Témoignage sur Robert Vivier


Auteur : André Sempoux


 

 Vous êtes entrés dans une librairie et vous avez ouvert un recueil qui s’intitulait Tracé par l’oubli. Titre modeste et un peu mystérieux qui vous a attiré comme un message personnel : vous avez senti que quelque chose d’important pour vous se passait, de l’ordre du coup de foudre tranquille.

C’est ainsi qu’au milieu du siècle dernier j’ai découvert, adolescent, Robert Vivier.

Un homme qui marche dans la forêt, sous la pluie, sent cette pluie et cette forêt vivantes, d’une vie qui les unit à lui. Naît alors le besoin de dire, et les mots arrivent dans une forme qui mime une perception hésitante :

 

Dans la forêt animale la pluie,

Comme un souffle de naseaux tièdes, comme…

 

Il y a force et humilité à la fois dans cette manière de se placer, ou plutôt de placer notre espèce au cœur de la nature :

 

La pluie aux dix mille pas solitaires

 

qui vient

 

            Brouter l’odeur de l’homme dans nos mains

 

offre et demande amitié. Le lecteur d’aujourd’hui ne peut s’empêcher de penser à la destruction de la planète à laquelle il assiste, presque sans pouvoir réagir. Mais dans le poème de Vivier, de la même manière  que la représentation s’arrête à la frontière de l’allégorie, le propos éthique s’efface devant l’expression du vécu. Il n’y a rien de déclamatoire dans cette longue phrase, rien de fabriqué dans ces vers classiques.

            J’allais, peu après, être l’élève de Robert Vivier à l’université de Liège. Vous pouvez imaginer mon bonheur à avoir comme professeur « mon » poète. Il avait choisi cette année-là pour son cours d’explication d’auteurs Le Centaure de Maurice de Guérin. Douze pages qui nous retinrent soixante heures sans un instant qui ne fût de découverte émerveillée. Le panthéisme de Guérin s’accordait bien  à celui de Vivier, que je connaissais par son livre, et une exaltation m’en venait parfois quand le soleil d’octobre glissait sur les murs et les bancs de la salle de cours. J’avoue sans honte m’être précipité à la piscine de la Sauvenière à la fin de l’après-midi que le maître avait consacré au passage :

 

Combien de fois, surpris par la nuit, j’ai suivi les courants sous les ombres qui se répandaient, déposant jusque dans le fond des vallées l’influence nocturne des dieux ! Ma vie fougueuse se tempérait alors au point de ne laisser plus qu’un léger sentiment de mon existence  répandu dans tout mon être avec une égale mesure, comme, dans les eaux où je nageais, les lueurs de la déesse qui parcourt les nuits.

 

Celui que nous appelions notre grand Centaure n’était pourtant arrivé à sa forme de sagesse qu’au terme d’une lutte contre l’angoisse dont témoignent une dizaine de recueils antérieurs aux années cinquante. J’en ignorais presque tout alors et je savais seulement de notre professeur-poète qu’il s’était engagé en 14-18 et avait combattu, selon sa volonté, comme simple soldat. Ce n’est pas lui qui nous aurait parlé de sa vie et de son œuvre ! Sa haute figure morale ne se dégageait qu’à l’occasion de quelques instants presque parenthétiques où il nous disait, avec infiniment de pudeur et en s’abritant sous le sourire de quelque fabuleux anachronisme, que vivre, c’est être un arbre dont les branches s’enchevêtrent aux branches de beaucoup d’arbres voisins, où il nous disait que pour remercier la vie d’être fidèle il faudrait peut-être lui donner un peu de fidélité.

            Parfois son enseignement était tendrement ironique, presque paternel. Avec l’audace de mes dix-huit ans je m’étais présenté (Vivier avait des horaires très personnels et très généreux) un soir à son bureau, porteur de la plaquette que nous avions réalisée artisanalement, quelques amis et moi. Pour me donner un genre je me laissais à cette époque pousser la barbe, ce qui en début de programme donne au sujet une allure passablement négligée. Le maître avait parcouru les textes en prenant bien son temps, puis s’étais mis à faire des considérations sur le vers libre, la forme que nous pratiquions, et les exigences qu’impliquait ce choix. Un poème, a-t-il conclu en me fixant d’un air suave, ne peut jamais se présenter mal rasé.

Plus tard, quand il a publié les sonnets de Chronos rêve, j’ai repensé à cette leçon qu’en forçant un peu je qualifierais de zen. Avec ce recueil où il se donne des contraintes formelles strictes, il me semble qu’il a eu besoin de rendre hommage à quelque chose de sacré dans la langue et sa tradition littéraire. Lutter, selon son expression, contre le « terne désordre de tout » n’interdit pas, pour autant, des libertés : par exemple, ici, un quinzième vers ou un tercet ajouté.

 Vivier affirme ainsi son total détachement par rapport aux origines quasi syllogistiques d’une  forme qui, avant de retenir les plus grands, Dante et Pétrarque, Ronsard, Shakespeare, Baudelaire, Rilke…, avait servi de support à des raisonnements sur la nature de l’amour. L’initiateur, Giacomo da Lentini, le maître nous l’avait fait connaître en se référant malicieusement à la cristallisation stendhalienne : pour ce Sicilien, en effet, c’est la vue qui fait naître l’amour, les yeux rendent visibles au cœur les perfections de la dame, puis le cœur nourrit l’amour et imagine. Des regards d’étudiants s’étaient alors furtivement tournés vers la plus jolie fille de la classe, transportée tout à coup dans un treizième siècle de rêve.

Vivier a été pour moi le passeur, le « portier », comme il se désigne lui-même dans un sonnet auquel je voue une tendresse particulière :

 

             Entendez-vous l’odeur du foin,

Le tambour des saisons joyeuses ? Moi je suis

Portier, je ne sais rien vraiment de ce pays.

 

Fonction du poète : au lieu d’être un prophète à la manière de Victor Hugo, il ouvre au mystère d’un monde dont il ne connaît pas lui-même le secret. Vivier professeur était aussi un portier, un érudit qui ouvrait des portes en dissimulant presque son érudition. Il lui arrivait de revenir en début de cours sur ce qu’il avait dit la fois d’avant et qu’il souhaitait nuancer. Ou, à l’opposé, de s’interrompre pour noter une idée qui lui était venue à l’instant, ce qui donnait à son discours une couleur d’improvisation. Car poète ou professeur, le bon portier demeure en éveil ; son devoir simple est de regarder en « s’étonnant d’être » − je le cite −, et de transmettre cet étonnement. Sans le souligner par aucun artifice pédagogique, il faisait route avec nous pour nous conduire plus haut que nous-mêmes..

Une partie de l’anthologie qu’a réalisée Laurent Béghin est justement centrée sur ce nous. Car le panthéisme du Centaure n’est pas tout Vivier. Il a comme complément un unanimisme profondément fraternel. Dans un poème de 1927, époque où il privilégiait une syntaxe simple et les mots des petites gens, l’apparition quasi miraculeuse de la lune d’automne ronde et jaune, réunit les passagers d’un tram qui soudain font silence.

 

            O nous qui mourrons, nous qui sommes,

 

écrit-il en1936. Et son avant-dernier recueil, de 1983, s’intitule J’ai rêvé de nous.

Délivrez-nous du mal, roman de 1936, raconte la vie d’Antoine le guérisseur. Le nous occasionnel y est un moyen linguistique du parti pris de sympathie que le narrateur veut faire partager.

            Cette volonté s’ancre dans la solidarité sans joie des tranchées. Vivier a traduit Ungaretti, lui aussi combattant de 14-18 (15-18 pour les Italiens qui, cette fois-là, étaient nos alliés) :

 

            Frères,

 

écrit-il,

 

            Parole qui tremble parmi la nuit,

            Feuille à peine née.

 

Dans un moment de conscience extrême de sa fragilité, le mot prononcé par le soldat au moment de la relève se charge d’une tendresse qui le fait échapper à un usage quasi règlementaire. Le respect de Vivier pour la vie qui nous traverse et le monde dont nous faisons partie trouve son origine dans une guerre qui lui a fait « entrevoir la nudité presque insoutenable de notre condition ».

            Mais pour ne pas finir mon témoignage sur une note douloureuse, je voudrais évoquer une anecdote qui remonte à l’automne 73. J’avais invité mon maître à faire une conférence à l’université de Louvain dans le cadre d’un séminaire consacré aux problèmes littéraires de la traduction. Je le vois encore descendant du train de Paris, aussi calme et simple que je l’avais toujours connu. Dans les couloirs compliqués d’un collège ancien (c’était à Leuven), nous avons été abordés par un jeune couple à la recherche d’un cours de droit. Vivier m’a devancé dans la réponse : « Nous sommes étrangers au lieu, comme vous ». Une phrase à multiples échos pour moi qui l’avais entendu commenter la Divine Comédie, une œuvre, nous disait-il, qui met toutes les autres à leur juste place. Nous sommes des pèlerins,  nous aussi, c’est ce que dit Virgile aux âmes qui viennent de débarquer sur la plage du Purgatoire et demandent aux deux voyageurs leur chemin, la via di gire al monte. Et quand dans un moment d’enthousiasme les gestes du maître ont fait s’envoler des feuillets minutieusement annotés, il a tranquillisé son public par une autre citation de poète : « Le vent se lève, il faut tenter de vivre ».

André SEMPOUX


Texte de présentation de la rencontre littéraire consacrée à Robert Vivier à la Maison de la Poésie et de la Langue française, le jeudi 19 novembre 2009 à l'occasion de la publication de : VIVIER, Robert, Un jour, tu m'as dit... Bruxelles : Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique ; Editions Ercée, 2009.

  

 

                   

 

 

 



Retour