Tenant dans mes mains mon grand travail épuré, disait Armand Robin


Auteur : Eric Brogniet


 

Il lit son livre, le regard peuplé de destin, Armand Robin, de Kerfloc’h en Plougernevel, né deux ans avant que commence la grande boucherie pendant laquelle tant de jeunes hommes monteront du Finistère et des Côtes du Nord, des landes de la mythique Brocéliande, des petites fermes et des grèves battues par les vents d’ouest pour rejoindre les tranchées boueuses des Flandres et de l’Artois, les dépotoirs humains de Verdun et du Chemin des Dames, les entonnoirs crayeux de la Marne, matrice d’un monde nouveau dont nous sommes encore les enfants terrorisés. Parmi ces morts éphémères, plus heureux, un être humain est mort pour toujours, très las d’avoir tant bougé dans les vents : la guerre est encore une façon de poursuivre le travail du paysan et de l’ouvrier confrontés à leur éternelle misère, à l’esclavage sans rémission. Pendant que l’enfant balbutiait ses premiers mots en breton, Apollinaire était au front derrière des affûts d’artillerie, et les jeunes Aragon et Breton se mouvaient, brancardiers, des parapets  et des no man’s land aux postes de secours, fantômes parmi les fantômes sanglants, et Georg Trakl, dans l’armée d’Autriche sur la ligne de l’Est, mourait vivant à Grodeck avant de s’administrer, dans un lucide désespoir quant au destin de l’humanité, une overdose de cocaïne. C’est l’heure où plus aucun être ne demande à vivre, sauf peut-être ce chêne qui élève vers le ciel des bras misérables. Le temps qu’il fait, Guillerm, est toujours celui de la destinée et malheur aux forçats de la terre ! Vingt ans plus tard, un gigantesque crépuscule des dieux se levait sur le monde à nouveau. Il faudra donc faire la révolution non pas pour cesser d’être pauvres, mais pour installer la pauvreté, l’éminence de la pauvreté, au sommet du monde : paradoxe christique, et parce que l’idéal est toujours confronté à la trahison, l’humanité dans la création de son histoire est comme un artiste : les sources de l’œuvre ne sont fécondes qu’à condition de souffrir et d’aimer leur présence en soi-même, cette présence serait-elle l’enfer, l’enfer permanent, l’enfer dans le corps, l’enfer dans le cœur, l’enfer dans le cerveau. Là où nous renierons nos sacrifices, l’histoire reniera nos efforts. Armand Robin, façonné par la dureté et la beauté des chemins creux de Bretagne, peuplés de fougères et de prêles, aux carrefours veillés par des Christs de pierre, établira sa demeure dans la langue. Le monde d’une voix se déclinera dans toutes les langues, du breton au chinois, du hongrois à l’arabe, du finnois au polonais et dans la langue française, le poème revisitera toutes les formes, de la plus ancienne à la plus jeune source. Privé de langue dans un temps de propagande et de mensonge, il accueille et apprend toutes les langues du monde où se décline depuis toujours le chant du cœur et de l’esprit. Me voici face à face avec toi, lumière sans sommeil/Qui te courbes silencieusement sous mes regards/Et vers toi je tourne mon visage candide/Ciel, Père des neiges et des blancs destins/ La neige descend des collines/Voici que brillent les rubans d’espoir/Ma peur n’existe plus/Et je vais vivre pour moi-même sous les astres/Sans jamais mentir à la jeunesse de ce regard/Sans jamais trahir la jeunesse de cette nuit. Le destin et la nuit sans trahir. Dans les années trente et quarante, le jeune garçon surdoué traversera la Ville Lumière comme un champ de bataille, à l’heure des années les plus sombres, en ayant pressenti, là où beaucoup s’aveuglèrent, les trahisons de l’humanisme et les catastrophes annoncées du fascisme et du communisme ; cela ne lui sera pas pardonné : il est tant d’ouvriers de la dernière heure qui, pour se réhabiliter de leurs lâchetés, font des cœurs purs des boucs émissaires.  L’amitié de Guéhéno ou de Paulhan ou de Supervielle ne suffira pas au poète pour traverser sans blessures l’insignifiant marécage de la littérature et des salons parisiens. Le chant nu et pauvre de l’alouette au nadir de l’été, fusant d’entre les éteules d’or et les gerbes nouées, la liberté surgissant des modulations cristallines seront toujours ailleurs et irrécupérables à tout système : il importe que la poésie reprenne tous ses pouvoirs, qu’elle ne rougisse plus d’aller à tout ; sans programme, sans système, qu’elle aille partout, se mêle à tous les hommes, prenne les chants populaires aussi bien que les rêves les plus subtils ; il ne faut plus qu’elle se crée des interdits ; surtout qu’elle se délivre de ce complexe de petitesse qui vient de la paralyser pendant deux ou trois générations ; qu’elle prenne garde en ce moment ; tout ce qui dérive du surréalisme n’est plus désormais qu’une forme mal reconnue de la réaction poétique et, s’il faut mettre les points sur les i, représente à peu près ce que représentait Delille au moment où Vigny, Hugo parurent ; on ne respecte les novateurs du passé qu’en profitant de leur plus vraie leçon, qui nous enseigne à nous émanciper d’eux . Il est partout, il n’est nulle part, circulant sur sa motocyclette noire, des îles de la Manche aux contreforts des Carpates et de l’Italie, des pays baltes et de la Pologne à la Russie. Il est aussi le piéton de Paris, ne laissant derrière lui que la trace de son ombre. La peine et la désolation, les cercles de l’enfer, Armand Robin les traverse en son enfance, en son adolescence, en son âge d’homme mûr, tant il est vrai que ce siècle vingtième dont il fut un passant considérable, inactuel et paradoxal, vivant sa vie sans lui, présent dans l’absence, absent là où l’on croit le saisir, est le siècle du travestissement et de la catastrophe. Il y a du poète chinois chez lui, qui parie sur le vide pour éclairer le plein, il est du moine zen ivre chez lui, qui épousera la nuit pour ne pas trahir la lumière du jour. L’amour restera toujours un scandale pour les hommes méchants et c’est de cet amour que Robin l’anarchiste mourra, comble d’ironie, à l’infirmerie du Dépôt de la Santé. La terre est en peine en ce moment ; elle frissonne de froid, de faim, d’incertitude, et le sommeil dont elle se lève ne lui a rien fourni qui la prépare au nouveau jour ; c’est l’heure de ne pas s’isoler d’elle, se désoler en soi mais de veiller avec elle, sur elle. Rester purs et se lier, travailler en dehors du temps et parler pour chaque jour, que telle soit notre fortune. Les hommes, les événements et notre deuil lui-même, tout nous convie à mettre notre force en ce qui nous pousse à faire non œuvre curieuse, mais œuvre aimante. Celui qui est dans le monde à partir de minuit/ Avec les ronces et le travail de la rosée/A partir de minuit/ (…) dans le monde/Avec le grand travail de la rosée dans les ronces prend sur lui les ronces et la rosée, et, en disparaissant, il donne encore au monde une preuve de son amour car les nuits où l’on meurt le mieux sont aussi celles où l’on peut le mieux apprendre à vivre. Fils spirituel de Nerval, il se branche sur les ondes, écoute les nouvelles du monde dans toutes les langues, car il aimait d’autant plus les langues étrangères/Pour moi pures, tellement à l’écart/Dans ma langue française (ma seconde langue) il y avait eu toutes les trahisons/On savait y dire oui à l’infamie ! Armand Robin s’est pillé méthodiquement, et durement dénudé afin que le monde puisse encore trouver une voix quand se vociféraient avec les aboiements des canons les éructations des dictatures ;  aux désespoirs, il répondait comme Char par des salves d’avenir, c’est-à-dire d’amour ; il laisse en disparaissant sans traces, une empreinte blanche et noire. Il avait pressenti que notre civilisation est organisée comme en vue d’une catastrophe globale ; le mécanisme de la ruine est prêt ; tous les jours nous attendons que Protée fasse le geste grâce auquel 3000 ans d’efforts seraient anéantis et remplacés par une inhumanité totale, totalitaire si l’on préfère. En quelque conscience isolée subsistera une protestation muette ; un silence, dont nous ne connaissons encore que le début, s’étendra sur la terre. Un silence qui ne cesse pas depuis la Grande Guerre de nous assourdir un peu plus chaque jour au prorata du brouhaha cathodique, du mensonge et du divertissement planifiés.


Eric BROGNIET

 


Ce texte fera partie d'une publication à paraître : Tombeau pour les rares, projet conçu et coordonné par Nicolas Rozier. A consulter : http://memoireduvent.canalblog.com/archives/2010/01/24/16640662.html

 

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Armand Robin est né le 12 janvier 1912 dans les Côtes du Nord (Bretagne). Huitième enfant d’une famille de cultivateurs bas bretons, il ne parle jusqu’à son entrée à l’école que le dialecte local, le fissel. Elève très doué, il fait de remarquables études et manifeste un prodigieux don pour les langues : il en apprendra une trentaine et traduira de très nombreux poètes étrangers. Il comprend lors d’un voyage en URSS la nature du système soviétique et en rentre désenchanté à jamais. La première partie de son premier livre, Le Temps qu’il fait, son unique roman qui est aussi une épopée, est publiée en 1936 dans la revue Europe. Dans ce livre remarquable, qui traite de la lutte pour la vie menée par les paysans de Bretagne, dans une atmosphère angoissante et de misère, Robin transfigure par son art les personnages, les paysages, les événements, tout un monde qu’il sauve du silence et de l’oubli. Durant la période du Front populaire, il noue des amitiés avec Paulhan et Supervielle, après celle qui le lie à Jean Guéhéno, mais supporte mal la facticité du milieu littéraire parisien. Il gagne sa vie comme journaliste en utilisant son don prodigieux pour les langues et en rédigeant un bulletin d’écoute des émissions radiophoniques internationales qu’il diffuse auprès des agences de presse et des journaux, deux fois par semaine. Son premier recueil de poèmes, Ma vie sans moi, paraît chez Gallimard en 1940. Il se marie la même année. Toutefois, les risques que lui font courir ses écoutes radiophoniques clandestines et ses contacts avec la Résistance, tout comme la discorde conjugale et le divorce qui s’ensuit, le poussent à prendre un second domicile. Il est dénoncé à la Gestapo pour ses propos anti hithlériens en 1943. En 1945, il est inscrit sur la Liste noire du Comité National des Ecrivains : ulcéré, il rejoint la Fédération Anarchiste, où il se lie d’une solide amitié avec Georges Brassens. Durant les années 50, il poursuit une intense activité littéraire, notamment dans le domaine de la publication de ses traductions des poètes russes et persans. Il explore de même les nouveaux médias, la télévision notamment, avec le réalisateur Claude Roland-Manuel. En 1959-1960, il fait des projets de remariage, étudie le Droit Canon pour tenter de faire annuler son premier mariage en Cour de Rome, négocie l’achat d’un nouvel appartement, mais tombe gravement malade, est poursuivi par les créanciers et la plupart de ses meubles et de ses livres sont saisis. Il disparaît de son domicile le 27 mars 1961 et meurt dans des circonstances non élucidées trois jours plus tard après avoir été transféré à l’Infirmerie Spéciale du Dépôt. En 1968, Gallimard publie Le Monde d’une voix, poèmes et fragments posthumes, ce qui reste d’un total naufrage. Les éditions Le temps qu’il fait, à Cognac, publieront en 1985, L’homme sans nouvelle, un recueil de proses où Armand Robin donne beaucoup de précisions sur son travail de traducteur et son analyse des événements historiques et politiques de son époque.

 

Sources bibliographiques : Œuvres d’Armand Robin
 

Aux Editions Le Temps qu’il fait :

La fausse parole, suivi de Outre-Ecoute 1955. Appareil critique de Françoise Morvan.

Les poèmes indésirables.

L’homme sans nouvelle.

Le cycle séverin.

Lettres à Jean Paulhan.

Quatre poètes russes (Blok, Essenine, Pasternak, Maïakovsky).

André Ady : poèmes.

Gottfried Keller. Roméo et Juliette au village (réédité aux Editions L’Age d’homme, coll. Poche suisse).

 

Aux Editions Gallimard :

Le temps qu’il fait. Coll. L’imaginaire.

Poésie non traduite (I et II).

Le monde d’une voix.

Ma vie sans moi, suivi de Le monde d’une voix. Coll. Poésie.

 

Aux Editions Calligrammes (Quimper) :

Pâques, fête de la joie.

 

A la Maison de la Culture de Rennes :

Les anciennes souches

 



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