Schopenhauer et le surf, par Pol Charles


Auteur : Pol Charles


Schopenhauer et le surf   Frédéric SCHIFFTER, Philosophie sentimentale, Flammarion, 2010   E.M. Cioran. Pas ce qu’on appelle un joyeux drille, même si on peut (doit ?) le soupçonner de frimer çà et là. Schiffter lui emprunte son exergue : « Le malheur veut qu’une fois lucide, on le devienne toujours davantage : nul moyen de tricher ou de reculer. » Schiffter tient que « philosopher ne consiste pas à enseigner à vivre ou à mourir, encore moins à nous consoler de notre finitude, mais à examiner la pertinence de notions tenues pour évidentes, à démystifier des foutaises ronflantes, à mettre un nez rouge aux idoles. » Questionnement, donc, et lucidité. Ça nous a valu, en 2001, l’iconoclaste Sur le blabla et le chichi des philosophes et, en 2008, Le bluff éthique où le prof de philo au lycée technique d’Anglet (Biarritz), par ailleurs beau gosse et passionné (j’emploie l’adjectif à dessein, on lira plus bas pourquoi) de surf, flinguait les philosophes moralisateurs et autres dispensateurs gnangnan de recettes magiques pour accéder au bonheur, à la joie et à l’empathie – en point de mire : Onfray, Comte-Sponville, Luc Ferry… Philosophie sentimentale constitue « un essai de réflexions […] inspirées par dix aphorismes empruntés à des penseurs et des écrivains qui [l’] ont marqué : l’Ecclésiaste, Montaigne, Chamfort, Schopenhauer, Nietzsche, Proust, Pessoa, Freud, Ortega y Gasset, Rosset. » Oui ; mais l’oxymore du titre ? Robert Maggiori (dans Libération, 9.9.10) a raison d’y lire « une sentimentalisation de la fonction du philosophe. » Reste que la tonalité est noire, si la philosophie ici dispensée ne pèse pas ses tonnes de notes de bas de page et de pilpouls pédants. Va donc pour « noire » ; de toutes façons, « rien n’est moins fécond que le bonheur. » Et Schopenhauer, l’un des maîtres de Schiffter, ne fait rien d’autre qu’illustrer « le néant de tout. » On peut comprendre cet éblouissement noir de la « nihilité » (Montaigne) chez un enfant de neuf ans qui croit son père à Dakar quand il meurt d’épectase, comme un célèbre cardinal, en France, dans les bras de sa maîtresse ; à l’orphelin, « tout religieux, philosophe ou idéologue […] fera l’effet d’un mystificateur et il recevra n’importe quel idéal de spiritualité, de sagesse individuelle ou de bonheur collectif comme une plaisanterie. » Le monde n’est plus dès lors qu’une mécanique démantibulée : il n’y a pas d’ordo ab chao. Pas de cosmos ni de mundus chers aux Grecs et aux Romains, mais le hasard et la mort : Schiffter revendique son « acosmisme ». Est-ce douloureux, docteur ? Non, puisque Schiffter est un philosophe sentimental, qui semble revenu de tout mais qu’un coup de foudre sur une plage où on pratique le surf a transformé en « midinet » ; le terme, masculinisé par Georges Perros, apparaît aux dernières lignes du livre. Non, même pas mal, comme quand on réagit en bravache. Avec plein de petits bonheurs qui ne demandent qu’à devenir grands : à lire la Série Noire plutôt que les auteurs barbifiants des programmes (Sartre et Wittgenstein furent des aficionados de cette littérature) ; à lire et relire son cher Montaigne et le découvrir coquin (« Quand sa femme mandait un prêtre pour célébrer un office, Montaigne, alléguant le besoin de se recueillir seul, se retirait dans sa chambre, au premier étage. Grâce à une gaine acoustique creusée dans le mur, il ne ratait rien de la messe qu’il suivait avec dévotion du fond de son lit – en compagnie, souvent, d’une jeune soubrette. ») ; à voir ou revoir à l’écran Bergman, Peckinpah, Visconti, Antonioni, Allen (il y a plus mauvais choix) ; à dispenser quelques renversements de perspective à la Vaneigem (« l’art du gentilhomme est de faire glisser une demoiselle ayant le sens de la conversation vers la conversation des sens. ») ; bref, à être au bout du compte un dilettante : « ce substantif dérivé du verbe italien dilettare qui signifie « se délecter », et, partant, désigne « celui qui s’adonne à un art par plaisir » - […] ne peut que molester le sérieux des docteurs. »   Pol Charles

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