Flaubert, l’homme-plume


Auteur : Pol Charles


 

En vingt ans, Pierre-Marc de Biasi, directeur de recherches au CNRS, spécialiste de génétique littéraire, aura consacré neuf ouvrages à Flaubert ; deux d’entre eux établissent des éditions de manuscrits, quatre autres des éditions d’œuvres.  C’est dire s’il connaît son bonhomme.  En prime, il s’entoure d’excellents rabatteurs, dont Pierre Michon, dont Pierre Dumayet, dédicataire de l’ouvrage.  Un exemple, entre mille, d’une science prodigieuse.  Flaubert aurait crypté « dans le personnage d’Emma quelques-uns de ses souvenirs amoureux les plus exotiques. »  On se souvient qu’Emma, au sortir d’une nuit d’amour avec Rodolphe, se trouve nez à nez avec un chasseur de canards, Binet, lequel la met en joue au bout de sa carabine… Flobert (du nom du fabricant d’armes à feu Louis Nicolas Auguste Flobert, brevet déposé le 21 juillet 1849).  Est-ce assez farce ?  Non : le soir même, chez le pharmacien Homais, Emma retrouve Binet, venu commander des produits pour entretenir la Flobert, acide de sucre et térébenthine :  « C’est l’odeur même de l’amour : le parfum qui s’exhale des seins nus de Koutchouk […].  Elle venait de sortir du bain – sa gorge dure sentait frais, quelque chose comme une odeur de térébenthine sucrée… »  (6 mars 1850, Voyage en Égypte)  N’est-ce pas confondant ?

Si on ne nous servait ici que de l’anecdote, fût-elle aussi savoureuse qu’inattendue, on applaudirait poliment, comme aux performances de « Questions pour un champion ».  L’ambition de l’essai est évidemment autre, à l’aune du vaste programme annoncé : deviner Flaubert « de l’intérieur même de son écriture à l’état naissant.  Comment devient-on un fou de littérature ?  Qu’est-ce que le « dada » de l’écriture ?  À quel prix une nouvelle façon d’écrire peut-elle être aussi un style de vie ?  Quels secrets intimes se trouvent cryptés sous la beauté marmoréenne des œuvres ?  Qu’est-ce que nous cache la Correspondance ?  Qu’est-ce qu’on ne sait pas sur Flaubert ? »

On aura noté « l’intérieur même de son écriture à l’état naissant ».  Le généticien ne s’avance pas masqué, qui dispense au fil des pages quelques plaidoyers pro domo : « la critique génétique, une des tendances les plus fécondes de la critique contemporaine. » / « cette approche « génétique » de l’écriture, la valeur irremplaçable d’une plongée dans la genèse de l’œuvre et le détail des processus d’écriture… »  Voilà qui témoigne d’une passion.  Fort bien.  Mais le butin de cette inlassable chasse au trésor ?

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D’abord un règlement de comptes.  La cible ?  L’intimidant (pas pour l’impavide de Biasi) parce qu’hénaurme Idiot de la famille de Sartre – c’est fou ce que Sartre est éreinté ces temps-ci - : « La thèse sartrienne d’une haine viscérale entre Gustave et son père ne tient pas debout. »  Preuves à l’appui malgré un bémol, l’épisode du pied bot.  Pourquoi Flaubert a-t-il choisi cette malformation pour illustrer l’incompétence de Charles Bovary ?  Le chirurgien Flaubert, le père de Gustave, avait loupé l’intervention sur le pied bot d’une demoiselle Martin ; de Biasi conclut : « comment ne pas y voir une manière de régler ses comptes avec la figure paternelle ? »  Sartre encore recalé pour avoir imaginé la thèse du « petit retardé à structure hystérique », et le portrait d’un Flaubert nihiliste : « S’il cherche à se venger de la vie contemporaine, en représentant aussi précisément que possible son naufrage, c’est en faveur d’une autre vie, plus haute, plus intense, flamboyante et absolue […].  L’art seul indique la voie. »  Vers une « manière spéciale de vivre. »

Mézalor mézalor, comme disait Queneau, Flaubert, c’est qui, c’est quoi ?

 

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C’est l’écrivain qui évoque la première « baisade » de Rodolphe et d’Emma dans la forêt, leurs chevaux attachés sans broncher, et qui écrit à Louise Colet qu’il fut, pendant la rédaction, tout à la fois amant, maîtresse et cheval : « et j’étais les chevaux, les feuilles, le vent, les paroles qu’ils se disaient et le soleil rouge qui faisait s’entrefermer leurs paupières noyées d’amour. »

C’est l’homme qui enfourche son dada de l’écriture, outre les chevaux qu’il creva sous lui et qu’il sème à tous vents dans son œuvre ; combien de chevaux dans ses livres, de Biasi les a dénombrés : « Plus de cinq mille, qui hennissent et galopent, dans près de trois cents fragments narratifs. »

C’est le jeune homme, il a vingt-deux ans, il circule en cabriolet vers Honfleur et, à la sortie de Pont-l’Évêque, il « pousse brusquement un cri terrible et s’effondre sur la banquette » ; dans sa tête, il s’en souviendra dans sa Bovary, explose comme un feu d’artifice.  Épilepsie, comme Dostoïevski, ou « maladie noire » déjà décrite par Hippocrate ?  On ne sait trop, mais l’image du feu s’impose, qui reviendra pour stigmatiser une main droite brûlée – « ce  n’est pas tout à fait rien pour un écrivain qui n’est pas gaucher » - suite à une maladresse, encore une, du papa chirurgien…

C’est un « homme-plume » qui « invente les règles du roman moderne », analysées ici : la conception, ou le plan, car il ne suffit pas d’aligner des perles, ce n’est pas elles qui font le collier, « c’est le fil », assure Gustave ; l’impersonnalité, « cette éradication progressive du moi dans l’écriture », l’adieu à l’intime, la non-intervention de l’auteur ; enfin « l’immatérialité de l’œuvre » - « ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style… » ; encore faut-il que ce style soit impeccable, « lisse comme un marbre et furieux comme un tigre. »  Et aussi : le refus de conclure, la multiplicité des points de vue…

 

C’est le romancier qui construit ses trois grands romans « sur l’affirmation d’une forme singulière du nous… »  Par exemple, dans Bovary, la première phrase, « Nous étions à l’Étude lorsque le Proviseur entra… », où le « nous » a été introduit in extremis, juste avant le bon à tirer.  Quand de Biasi écrit « singulière », il cible l’équivoque, à charge pour lui, ipso facto, de la résoudre.  Pas commode quand elle s’obscurcit davantage : « Il serait maintenant impossible à aucun de nous de se rien rappeler de lui » - comprenons : de Charles Bovary.  Impossible !  L’élucidation, par l’essayiste, est des plus ingénieuses, et on déplore qu’il ne soit pas possible, dans le cadre de ce compte rendu, d’en suivre les méandres ; je demande au lecteur sa confiance et le renvoie, pour l’en remercier, aux pages 225 et suivantes de l’ouvrage.

C’est un lecteur d’une boulimie féroce, insatiable.  Grâce à de savants calculs, de Biasi estime que Flaubert aura lu un million et demi de pages, soit une bibliothèque de cinq à six mille volumes.  Il faut y ajouter les relectures, pour cause de corrections, de ses propres œuvres : autre montagne équivalente à la première, Flaubert ayant beaucoup lu de Flaubert : lire, se lire, se relire pour bien écrire.

C’est, enfin un écrivain de la race des écrivains chercheurs, amassant une documentation phénoménale préparatoire à l’écriture ; non à la Zola : c’est tout bonnement sa « manière de vivre », le travail d’information tendant à « se rapprocher du travail du rêve, toujours prêt à faire son profit de trouvailles ou de réminiscences rencontrées au hasard de la recherche. »  Une vie toute orientée, comme le note justement Michel Contat, par le « désir d’œuvre ».

Le lecteur aura compris qu’il ne trouvera point ici une énième biographie de Flaubert, mais la première biographie, minutieuse, éclairée et éclairante, soupçonneuse à bon escient, de l’écriture de Flaubert.

Pol CHARLES

 

Source bibliographique :

Pierre-Marc de Biasi, Gustave Flaubert, Une manière spéciale de vivre, Grasset, 2009.

 

 



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