Découvrir la Gaule, par Jean-Paul Savignac


Auteur : Jean-Paul SAVIGNAC


Découvrir la Gaule                   Il existe un pays hautement exotique dont on n’entend presque jamais parler, encore moins connu que l’Amazonie ou la Patagonie, une des dernières terræ incognitæ du XXIème siècle, la Gaule. Ce début géographique, pour dire que sous nos pieds sommeille un trésor. C’est surtout à mes yeux une langue ancienne que l’on croyait perdue, le gaulois, et un territoire lointain et familier dans lequel je vois la terre des contes. La découverte du gaulois qui a été la mienne s’est faite très simplement. D’abord il y eut une lecture fortuite, dans la bibliothèque de la Sorbonne, du mince fascicule d’une revue pionnière, OGAM, qui présentait une liste en ordre alphabétique intitulée Vocabulaire de vieux-celtique. Il n’y avait que les entrées de la lettre A : aballos « pommier », abankos « esprit des eaux » etc. Cet humble ouvrage était propre à exciter la curiosité d’un étudiant engagé dans des études classiques. À l’École Pratique des Hautes Études, un peu plud tard, je fis la connaissance d’un vieux monsieur très savant, un élève de l’École, qui m’envoya le texte d’une inscription gauloise de trois mots avec les éléments de son déchiffrement. Une délectation linguistique ! Je vais vous la faire partager dans un instant. Après cela, parallèlement à mes humanités classiques, je lus La langue gauloise de Georges Dottin, dont je photocopiai pieusement le glossaire, car le livre n’existait qu’en bibliothèque, et tous les ouvrages que je pus trouver. J’appris ce qu’il y avait à savoir sur la langue gauloise, langue comme on dit fragmentaire, c’est-à-dire connue par des citations antiques, des gloses, des mots français, comme ruche, petit, changer, draps, chemin... et des inscriptions, mais que n’illustre aucun texte littéraire. Je m’essayai même au déchiffrement de nouvelles inscriptions. À présent, les quelques 2000 inscriptions antiques écrites en gaulois sont regroupées dans le Recueil des Inscriptions Gauloises (R. I. G.), éditions du C.N.R.S., Paris. Voici une inscription. Elles est tracée en caractères latins, mais ceux-ci notent du gaulois. Nous devons son déchiffrement à Joseph Vendryes.     NEDDAMON DELGU LINDA sur une petite coupe (1er siècle) trouvée à Banassac (Lozère) (L-50) dans le R.I.G.   Neddamon est la forme de génitif pluriel d’un adjectif au superlatif dont la signification est assurée par le vieil irlandais nessam « le plus proche » et le gallois nessaf de même sens. Delgu, première personne du singulier d’un verbe dont le sens est donné par le vieux breton delgim « tenir », le gallois daly, dal « contenir »   et le latin in-dulgeo « ne pas retenir, pardonner ». Linda (naguère lu linot) est l’accusatif pluriel neutre d’un nom lindon qui se retrouve dans le gallois llynn « boisson, lac », le breton lenn « étang, lac », le vieil irlandais lind « liquide, étang » (le nom de Dublin veut dire « étang noir ») et le toponyme français Lalinde. Le sens originel est « liquide ». Par spécialisation on obtient « boisson » et « étang ». Le sens est :   « DES PROCHAINS JE CONTIENS LA BOISSON »   Au cours d’un banquet, l’usage voulait que chacun bût une gorgée à une seule et même coupe qui passait de main en main. La coupe est censée rappeler aux buveurs qu’ils doivent laisser à boire à leurs voisins.                  Ce qui permet de déchiffrer cette langue celtique, c’est son caractère indo-européen. En comparant tel mot gaulois avec tel mot d’une langue d’origine indo-européenne on peut en découvrir le sens. Ainsi le mot duxtir, lu sur l’inscription du Larzac (trouvée en 1983), comparé à l’angl. daughter, all. Tochter, grec ancien thugater, sanskrit duhitar etc., il signifie « fille » (cf. dans la même inscription le mot matir « mère »). Beaucoup de termes gaulois se comprennent à partir de l’irlandais ancien et des langues dites néo-celtiques, restées proches de l’idiome antique. Ainsi le nom propre gaulois Iaros s’éclaire grâce au vieux-gallois iar et au breton armoricain yar qui veulent dire « poule ».                Outre ces vénérables inscriptions, subsistent 30 000 noms propres gaulois. Ces noms étant motivés, comme disent les linguistes (ils ont un sens, cf. en français M. Boulanger, dont le nom signifie « boulanger »), le stock lexical gaulois s’en trouve accru dans des proportions considérables.                 Permettez-moi de vous présenter quelques noms propres gaulois traduits. Voici, par exemple, une féerie où le végétal et l’animal s’allient à l’humain, offrant les trois aspects de la vie sous lesquels le divin peut apparaître (cela se voit jusque dans les enluminures irlandaises où, parfois, un personnage à tête humaine possède un corps d’animal dont la queue se termine en branche) :   Fille-du-Saule, Femme-Saule, Femme-If, Reine-des-Saules, Roi-des Frênes, Roi-d’Été, Chantre-d’Été, Roseau-d’En-Bas, Roseau-d’En-Haut, Roi-de-tous-les-Ours, Fille-des-Lèvres…   Voici encore l’écho d’un fracas guerrier héroïque :   Héros-des-Guerriers, Faucon-du-Combat, Force-d’un-Jeune-Aurochs, Ivre-de-Massacre, Roi-des-Tueurs, Fils-de-la-Terreur, Fureur-de-Chien, Furie-de-la-Hache, Voix-de-Hache, Hache-Sombre, Grande-Rage-Sombre… ou bien l’épanchement de toute la tendresse du monde :   Aime-Songe, Songe-Doux, Très-Douce, Fille-de-la-Douceur, Mère-à-l’Enfant, Bien-Aimé, Œil-de-Biche, Prairie-très-Douce, Lignée-de-la-Douceur, Riche-en-Douceurs, Cher-au-Dieu, Bien-doux, Bon-Bon, Riche-en-Désirs, Devine-Désirs, Bonté-du-Soleil…   Cette triple liste correspond aux trois étages de l’idéologie indo-européenne telle que l’a décrite Georges Dumézil, religion, guerre et fécondité. Aussi poétiques que des noms d’Indiens ! Je viens d’énoncer un poème. Ces noms nous rendent très proches ceux qui les ont portés. Nous sentons frémir leur présence et nous devinons leurs croyances, leur fierté, leurs penchants, leur destin.   Autre source abondante : les noms de lieux, en Europe, et en France en particulier. De nombreuses villes d’Europe tirent leur nom du celtique ancien : Berne, Bonn, Brno, Coïmbra, Dublin, Genève, Londres, Madrid, Milan, Ségovie, Trèves, Vienne… Une grande partie de la toponymie française parle gaulois. Paris, Lyon, Dijon, Arras, Cahors, Reims, Rennes, Rouen, Caen, Toulon, Tours… sont gaulois, et ont un sens. Sur les 36 565 communes de France, au moins 4000 portent un nom d’origine gauloise assurée. Et le travail étymologique n’est pas fini. Deux départements sur trois ont une préfecture ou une sous-préfecture au nom venant du gaulois. Un quart de nos régions proviennent de la même langue. Un tiers des départements lui doivent aussi leur appellation, d’après Jacques Lacroix (Keltia n°7, p. 6).   Ces chiffres sont réjouissants. Mais au fait, pourquoi le sont-ils ? Pourquoi un tel intérêt pour les Gaulois et la langue gauloise ? Deux réponses : celle des historiens et celle des poètes. Les historiens constatent à juste titre que les noms de lieux sont révélateurs de civilisation. Après la Conquête romaine, les peuples de la Gaule ont gardé certaines appellations gauloises parce qu’ils restaient attachés aux valeurs qu’elles représentaient. Ces valeurs, qui avaient structuré leur mentalité, étaient la préoccupation de la guerre, le maintien des liens commerciaux et le culte des forces sacrées. En témoignent les innombrables toponymes dénotant les frontières, avec l’élément randa (donnant Rande, Ingrande(s), Aigurande…), les forteresses, avec les éléments briga (donnant Brégançon, Briançon…) et dounon (donnant Dun, Verdun, Issoudun…), et les batailles qu’évoquent des éléments comme catu- (donnant Cadours, Cahors, Caen), et vic- (retrouvé dans Évreux, issu de Eburo-vices « Ceux qui combattent par l’If », Limoges et Limousin, issu de Lemo-vices « Ceux qui combattent par l’Orme). Concernant le commerce, les nombreux noms comportant celui du marché, magos, retrouvé dans le nom de Senan (de Seno-magos), Nogent, Noyon (de Novio-magos), du bourg douron, décelable dans Nanterre (Nemeto-douron), Jouarre, Briare(s), Issoire…, du gué ritu, retrouvé dans Chambord (Cambo-ritu-), Niort (Novio-ritu-)…)et du pont briva, retrouvé dans Brive, Brioude, Chabris... Le sacré est représenté par les noms d’arbres, déjà cités, de sources, d’animaux divinisés et de dieux : par exemple, le nom du dieu Belenos persiste dans de nombreux Beaune. Les poètes, quant à eux, ceux pour qui l’imagination est « la reine des facultés », trouvent un intérêt puissant à se tourner vers la Gaule et vers le gaulois. C’est qu’ils assouvissent ainsi leur quête de l’origine, ce désir de se fondre dans le Tout, ou plutôt cette envie de revivre une sensation rare et ancienne qu’on croyait enfouie ou perdue dans l’enfance, cette volupté primitive et raffinée qui nous a fait aimer le monde. Ce que nous cherchons peut-être avec le plus de persistance, lorsque nous sommes en état de rêverie, c’est la félicité de ce retour. Le Bouddha, bel exemple, en sept pas franchit le temps et remonte au commencement du monde. Tout y est à l’état naissant, neuf, frais, sain : pas de maladie, de vieillesse, de mal, de guerre, de souffrance. C’est l’Âge d’Or ! Remonter le Temps, c’est rajeunir, se régénérer, renaître. Nerval, dans un de ses songes, assiste à la création du monde. Personnellement, je ne conçois pas ce premier matin du monde sans parole. Non, à l’origine le monde chante. Eh bien, ici, sur ce sol où nous sommes, une langue apparaît première. C’est la langue gauloise. À nos yeux, il n’ y a qu’elle qui sorte de la nuit des temps, tandis qu’elle fait entrer dans l’Histoire nos mythiques ancêtres. Du coup elle devient notre langue originelle — il n’en faut pas plus pour l’imagination —, et une heureuse familiarité nous relie encore à elle. Ne nomme-t-elle pas, depuis plus de deux millénaires, les hauteurs, les cours d’eau, les plaines, les villes ? Nous sommes ancrés à cet idiome, devenu du français, par la terre qui garde son souvenir. Proust, Aragon et bien d’autres ont célébré la beauté des noms de villages en pressentant qu’ils avaient une signification oubliée, réduite pour eux à une vibration qui tremble à travers les timbres délicats et nuancés de leurs voyelles et de leurs diphtongues. « Bayeux, écrit Proust, si haute dans sa noble dentelle rougeâtre et dont le faîte était illuminé par le vieil or de sa dernière syllabe » (Du côté de chez Swann). Proust admire un nom gaulois dont la forme antique est Baiocasses. Cet ethnonyme a évolué, au fil des siècles, en Bayeux. Comme quoi le gaulois est devenu du français ! Proust se passe très bien du terme gaulois qui est à l’origine du nom de Bayeux. Il rêve sur Bayeux, non sur Baiocasses. Il n’empêche que Bayeux existe parce qu’il y a, à sa source, le nom des Baiocasses.                  Cette filiation linguistique s’est-elle jamais rompue ? La question mérite d’être posée, parce qu’il subsiste un mystère sur les origines du français. N’avons-nous pas de bonnes raisons de nous attendrir sur nos origines gauloises ?                 Revoyons les choses d’un œil neuf. Nous sommes en Gaule, au 1er siècle avant notre ère.                 Les Gaulois parlent gaulois. Le Proconsul a recours à des interprètes pour les comprendre. Depuis longtemps déjà, des Gaulois parlent latin, et grec, pour des raisons commerciales et culturelles ; ils sont évidemment bilingues, ou trilingues comme les Massaliotes. Après la Conquête, parle-t-on latin aussitôt ? Non. Nous avons la chance de disposer de quelques courts textes et de comptes tracés par des potiers et des fourniers sur des assiettes retrouvées à La Graufesenque (Aveyron). Ces inscriptions remontent aux années 60 de notre ère (sous Néron). Nous constatons que les noms des récipients sont mentionnés en latin, mais que les autres mots le sont en gaulois. Cela signifie qu’au Ier siècle de notre ère des potiers gaulois donnent des noms latins à leurs produits d’exportation, mais qu’ils parlent gaulois entre eux. Les noms de vases sont rédigés en latin, un latin phonétique, parce que le nom de l’encrier par exemple, qui s’articule en latin classique atramentarium sera écrit atramitari par les potiers gaulois et celui du vinaigrier, acetabulum acitabli. Le gaulois va peu à peu accueillir des mots latins et les intégrer en les déformant phonétiquement, ce qui prouve qu’ils sont empruntés. Le latin ne s’est donc pas substitué soudain au gaulois, c’est le gaulois qui l’a digéré. Ensuite il y a bilinguisme cinq siècles durant (autant que du temps de François Ier à nos jours). Le gaulois continue d’être parlé dans les familles, mais on utilise un pidgin, le latin dit vulgaire, pour la communication publique et sociale. Çà et là ce latin devient peu à peu créole, c’est-à-dire langue maternelle. Deux siècles encore, et la langue parlée assimile environ 800 mots de francique, toujours par nécessité de communication, et va devenir le français. Cependant, le fond de la langue est resté gaulois dans certaines régions situées un peu à l’écart des circuits, comme le Limousin cher à Claude Duneton. Il le démontre dans son article Nous parlions gaulois, paru dans le Figaro littéraire du 7 mai 2009. Dans son enfance, précise-t-il, on disait bannas pour cornes (du gaul. banna « pointe »), cassan pour chêne (du gaul. cassanos « chêne »), bilha pour arbre bien droit (du gaul. bilia- « arbre, bille »). Nous sommes passés, au XXème siècle, directement du gaulois-limousin au français moderne. Et il n’y a pas que le limousin. Dans la Brie (nom gaulois), on parle encore gaulois ! Léon Fleuriot rapporte que l’on entendait dire aux vieilles personnes, dans les années 50 : « On va se promener l’un quant à l’autre ». Il reconnaissait dans ce « quant à » la préposition gauloise canti ou *canta qui signifiait « avec ». Notre vraie langue-mère est le gaulois. (Les mères meurent. De leur décomposition naissent des progénitures ingrates avides de vivre. Voyezles pommes de terre. Lorsqu’elles sont déterrées, il y a parmi elles un tubercule pourri que les paysans appellent « la mère »). Pour reprendre une pensée de Fernand Braudel, « la Gaule  ne s’est pas perdue comme l’Atlantide » (L’identité de la France, Arthaud-Flammarion, 1981, t. 1, p. 63). La langue gauloise a persisté jusque dans certaines structures de notre belle langue française (j’ai réuni le détail de cela dans Le Mythe antique pourpre et ors auquel je me permets de vous renvoyer. Trois traits seulement : les langues celtiques et le français emploient des infinitifs précédés d’une préposition : pour être, après avoir été ; nous persistons à dire quatre-vingts, à la gauloise, au lieu d’octante : nous faisons les liaisons : les-z-enfants, non *lé enfants). Enfin, les plus grands de nos écrivains ont su préserver, j’en suis persuadé, une veine gauloise toujours vive. Pensez à Rabelais (véritable dépositaire d’une tradition gallique), à Chateaubriand, à Genevois, à Vincenot ! Cela dit, il n’y a pas lieu du tout de renier notre héritage gréco-latin devenu le fondement de notre culture, au contraire ! Mais il est permis de regretter la littérature orale des Gaulois qui devait être, selon Camille Jullian, aussi admirable que la grecque. Elle admet, au reste, des survivances. Nous pouvons maintenant reconstituer en partie la mythologie de la Gaule. Nous sommes des Gallo-romains. Faut-il conclure ? La langue gauloise a existé. Il en reste un vocabulaire important, ce qui réjouit les érudits. Pas de textes littéraires. Cela désole les érudits, mais consolons-nous ! C’est une langue qui vit toujours dans le français — elle est devenue du français. La Gaule est un monde dormant — un bois dormant. C’est la grande Absente encore. La Gaule, c’est ce qui ne fait que s’absenter, alors qu’on sent qu’elle est là ; une métaphore de l’Être ? Mais l’Absente, c’est le nom de l’héroïne muette, demeurée et sans défense que le héros de l’Iris de Suse, décide d’emmener avec lui, à la fin du roman, parce qu’il l’aime. Il en serait de même pour la Gaule. L’amour que nous aurions la folie de lui porter pourrait, comme dans les contes où une vieille femme rajeunit et se change en princesse, lui rendre sa beauté, sa mémoire et sa voix qu’il nous revient de perpétuer.  
Jean-Paul SAVIGNAC
(mai-juin 2009)   Jean-Paul Savignac sera présent à la Maison de la Poésie le jeudi 7 avril 2011 pour nous présenter son ouvrage, Le dictionnaire français-gaulois (Éditions de La Différence, 2004).


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