Un Astrologue un jour se laissa choir
Au fond d'un puits. On lui dit: Pauvre bête,
Tandis qu'à peine à tes pieds tu peux voir,
Penses-tu lire au-dessus de ta tête?
 
Cette aventure en soi, sans aller plus avant,
Peut servir de leçon à la plupart des hommes.
Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes,
Il en est peu qui fort souvent
Ne se plaisent d'entendre dire
Qu'au Livre du Destin les mortels peuvent lire.
Mais ce Livre qu'Homère et les siens ont chanté,
Qu'est-ce que le hasard parmi l'Antiquité,
Et parmi nous la Providence?
Or du hasard il n'est point de science:
S'il en était, on aurait tort
De l'appeler hasard, ni fortune, ni sort,
Toutes choses très incertaines.
Quant aux volontés souveraines.
De celui qui fait tout, et rien qu'avec dessein,
Qui les sait, que lui seul? Comment lire en son sein?
Aurait-il imprimé sur le front des étoiles
Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles?
À quelle utilité? Pour exercer l'esprit
De ceux qui de la Sphère et du Globe ont écrit?
Pour nous faire éviter des maux inévitables?
Nous rendre dans les biens de plaisirs incapables?
Et causant du dégoût pour ces biens prévenus,
Les convertir en maux devant qu'ils soient venus?
C'est erreur, ou plutôt c'est crime de le croire.
Le Firmament se meut; les Astres font leur cours,
Le Soleil nous luit tous les jours,
Tous les jours sa clarté succède à l'ombre noire,
Sans que nous en puissions autre chose inférer
Que la nécessité de luire et d'éclairer,
D'amener les saisons, de mûrir les semences,
De verser sur les corps certaines influences.
Du reste, en quoi répond au sort toujours divers
Ce train toujours égal dont marche l'Univers?
Charlatans, faiseurs d'horoscope,
Quittez les Cours des Princes de l'Europe;
Emmenez avec vous les souffleurs tout d'un temps.
Vous ne méritez pas plus de foi que ces gens.
Je m'emporte un peu trop: revenons à l'histoire
De ce Spéculateur qui fut contraint de boire.
Outre la vanité de son art mensonger,
C'est l'image de ceux qui bâillent aux chimères,
Cependant qu'ils sont en danger,
Soit pour eux, soit pour leurs affaires.
 
Vous pouvez le constater: La Fontaine peut être extrêmement dur. En fait, il a des hommes une vision profondément noire, janséniste. Il porte sur eux un jugement impitoyable.
 
La preuve?
 
Écoutons-le « moraliser »: « la raison du plus fort est toujours la meilleure » (I, 10) ou « selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir » (VII, 1).
 
Les relations entre les États? Les loups ont fait la paix avec les brebis, écartent les chiens devenus, selon eux, inutiles. Résultat: les loups « étranglent les moutons les plus gras ». La Fontaine nous fait la leçon:
 
« Nous pouvons conclure de là
Qu'il faut faire aux méchants guerre continuelle
La paix est fort bonne de soi
J'en conviens, mais de quoi sert-elle
avec des ennemis sans foi? » (III, 13)
 
Autre « morale »: l'injustice est chose normale.
 
« Jupin pour chaque état mis deux tables au monde:
L'adroit, le vigilant et le fort sont assis
À la première (la bonne, l'opulente!): et les petits
Mangent leur reste à la seconde » (X, 6)
 
Est-ce tout? Non! Que valent les liens du sang, les promesses faites à un père mourant? Le père mort,
 
« Leur amitié fut courte autant qu'elle était rare,
Le sang les avait joints, l'intérêt les sépare » (IV, 18)
 
La camaraderie?
 
« Deux coqs vivaient en paix
Une poule survint, et voilà
La guerre allumée » (VII, 12)
 
« Le lion devenu vieux? » Si vous êtes faible, il vous faudra subir « le coup de pied de l'âne », le plus douloureux parce que le plus humiliant. L'homme ne respecte que la force (III, 14).
 
Autre facette de l'âme humaine: l'ingratitude. Je cite encore:
 
« Voilà le train du Monde et de ses sectateurs:
On s'y sert du bienfait contre les bienfaiteurs » (XII, 16)
 
Que vaut l'âge?
 
« La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir;
La vieillesse est impitoyable » (XII, 5)
 
La médisance et les cancans?
 
Quoique vous fassiez, vous en serez victime:
 
« Suivez Mars, l'Amour ou le Prince,
Allez, venez, courez, demeurez en province,
Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement,
Les gens en parleront, n'en doutez nullement » (III, 1)
 
Au demeurant, nous ne nous voyons jamais tels que nous sommes: « Lynx envers nos pareils et taupes envers nous » (I, 7), réservant, dans la besace de la vie, la poche de derrière – celle que l'on ne voit pas – « pour nos défauts » « et celle de devant pour les défauts d'autrui ». C'est pourquoi, je continue à citer:
 
« Nous n'écoutons d'instincts que ceux qui sont les nôtres
Et ne croyons le mal que quand il est venu » (I, 8)
 
Quitte alors à accuser l'injustice du sort:
 
« Le bien, nous le faisons; le mal, c'est la Fortune;
On a toujours raison, le Destin toujours tort » (VII, 13)
 
Ou,
 
« Est-on sot, étourdi, prend-on mal ses mesures;
On pense en être quitte en accusant le sort:
Bref, la Fortune a toujours tort » (V, 2)
 
La Fortune, le destin est ce que l'on nomme la Chance de nos jours – ou la Malchance, selon les cas et les moments.
 
Autre « moralité »: méfions-nous des eaux dormantes, « image d'un sommeil doux, paisible et tranquille » (VIII, 23):
 
« Les gens sans bruit sont dangereux ».
 
D'autres exemples encore? Ils abondent. Vous connaissez évidemment l'admirable fable qui a pour titre: Le Paysan du Danube (XI, 7). Ce paysan, « ours mal léché » s'il en fut, député des « villes que lave le Danube » et – La Fontaine précise:
 
« ... Il n'était point d'asiles
Où l'avarice (= l'impérialisme) des Romains
Ne pénétrait alors... »
 
Ce colonisé s'en vient à Rome faire le procès de la colonisation et termine son réquisitoire en s'écriant:
 
« Je finis. Punissez de mort
Une plainte un peu trop sincère »
 
On ne le punit pas. Bien mieux: on le fait patricien, on le donne en modèle « aux parleurs à venir ».
 
La Fontaine constate brutalement:
 
« On ne sut pas longtemps à Rome
Cette éloquence entretenir »
 
Autrement dit: la morale, ni la dignité n'ont pas place dans la Cité.
 
Et la terrible Fable Les Compagnons d'Ulysse (XII, 1)?
À son compagnon d'aventure et de misère, métamorphosé en loup, le madré Roi d'Ithaque propose de redevenir « homme de bien ».
 
« En est-il? dit le Loup: pour moi je n'en vois guère
...
Si j'étais homme, par ta foi,
Aimerais-je moins le carnage?
Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous:
Ne vous êtes-vous pas l'un à l'autre des loups?
Tout bien considéré, je te soutiens en somme
Que, scélérat pour scélérat,
Il vaut mieux être un loup qu'un homme »
 
Discours amer qui rappelle la sentence du philosophe anglais Hobbes, l'auteur du Leviathan:
Homo Homini Lupus.
 
Lucidité impitoyable, cruelle, machiavellienne pourrait-on dire, devant le spectacle d'un monde tout entier d'injustice, de fanatisme et de violence: le « bonhomme » La Fontaine est amer et dur. Il suffit, pour s'en convaincre, d'observer ses traits tels qu'ils apparaissent, gravés par le talent du peintre de Troy.
 
Mais pareille lucidité n'exclut ni la sérénité, ni l'indulgence. C'est parce que le Philinte (de Molière) voit les hommes tels qu'ils sont – fourbes, cruels, méchants – qu'il n'est pas déçu par eux (Cf. Alceste et ses illusions). La Fontaine fait preuve d'une sérénité souriante, amusée, pourrait-on dire,
devant les manifestations de vanité, d'avarice, de sottise, de lâcheté, de conformisme qui tissent la trame de toute société.
 
D'une sagesse: indulgente? Méprisante? Les deux, sans doute, en proportions égales – devant le manque de fermeté des hommes face à ce qui les attend – la maladie, la souffrance, le vieillissement et la mort.
 
Voici pour illustrer ce thème, voici la grande, la très grande fable (VIII, 1) intitulée La Mort et le Mourant. Elle se compose de quatre parties. La première sur le thème général: « La mort ne surprend pas le sage ». La Fontaine a écrit d'ailleurs: « Quitte-t-il ce séjour / Rien ne trouble sa fin: c'est le soir d'un beau jour » (XII, 25). La deuxième partie: la plaidoirie d'un vieillard qui demande à la Mort « d'attendre quelque peu » tant il a encore de choses à faire. La troisième, la réplique de la Mort: elle est d'une brutalité inouïe. Au vieillard qui a très respectueusement vouvoyé la Mort, celle-ci réplique en le tutoyant, comme quelqu'un qui n'a pas de compte à rendre: Tu es vieux, « Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus ». Pour qui et pour quoi veux-tu vivre encore? Et la quatrième partie, la réflexion de La Fontaine lui-même, l'andante d'une sagesse apaisée. Mais qui se clôt par un ultime et brutal coup de cymbales: « le plus semblable aux morts meurt le plus à regret ».
 
Écoutons, dite par Jacqueline Bir, cette très difficile Fable: son ampleur, son phrasé majestueux; sa haute exigence morale en font, je le crois, la plus belle des Fables de La Fontaine.
 
La mort et le mourant (VIII, 1)
 
La Mort ne surprend point le sage ;
Il est toujours prêt à partir,
S'étant su lui-même avertir
Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage.
Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps :
Qu'on le partage en jours, en heures, en moments,
Il n'en est point qu'il ne comprenne
Dans le fatal tribut ; tous sont de son domaine ;
Et le premier instant où les enfants des rois
Ouvrent les yeux à la lumière,
Est celui qui vient quelquefois
Fermer pour toujours leur paupière.
Défendez-vous par la grandeur,
Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse,
La mort ravit tout sans pudeur
Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.
Il n'est rien de moins ignoré,
Et puisqu'il faut que je le dise,
Rien où l'on soit moins préparé.
Un mourant qui comptait plus de cent ans de vie,
Se plaignait à la Mort que précipitamment
Elle le contraignait de partir tout à l'heure,
Sans qu'il eût fait son testament,
Sans l'avertir au moins. Est-il juste qu'on meure
Au pied levé ? dit-il : attendez quelque peu.
Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ;
Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ;
Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile.
Que vous êtes pressante, ô Déesse cruelle !
- Vieillard, lui dit la mort, je ne t'ai point surpris ;
Tu te plains sans raison de mon impatience.
Eh n'as-tu pas cent ans ? trouve-moi dans Paris
Deux mortels aussi vieux, trouve-m'en dix en France.
Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis
Qui te disposât à la chose :
J'aurais trouvé ton testament tout fait,
Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait ;
Ne te donna-t-on pas des avis quand la cause
Du marcher et du mouvement,
Quand les esprits, le sentiment,
Quand tout faillit en toi ? Plus de goût, plus d'ouïe :
Toute chose pour toi semble être évanouie :
Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus :
Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus
Je t'ai fait voir tes camarades,
Ou morts, ou mourants, ou malades.
Qu'est-ce que tout cela, qu'un avertissement ?
Allons, vieillard, et sans réplique.
Il n'importe à la république
Que tu fasses ton testament.
La mort avait raison. Je voudrais qu'à cet âge
On sortît de la vie ainsi que d'un banquet,
Remerciant son hôte, et qu'on fit son paquet ;
Car de combien peut-on retarder le voyage ?
Tu murmures, vieillard ; vois ces jeunes mourir,
Vois-les marcher, vois-les courir
A des morts, il est vrai, glorieuses et belles,
Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles.
J'ai beau te le crier ; mon zèle est indiscret :
Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.
 
 
Attitude stoïcienne devant la Mort, on en conviendra. « Mais n'avez-vous pas dit, objectera-t-on, que La Fontaine était surtout un épicurien? » Sans doute. Mais, si l'on ne s'en tient pas à la signification courante, vulgaire, de ce mot, la contradiction n'est pas aussi grande qu'il y paraît. Le point de départ est le même: c'est l'attitude devant la vie, la réaction profonde, face à la vision désenchantée du monde, qui diffère.
 
La Fontaine affronte stoïquement son destin. Mais il vit sa vie de la façon la plus épicurienne qui soit, en la partageant entre la Volupté et l'Amitié.
 
Il nous as donné les raisons pour lesquelles le stoïcisme n'avait pas ses faveurs. Dans cette très belle Fable qui a pour titre Le philosophe Scythe (XII, 20), il écrit: le stoïcisme est « indiscret », il...
 
« ... retranche de l'âme
Désirs et passions, le bon et le mauvais,
Jusqu'aux plus innocents souhaits.
Contre de telles gens, quant à moi, je réclame.
Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort;
Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort. »
 
Le Fabuliste a choisi, quant à lui, le mode de vie épicurien: celle de la Volupté et de l'Amitié.
 
La première « grande affaire » dans la vie de notre « Bonhomme » a été en effet l'amitié.
 
La Fontaine a aimé être aimé, avoir des amis, aimer ses amis: Maucroix, Molière, Boileau, Racine, La Rochefoucauld, d'autres encore. Belle et rare brochette, on en conviendra. À Madame de la Fayette (1696), il écrit: « Je vous aime, aimez-moi toujours ». En outre, si étrange que cela puisse paraître, l'inconstant La Fontaine était fidèle en amitié.
 
En veut-on des preuves? Elles abondent. En voici quelques-unes parmi les plus significatives.
 
Au début de 1659, Fouquet, surintendant des finances du Roi, confie au Poète le soin de composer un ouvrage à la gloire de Vaux-le-Vicomte. En 1661, après la fête somptueuse que Fouquet a donnée en l'honneur du Roi, le surintendant est arrêté. Quelques mois plus tard, La Fontaine publie son Élégie aux Nymphes de Vaux. Autre exemple: son ami Jannart, impliqué dans la disgrâce de Fouquet, est exilé à Limoges. La Fontaine l'y accompagne. Autre exemple encore: en 1682, La Fontaine publie le poème qu'il a consacré au quinquina. Celui-ci est adressé à la duchesse de Bouillon, elle aussi en disgrâce. À l'époque, il fallait du courage pour agir de la sorte, car c'était braver le Roi lui-même qui avait longue mémoire.
 
Écoutons cette Fable écrite à la gloire de l'amitié. On a chanté l'amour mille et mille fois. On a rarement écrit sur l'amitié quelque chose d'aussi profondément ressenti et d'aussi discrètement exprimé.
 
Les deux amis
 
Deux vrais amis vivaient au Monomotapa :
L’un ne possédait rien qui n’appartînt à l’autre :
Les amis de ce pays-là
Valent bien dit-on ceux du nôtre.
Une nuit que chacun s’occupait au sommeil,
Et mettait à profit l’absence du soleil,
Un de nos deux amis sort du lit en alarme :
Il court chez son intime, éveille les valets :
Morphée avait touché le seuil de ce palais.
L’Ami couché s’étonne, il prend sa bourse, il s’arme ;
Vient trouver l’autre, et dit : « Il vous arrive peu
De courir quand on dort ; vous me paraissiez homme
À mieux user du temps destiné pour le somme :
N’auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu ?
En voici. S’il vous est venu quelque querelle,
J’ai mon épée, allons. Vous ennuyez-vous point
De coucher toujours seul ? Une esclave assez belle
Était à mes côtés : voulez-vous qu’on l’appelle » ?
— Non, dit l’ami, ce n’est ni l’un ni l’autre point :
Je vous rends grâce de ce zèle.
Vous m’êtes en dormant un peu triste apparu ;
J’ai craint qu’il ne fût vrai, je suis vite accouru.
Ce maudit songe en est la cause.
Qui d’eux aimait le mieux? Que t’en semble, lecteur ?
25 Cette difficulté vaut bien qu’on la propose.
Qu’un ami véritable est une douce chose.
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ;
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même.
Un songe, un rien, tout lui fait peur
Quand il s’agit de ce qu’il aime.
 
 
À côté de l'amitié, nous trouvons ce que le Fabuliste appelle la Volupté, c'est-à-dire la recherche des plaisirs simples, discrets, raffinés, le jeu, le rêve, la musique, les amours, la ville et la campagne, « enfin tout », écrit notre Fabuliste.
 
Dans l'hymne à la Volupté que La Fontaine a écrit quand il avait 48 ans:
 
« Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique »
 
  • l'un des plus beaux vers, selon moi, de la langue française.
Douce Volupté...
 
Je vous ai dit qu'il n'était pas assuré qu'il aimât les femmes; mais il aimait aimer. Comme dit Saint Augustin: Nondum amabam, sed amare amabam. Écoutons-le donc chanter « le temps d'aimer » dans cette Fable qui s'intitule Les Deux pigeons. Elle commence par ces vers célèbres – et terribles:
 
« Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre.
L'un deux s'ennuyant au logis
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays » (IX, 2)
 
Du fait de cette folie, le Voyageur court mille dangers, échappe difficilement à mille morts, et revient au logis très dépenaillé.
 
Voici la morale que le Fabuliste tire de cette histoire:
 
Les deux pigeons (IX, 2)
 
Deux Pigeons s'aimaient d'amour tendre.
L'un d'eux s'ennuyant au logis
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays.
L'autre lui dit : Qu'allez-vous faire ?
Voulez-vous quitter votre frère ?
L'absence est le plus grand des maux :
Non pas pour vous, cruel. Au moins, que les travaux,
Les dangers, les soins du voyage,
Changent un peu votre courage.
Encor si la saison s'avançait davantage !
Attendez les zéphyrs. Qui vous presse ? Un corbeau
Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau.
Je ne songerai plus que rencontre funeste,
Que Faucons, que réseaux. Hélas, dirai-je, il pleut :
Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,
Bon souper, bon gîte, et le reste ?
Ce discours ébranla le cœur
De notre imprudent voyageur ;
Mais le désir de voir et l'humeur inquiète
L'emportèrent enfin. Il dit : Ne pleurez point :
Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite ;
Je reviendrai dans peu conter de point en point
Mes aventures à mon frère.
Je le désennuierai : quiconque ne voit guère
N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint
Vous sera d'un plaisir extrême.
Je dirai : J'étais là ; telle chose m'advint ;
Vous y croirez être vous-même.
À ces mots en pleurant ils se dirent adieu.
Le voyageur s'éloigne ; et voilà qu'un nuage
L'oblige de chercher retraite en quelque lieu.
Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage
Maltraita le Pigeon en dépit du feuillage.
L'air devenu serein, il part tout morfondu,
Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie,
Dans un champ à l'écart voit du blé répandu,
Voit un pigeon auprès ; cela lui donne envie :
Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d'un las,
Les menteurs et traîtres appas.
Le las était usé ! si bien que de son aile,
De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin.
Quelque plume y périt ; et le pis du destin
Fut qu'un certain Vautour à la serre cruelle
Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle
Et les morceaux du las qui l'avait attrapé,
Semblait un forçat échappé.
Le vautour s'en allait le lier, quand des nues
Fond à son tour un Aigle aux ailes étendues.
Le Pigeon profita du conflit des voleurs,
S'envola, s'abattit auprès d'une masure,
Crut, pour ce coup, que ses malheurs
Finiraient par cette aventure ;
Mais un fripon d'enfant, cet âge est sans pitié,
Prit sa fronde et, du coup, tua plus d'à moitié
La volatile malheureuse,
Qui, maudissant sa curiosité,
Traînant l'aile et tirant le pié,
Demi-morte et demi-boiteuse,
Droit au logis s'en retourna.
 
 
« Ai-je passé le temps d'aimer » écrit mélancoliquement le Fabuliste: il avait, à l'époque, 56 ans. Il est vrai que les barbons de Molière en avaient 43.
 
Que de thèmes seraient encore à dégager! Que de fables seraient encore à citer! Celle-ci (VIII, 26) par exemple, où La Fontaine ne se montre guère démocrate:
 
« Que j'ai toujours haï les pensers du vulgaire!
Qu'il me semble profane, injuste et téméraire;
Mettant de faux milieux entre la chose et lui, (« corps opaque »)
Et mesurant par soi ce qu'il voit en autrui! »
 
Autrement dit: ramenant tout à la mesure de sa propre médiocrité.
 
Une autre Fable? Elle illustre la pensée de Lord Acton: « Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument » (à quoi j'ajouterais volontiers qu'en outre, il isole des hommes):
 
« Magistrats, Princes et Ministres,
Vous que doivent troubler mille accidents sinistres,
Que le malheur abat, que le bonheur corrompt.
Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne » (XII, 29)
 
Et cette fable-ci – Le Vieillard et les trois jeunes gens (XI, 8) – qui dit si bien la cruauté (inconsciente?) de la jeunesse. Au vieillard qui plante un arbre, les jouvenceaux ricanent:
 
« À quoi bon changer votre vie
Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous?
Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées:
Quittez le long espoir et les vastes pensées:
Tout cela ne convient qu'à nous »
 
Il y aurait donc encore beaucoup à dire, mais il me faut terminer ici la réflexion que j'ai tenté de mener sur le plus grand poète du XVIIème siècle.
 
Léo MOULIN


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