Mahmud Darwich et la littérature de Palestine


Auteur : Eric Brogniet


Si les origines des Arabes remontent à la nuit des temps – la mention de l’existence des Aribis ou Arab figure déjà dans des inscriptions assyro-babyloniennes du IXème siècle avant J.C. – ce n’est toutefois qu’au VIème siècle de notre ère que l’on peut constater une source d’identité, dans le premier texte gravé connu en langue arabe, que l’on doit au poète pré-islamique Imrou’l-Qays (mort vers 540), à qui l’on attribue la définition des règles fixes auxquelles se soumit après lui la poésie arabe et qui inventa le modèle de poème appelé « qasida ». Arabes du Nord et du Sud se rattachent à deux ancêtres mythiques, Adnan et Qahtan, et plus loin à Ismael (Ismail), fils d’Abraham. Si les Arabes de l’Arabie centrale étaient des nomades, il existait cependant dans cette région du Hedjaz des cités marchandes caravanières dirigées par des oligarchies tribales sédentaires. La plus importante de ces villes, la Mecque, réalisait des bénéfices considérables en tant que siège à la fois de la foire et du pèlerinage païen à la Kaaba. Les joutes poétiques qui s’y tenaient périodiquement favorisèrent la formation d’une langue arabe intelligible par un nombre croissant d’habitants de la péninsule. Dès l’origine de la constitution d’une première identité, nous avons donc comme éléments principaux la langue d’une part et la poésie de l’autre.

Cette importance de la parole - comme de la musique d’ailleurs - dans le patrimoine culturel arabe s’explique aisément par le milieu géographique dans lequel les Bédouins se déplaçaient et par le caractère précaire de leur existence : la poésie comme la musique sont des formes traditionnellement bien en accord avec une existence nomade. Les premières joutes poétiques connues sont celles de Ocazh, une petite bourgade située entre Taif et Nakhla, au IIIème siècle de notre ère, où les tribus avaient pris l’habitude de se retrouver périodiquement, de conclure une trêve générale pendant laquelle cessaient leurs querelles. Cette trêve était l’occasion d’entendre les poètes des différentes tribus réciter leurs œuvres mais aussi confronter leurs jugements en matière de langue, ce qui eût pour effet d’affermir, d’identifier et de consolider une langue arabe unique. Cette koinè poétique originaire est fondamentale et représente la première étape de la formation d’une identité arabe.

La révélation religieuse qui succède à cette première étape que l’on a coutume d’appeler pré-islamique s’appuiera sur cette koinè poétique et fait de la langue son socle pour parfaire la formation d’une identité arabe. L’Islam est la dernière religion universelle révélée qui scelle la tradition monothéiste. Cette tradition est détentrice de l’Ecriture, caractéristique du monde sémitique. L’Islam reconnaît la validité des révélations précédentes, l’Ancien et le Nouveau Testament. Mais, nous dit Yves Thoraval, « la nouvelle foi apporta des ruptures : d’abord dans la société arabe, unifiée, délivrée de son état d’ignorance et de sauvagerie (djâhiliyya), et bientôt conquérante hors de ses frontières ; ensuite dans la tradition prophétique sémitique elle-même puisque Mahomet (altération de Muhammad, littéralement digne de louanges) surpasse les prophètes – Moise, Jésus, … - qui l’ont précédé et remplace leur message par le Coran, la parole d’Allah directement descendue sur lui en arabe pour réaffirmer solennellement le credo central de l’islam, l’absolue unicité divine. Même s’il contient des stipulations normatives, sinon juridiques, le Livre sacré est moins un manuel de gouvernement que le recueil des préceptes de la loi canonique de l’islam, la charia ; c’est aussi un monument littéraire, qui demeure jusqu’à nos jours le moule de la sensibilité arabo-islamique.

« Que reste-t-il au poète quand la terre lui est retirée, quand lui-même est transformé en fantôme, quand on lui désigne une simple négativité comme condition de son existence ? Il est rare qu'une poésie prenne ainsi forme entre terre et ciel. C'est dire combien la tâche des poètes palestiniens est complexe, presque inédite. Ils ne peuvent écrire qu'avec ce qu'on leur a usurpé. Le monde est pour eux celui qu'ils ont à réinventer en partant du plus enfoui et du plus douloureux en eux, d'une familiarité, hélas obligée, avec la mort. Mais faut-il rappeler que c'est dans cette précarité, justement, que la poésie acquiert toute sa signification et, pourquoi pas, son utilité ? Les poètes palestiniens sont peut-être des poètes de l'urgence, mais l'urgence qui est la leur n'est pas celle qui s'arrête à la cause immédiate du poème. C'est une urgence de la poésie », écrit le poète marocain Abdellatif Laâbi, qui à plusieurs reprises a consacré des anthologies de référence à la poésie palestinienne, au début des années 70 chez Pierre-Jean Oswald, puis au début des années 2000 aux éditions de la Maison de la Poésie Rhône Alpes associées au Temps des Cerises. A ces mots font écho ceux de Darwich lui-même, qui explique pourquoi la question de la langue et celle de la poésie sont fondamentales chez les poètes palestiniens plus que chez tous les autres poètes : " Jamais nos exils ne furent vains, jamais en vain nous n'y fûmes envoyés, leurs morts s'étendront sans contrition. Aux vivants de pleurer l'accalmie du vent, d'apprendre à ouvrir les fenêtres, de voir ce que le passé fait de leur présence et de pleurer doucement et doucement que l'adversaire n'entende ce qu'il y a en eux de poterie brisée. Martyrs vous aviez raison. La maison est plus belle que le chemin de la maison. En dépit de la trahison des fleurs. Mais les fenêtres ne s'ouvrent point sur le ciel et l'exil est l'exil. Ici et là bas. Jamais en vain nous ne fûmes exilés et nos exils ne sont passés en vain. Et la terre se transmet comme la langue ".

La question de la langue, à laquelle Darwich fait référence, est d’une importance fondamentale chez tout poète arabe moderne. En effet, à partir du moment où Dieu transmet sa révélation au prophète Muhammad en arabe, la langue arabe, depuis le VIIème siècle devient preuve de l’existence de Dieu, hypostase d’Allah lui-même. Toucher à la langue, c’est donc toucher à Dieu et à l’existence de Dieu. Tout le travail du poète arabe moderne, au cours du XXème siècle, visera à affranchir la langue de ce rapport à la transcendance. Cette question est sans équivalent dans toute autre culture poétique que la culture arabe. La modernité poétique arabe débute avec la Nahda, ou mouvement de renaissance culturelle au XIXème siècle, lorsque l’Empire ottoman se trouve d’une part fragilisé, à cause des aspirations coloniales des Etats nations européens, et confronté d’autre part à la contestation grandissante des provinces de l’empire, ou du moins de leurs élites égyptiennes, irakiennes, libanaises et syriennes, désireuses d’autonomie nationale. La poésie d’émigration, ou poésie du Mahjar, puis le romantisme, le symbolisme, le néo-classicisme représenteront ainsi entre 1890 et 1945 la première phase de la renaissance. Celle-ci se caractérise notamment par l’importance des traductions d’œuvres occidentales sur le débat poétique arabe, la publication d’essais, de critiques, de journaux et de revues, et l’émergence du roman et du théâtre, genres jusque là inconnus dans la culture littéraire arabe, essentiellement définie par la littérature orale (les contes, les sirât ou vies des saints et du prophète), la poésie et la prose rimée et assonancée (le maqâmat). Le premier roman autobiographique de langue arabe, Les Ailes brisées, est dû au libanais Khalil Djoubrane et les romans égyptiens entraînent une révolution véritable avec, en 1914, la Zaynab de Muhammad Hussayn Haykal, roman d’une jeune paysanne de la vallée du Nil, écrit sur un mode mi-réaliste mi-pastoral et faisant appel, dans les dialogues, à l’arabe parlé égyptien, puis, avec le frère de Muhammad Taymûr, Mahmûd, né en 1894, le maître, salué comme tel, de la nouvelle réaliste et du théâtre, ainsi que des romanciers ultérieurs de premier plan comme Taha Hussayn et Zaydan ou encore le prix Nobel Nagib Mahfouz. L’utilisation de l’imprimerie, par les Ottomans, au XVIIIème siècle, représentera une révolution dans le monde arabo-musulman, jusque là essentiellement défini par l’oralité et la littérature de cénacles, qu’ils soient populaires ou savants.

Abdul Kader El Janabi, auteur d’une importante anthologie du poème arabe moderne, parue chez Maisonneuve et Larose, écrit à propos du contexte littéraire moderne : « Le poème moderne invente une langue approximative en s’émancipant des formes de rhétorique dominantes. La poésie occidentale lui révéla la fécondité de ces mots impurs ou vulgaires que la prosodie classique avait bannis – des mots fauteurs de trouble comme n’en posséda jamais l’éloquence. Reprenant le langage à son point de départ, le poème moderne déchire le voile d’une grammaire puritaine. Il brouille les traces du sacré et dépose ses empreintes profanes. Les poètes qui, aujourd’hui, redécouvrent tout simplement le langage qui sert, depuis des dizaines de siècles, à réparer les dégâts causés par le Verbe (l’expression est du linguiste Georges Henein), sont des dieux à la recherche d’eux-mêmes ». Cette révolution, qui trouvera après 1945 ses meilleurs foyers intellectuels à Damas et à Beyrouth, notamment avec la création par Yussuf Al Khal, Adonis et leurs amis, de la revue et du groupe Sh’îr, n’est pas qu’une révolution formelle ou relative aux formes esthétiques. Elle ne saurait l’être pour une poésie née d’une culture dont on a vu que langue et modèle religieux sont profondément imbriqués et très vite, après la révélation coranique, interdépendants : « Le poème arabe moderne est, certes, une transformation des formes, des thèmes et du langage, qui rejette l’éloquence pour l’immédiat, qu’il s’illumine ou soit trivial, mais c’est bien plus profondément une solidarité de tous les poètes à travers un verbe devenu matière après avoir été pure transcendance » précise à ce propos le poète français Bernard Noël. Au-delà des manières personnelles, l’espèce de polyphonie qui s’impose aujourd’hui dans l’ensemble de la production poétique arabe, et compte tenu de cet effort de libération dans la langue que nous venons de définir brièvement, représente un tissu cohérent là où les situations politiques, sociales, économiques restent profondément divergentes. La cohérence qui fonde cette polyphonie se détermine par une conscience commune à tous les poètes arabes modernes. On peut la définir ainsi : outre la condition existentielle des poètes dans un monde en profonde mutation et marqué par la résurgence des intégrismes, phénomène qui n’est pas neuf (considérons notamment les kharidjites du VIIIème siècle, le wahabisme d’Arabie du XVIIIème et le sanûsisme lybien de la même époque), ou la révolte contre l’injustice (politique et/ou économique), c’est le sentiment de la liberté et de la dignité de l’homme opposé en même temps à sa marchandisation dans le monde globalisé ou à son asservissement au religieux qui prédomine. C’est le chant poétique en tant que tel contre tout discours normatif. C’est bien d’un enjeu culturel et d’un modèle civilisationnel dont il est question, d’un nouvel humanisme contre une nouvelle forme de barbarie. Que la préoccupation de la relation à l’autre en soit l’enjeu ne fait aucun doute. Ceci est compréhensible dans le contexte historique de cette civilisation arabe, où dès la période antique, antérieure à l’Islam, le poète est socialement chargé d’un rôle exemplaire au sein de la communauté. A la fois héros, dépositaire de la mémoire et de l’histoire du groupe, il en est aussi le guerrier et le héraut, le porte-voix, qui manie l’épigramme et la métaphore comme nul autre. Ce rapport à l’autre est incontestablement exemplaire dans l’œuvre de Darwich. Le déplacement opéré est donc un déplacement d’accent, mis sur les valeurs humaines, Dieu s’incarnant alors au niveau de l’effort humain : tous les mythes antiques de la culture arabe vont servir, dès lors, transposés de cette manière, la cause de la libération de l’Homme. Des poètes comme Ibrahim Jabra, Khalil Hawi, Badr Châker al-Sayyâb ou Adonis, illustreront chacun à leur manière ce mythe de la fécondité ( le tammuz mésopotamien) et de la rédemption des peuples. Par ailleurs, nous l’avons brièvement déjà évoqué, au Liban et en Irak, deux grands mouvements poétiques voient le jour et se répondent. Dans le premier de ces pays, en 1954, Youssef al-Khal fonde la revue Shi’r (Poésie). Regroupant de jeunes poètes, avec parmi eux Ali Ahmad-Sa’îd (né en 1930, bien connu aujourd’hui sous le nom d’Adonis) Sh’îr a pour volonté de transformer l’arabe poétique et de trouver l’inspiration aussi bien dans le drame individuel de chaque poète que dans le drame des peuples arabes en général. Les poètes de Sh’îr, fait important, traduisent aussi des œuvres étrangères, de Rimbaud à Yves Bonnefoy, de Shakespeare à Eliot, d’Aragon à Neruda : les influences de ces novateurs de la poésie contemporaine ou engagée permettront l’élaboration, pour les poètes arabes modernes, d’un langage détaché du classicisme. Ils créeront une langue nouvelle, adaptée à leurs objectifs de rénovation, permettant de véhiculer des thèmes nouveaux. Adonis, notamment, s’est élevé, dans cette entreprise de rénovation, à la stature majeure d’un Chawqi : tout son travail poétique tente de rendre viables à la fois la transmission d’idées révolutionnaires quant aux valeurs fondamentales de la civilisation arabe et le maintien d’une fine tradition sémitique. Nous avons la chance de pouvoir disposer d’excellentes traductions en français d’une partie de ses œuvres. D’un poème comme Le vide, qui décrit « l’état de nécrose politique et culturelle, cet immobilisme brutal et sot, ce reniement quotidien de l’homme et de ses rêves », selon les mots du poète André Velter, jusqu’à l’œuvre à laquelle il travaillait récemment, Al-Kîtab — le Livre, en référence au Coran lui-même — Adonis a réussi à s’inscrire dans une double tradition, celle des grands poètes occidentaux inspirés (Hölderlin, Baudelaire, Rilke) et arabes (Niffari, Hallaj, Abou-Nowas). Après le foyer syro-libanais et l’Irak (où nous devons aussi mentionner de grands poètes comme Baland Haidiri et Saadi Youssouf), deux creusets habituels et féconds de la poésie arabe, l’Egypte prend part également à cette révolution moderne. Salah Abdel Sabbour (1931) s’y impose en effet non seulement comme critique mais aussi comme poète, chef de file d’une école défendant la poésie libre, peu oratoire, mais résolument moderne.

Nous devons, pour comprendre où se situe la voix de Darwich, quel rôle elle a joué dans l’histoire de la poésie arabe en général et palestinienne en particulier, revenir à quelques éléments d’histoire, indispensables dans la mesure où, comme nous l’avons signalé plus haut, le poète arabe a, dès les origines jusqu’à aujourd’hui encore, toujours partie liée avec le contexte politique, historique et sociologique qui est celui de son temps. Et l’histoire de la Palestine, qui est très ancienne, est aussi très complexe.

L’héritage de l’histoire a multiplié les problèmes qui divisent les Palestiniens et les Israéliens. ‎La Judée, la patrie des Juifs dans l’Antiquité, a été conquise par les Romains et renommée Palestine. Dans les textes non bibliques, le terme de « Palestine » (Palaïstinê) apparaît pour la première fois sous la plume de l'historien grec Hérodote, au Ve siècle av. J.-C., en référence au peuple des Philistins, habitant la région côtière de la Méditerranée (de l'actuelle région de Tel-Aviv jusqu'à l'actuelle frontière égyptienne, en incluant la bande de Gaza). Sous la domination romaine, le terme a pris un sens plus large pour finalement englober toute la région. Avant les révoltes juives et notamment la chute du Second temple en 70, la Judée forma une province distincte, gouvernée par un légat propréteur (plus tard consulaire), qui commandait en même temps les troupes d'occupation. Après les révoltes juives de 132-135, la destruction complète de la Ville sainte, la fondation de plusieurs colonies grecques et romaines en Judée, le nouveau nom de Aelia Capitolina donné à Jérusalem (dont l'entrée est interdite aux juifs) manifestent le refus de l'Empire romain d'accepter le maintien d'une nation juive en [Judée]. La région perd son autonomie et est intégrée dans la province de « Syrie-Palestine » (Syria Palæstina).

Plus tard, la Palestine fut conquise et habitée par les Arabes pour plus de 1.000 ans. La terre appelée Israël ou Palestine est un petit territoire à l'extrémité orientale de la mer Méditerranée (10.000 milles carrés actuellement). Au cours de sa longue histoire, son étendue, sa population et ses occupants ont beaucoup changé. L'Etat actuel d’Israël occupe formellement tout le pays, du fleuve Jourdain à la Méditerranée, borné par l'Egypte dans le Sud, le Liban au Nord, et la Jordanie à l'Est. Les frontières reconnues Israël couvrent environ 78% de cette superficie. Le reste est divisé entre la zone occupée par Israël depuis la guerre des six jours en 1967 et des régions autonomes gérées par  l'autorité palestinienne. La Bande de Gaza occupe de plus 365 km2 au Sud d’Israël. Elle est sous le contrôle de l’Autorité palestinienne. La Palestine a été habitée sans interruption depuis des dizaines de milliers d'années. On y a découvert des fossiles de l'homo Erectus, de l'homme de Neandertal et différents types entre ce dernier et l'homme moderne. A Jéricho, les archéologues ont trouvé du blé hybride EMER datant d'avant 8.000 B.C. Ce qui fait de Jéricho un des lieux d'activité agricole les plus anciens du monde. Les Amorrites, les Cananéens, et d'autres peuples sémites proches des Phéniciens de Tyr sont arrivés vers  2000 B.C. dans la région qui s'appelle alors le Pays  de Canaan.

Les découvertes  archéologiques indiquent que le  peuple juif est  issu des peuples indigènes de Canaan  et des tribus qui ont envahi la contrée. Quelque part entre 1800 et 1500 B.C., on pense qu'un peuple sémite appelé Hébreu (hapiru) a quitté la Mésopotamie pour s'installer en Canaan. Canaan était alors habité par différentes tribus y compris des peuples sémites, des Hittites et plus tard des  Philistins, les peuples de la mer supposés être arrivés de Mycènes ou d'avoir appartenu aux peuples de la Grèce antique qui se sont également installés à Mycènes

Selon la bible, Moïse a emmené les Israélites, ou une partie d'entre eux, hors d'Egypte. Sous Josué, ils ont conquis les tribus et les villes-états de Canaan.  Sur base des récits bibliques, on estime que vers 1000 B.C., le Roi David a conquis Jérusalem et fondé un royaume israélite sur une grande partie de Canaan y compris  des parties de la Transjordanie. Le royaume se divisa à la mort de Salomon, fils de David: la  Judée au Sud et Israël au Nord. Jérusalem est resté le centre de la souveraineté et du culte juif chaque fois que les Juifs ont dominé le pays par la suite, jusqu'à la révolte juive de 133 AD..

Les Assyriens conquirent Israël vers 722 ou 721 B.C. Les Babyloniens prirent Juda autour de 586 B.C.  le temple de Salomon à Jérusalem fut détruit et un grand nombre de Juifs exilés. 50 ans plus tard, Cyrus, Roi de Perse, conquit Babylone. Cyrus a autorisé un groupe de Juifs de Babylone à reconstruire Jérusalem et à s'y installer. Cependant, un grand nombre de Juifs restèrent à Babylone où ils devinrent la première Diaspora juive. Après le rétablissement d'un état ou protectorat juif, les exilés babyloniens ont maintenu le contact avec les autorités de Jérusalem. Les Perses ont régné sur le pays d'environ 530 à 331 B.C. Alexandre le grand conquit ensuite l'Empire perse. Après la mort d'Alexandre en 323 B.C., ses généraux ont divisé l'empire. L'un d'eux, Séleucos, fonda une dynastie qui a conquis une grande partie de la Palestine vers 200 B.C. Au début, les rois  séleucides permirent la pratique du judaïsme. Plus tard, Antiochos IV a essayé de l'interdire. En 167 B.C., les Juifs se sont révolté sous la conduite des Maccabées et soit chassèrent les Séleucides hors de Palestine soit gagnèrent au minimum  une large autonomie pour leur nouveau royaume dont Jérusalem était la capitale. Le royaume a reçu la "protection" romaine et Juda Macchabée fût fait un "ami du sénat et du peuple romain" en 164 B.C. selon les historiens romains.

Vers 61 B.C., les légions romaines de Pompée ont envahi Juda et mis Jérusalem à sac. Le pays passa sous contrôle romain. Les Romains l'appelèrent Judée.  Conformément à la foi chrétienne, Jésus Christ est né à Bethlehem dans les premières années de la période romaine. Les Romains ont maté les révoltes juives de 70 A.D. et 132 A.D. En 135, les Romains ont expulsé les Juifs hors de Jérusalem et appelèrent alors le pays Palaestina. Le nom de Palaestina, devenu Palestine en français, vient d'Hérodote, qui a employé le nom de Palaistine Syrie, "la Syrie philistine", pour parler de toute la région méridionale de la Syrie, La plupart des Juifs qui continuaient à pratiquer leur religion fuirent ou furent déportés de Palestine, formant une deuxième Diaspora juive. Cependant, des communautés juives continuèrent à exister en Galilée, au Nord de la Palestine. La Palestine a été gouvernée par l'empire romain jusqu'au quatrième siècle A.D. (300's) quand elle devient une partie de l'empire byzantin. Le christianisme s'est répandu dans la majeure partie de la Palestine. La population se composa de Juifs convertis au christianisme et au paganisme, de peuples amenés par les Romains, et d'autres qui avaient probablement toujours habité la Palestine.

Au septième siècle (A.D. 600's), les armées  arabes musulmanes partant du Nord de l'Arabie conquièrent la majeure partie du Moyen-Orient, y compris la Palestine.  Jérusalem est conquise en 638 par le Calife Omar qui place les habitants sous sa protection. Les puissances musulmanes ont régné sur la région jusqu'au début des années 1900. Les  chrétiens et les juifs étaient autorisés à garder leurs religions mais graduellement la majeure partie de la population locale a accepté l'Islam et la culture Arabe-Islamique de leurs dirigeants. Jérusalem est devenue sainte aux yeux des musulmans comme l'endroit d'où, selon la tradition, Mahomet est monté au ciel après une  chevauchée nocturne miraculeuse sur son cheval Al-Buraq. La mosquée d'Al-Aqsa a été construite à l'emplacement de ce miracle, sur un lieu généralement admis comme celui où s'élevaient les temples juifs.

Les Turcs Seldjoukides ont pris la ville de Jérusalem en 1071. Ils ont régné  moins de 30 ans sur la Palestine. En 1098, les Fatimides, basés en Egypte, ont tiré profit des luttes entre les Seldjoukides et les croisés chrétiens venus d'Europe pour s'allier avec ces derniers et  capturer Jérusalem, Jaffa et d'autres régions de la Palestine. Cependant, les croisés rompirent l'alliance et envahirent  la Palestine un an plus tard, prenant Jaffa et Jérusalem en 1099. Un grand massacre des défenseurs juifs et musulmans suivit et aucun Juif ne fut plus autorisé à habiter Jérusalem. Les croisés gardèrent la ville jusqu'en 1187, quand Saladin attaqua la Palestine et conquit Jérusalem. En vertu du  traité avec Saladin, les croisés conservèrent un domaine le long de la côte de la Palestine. Cependant, les croisés rompirent le traité avec Saladin ainsi que les traités ultérieurs lors de plusieurs croisades successives qui essayèrent en vain de reprendre Jérusalem. En 1291, les croisés ont été expulsés avec la prise d'Acre par les musulmans. Suivit alors une période où les croisés lançaient fréquemment des raids de pillage contre la côte de Palestine. Pour réduire au minimum les bénéfices de ces incursions, les gouvernants musulmans ont retiré la population des côtes et pratiqué une politique de la terre brûlée dont le résultat fut le dépeuplement et l'appauvrissement considérable de la côte de la Palestine pour des centaines d'années.

Au  milieu du 13ème' siècle, les Mameluks, à l'origine des soldats-esclaves des Arabes, basés en Egypte, ont établi un empire qui, à terme, a inclus la Palestine. Les musulmans arabophones composaient la majeure partie de la population de la Palestine. Dans les dernières années 1300, des Juifs d'Espagne et d'autres régions méditerranéennes s'installèrent  à Jérusalem et ailleurs dans la région. Les Ottomans battirent les Mameluks en 1517 et la Palestine devint une partie de l'Empire. Le Sultan invita les Juifs fuyant l'Inquisition espagnole à s'installer dans l'empire, y compris dans plusieurs villes de Palestine.

En 1798, Napoléon envahit la région. Cette guerre et la mauvaise administration des gouvernants égyptiens et ottomans qui suivirent, firent diminuer la population de la Palestine. Les Arabes et les Juifs sont partis pour des terres plus sûres et plus prospères. Les révoltes des Palestiniens arabes contre leurs dirigeants égyptiens et ottomans peuvent avoir contribué à la naissance du sentiment national palestinien. La réorganisation de l'Empire turc et son ouverture aux étrangers ont ramené un certain calme. Elles ont également permis le début de la colonisation  juive par différents mouvements sionistes et proto-Sionistes.  Les populations arabe et juive augmentèrent. Vers 1880, environ 24.000 Juifs habitaient la Palestine dont la population globale s'élevait à environ 400.000 personnes. Le gouvernement ottoman imposa alors de sévères restrictions à l'immigration et à l'achat de terres par les Juifs. Celles-ci furent éludées de diverses manières par les Juifs cherchant à coloniser la Palestine.

Le mouvement ‎sioniste est né à la fin du 19ème siècle pour réinstaller les Juifs en Israël, ignorant la population arabe ‎existante. Le sionisme (qui doit son nom au Mont Sion, colline sur laquelle fut bâtie Jérusalem) est une idéologie politique prônant l'existence d'un État juif en Palestine. Sur un plan idéologique et institutionnel, le sionisme entend œuvrer à redonner aux Juifs un statut perdu depuis l'Antiquité, à savoir celui d'un peuple regroupé au sein d'un même État. Le mouvement sioniste est né à la fin du XIXe siècle, parmi les communautés ashkénazes d'Europe centrale et orientale sous la pression des pogroms, mais aussi en Europe occidentale suite au choc causé par l'affaire Dreyfus – qui compte parmi les motifs du lancement du Congrès sioniste par Theodor Herzl. Sous la pression de l’antisémitisme européen et sous l’influence des idéologies nationalistes et d'indépendance nationale, une partie de la population juive européenne (surtout en Europe centrale et orientale, où l'intégration est difficile) transforme en effet à la fin du XIXe siècle le désir religieux du retour à la terre d’origine du judaisme en un projet politique : le sionisme. . La tradition biblique désignait en effet sous le nom d'Eretz Israël (terre d'Israël) la terre promise par Dieu au peuple juif, terre des deux royaumes israélites (Royaume d'Israël et Royaume de Juda). Les premières organisations (Amants de Sion) apparaissent en 1881. L'Organisation sioniste mondiale est créée en 1897. Par principe, la plupart des tendances politiques du mouvement sioniste considèrent que Eretz Israël appartient de droit au peuple juif (pour des raisons au moins historiques, voire pour des raisons religieuses chez les sionistes religieux). Mais toutes les tendances du mouvement sioniste ne revendiquent pas un État juif sur la totalité de Eretz Israël : certaines sont favorables à un certain degré de partage avec les Palestiniens, d'autres y sont hostiles. en

En s'appuyant sur les ambitions coloniales britanniques au Moyen-Orient, le mouvement sioniste obtient par la déclaration Balfour (1917), la conférence de San Remo (1920) et le mandat de la Société des Nations (1922) un « Foyer national juif » en Palestine, contre l’avis des Arabes palestiniens qui craignent d'être à terme dépossédés. La Palestine est alors placée sous mandat britannique : on parlera pour cette période de « Palestine mandataire ». La déclaration Balfour est une lettre envoyée le 2 novembre 1917 par Lord Arthur James Balfour, ministre britannique des affaires étrangères à Lord Walter Rothschild, représentant des juifs britanniques. Il annonce que le gouvernement britannique "envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif". La déclaration de Balfour était le résultat de plusieurs facteurs. Elle était en partie due aux efforts du Dr Haim Weizmann, qui avait gagné la faveur du gouvernement britannique par son travail pour améliorer la fabrication de l'acétone nécessaire à l'effort de guerre. Elle a reflété les efforts clandestins de NILI (Netzah Yisrael Lo Yishaker) pour faciliter la conquête britannique de la Palestine. Elle a exprimé les sentiments personnels de Lord  Balfour et d'autres responsables britanniques, qui étaient favorables au sionisme et ont préconisé une restauration des juifs en Palestine. Elle était partiellement due aux craintes britanniques que les Allemands publieraient une déclaration semblable et l'exploiteraient pour gagner la faveur des juifs, imaginés très puissants. Elle réalisait aussi le souhait britannique d’utiliser la Palestine comme une base protégeant le canal de Suez. La déclaration n'était pas un document international, ni même un document britannique officiel. "Le foyer national juif"  a été reconnu dans le droit international  grâce au mandat de la ligue des nations de 1922.

Entre la fin 1947 et le début 1949, l’État d’Israël est en guerre contre cinq États arabes qui contestent son existence et envoient leurs armées dans le territoire attribué par le plan de partage de novembre 1947 : c'est la Guerre israélo-arabe de 1948. A la suite de  la  déclaration Balfour en 1917, la Société des Nations a confié la Palestine au ‎Royaume Uni avec le mandat d’y établir un foyer national pour le peuple juif. Les Arabes n’ont pas ‎accepté que les Juifs viennent prendre leur terre. ‎Sous la direction du Grand Mufti Haj Amin El-Husseini, des émeutes arabes répétées et puis une ‎révolte ont commencé l’histoire de l'inimitié entre Juifs et Arabes en Palestine. La Grande Bretagne ‎arrêta alors l’immigration juive en Palestine. ‎

Après la mort de six millions de Juifs dans l’Holocauste nazi, une pression grandissante poussa ‎l’Angleterre à autoriser de nouveau l’immigration juive en Palestine. En 1947, L’ONU divisa le pays en ‎deux états : un état arabe et un état juif. ‎Les Arabes refusèrent la partition et la guerre éclata. La victoire décisive des Juifs leur permit ‎d’agrandir leur état. Elle créa plusieurs centaines de milliers de réfugiés palestiniens. Les états ‎arabes refusèrent de reconnaître Israël ou de faire la paix avec lui. Les guerres se succédèrent en ‎‎1956, 1967, 1973 et 1982 ainsi que les raids terroristes et les représailles. ‎Chaque camp croit en une autre version de la même histoire. Chaque camp considère que le conflit ‎est entièrement la faute de l’autre et en attend des excuses.

De 1918 à 1948, au cours de l'Aliyah, la population juive en Palestine passe de 83 000 personnes à 650 000. La croissance est due à une forte natalité, mais surtout à une forte immigration due à l’antisémitisme en Europe, lequel culmine dans la Shoah. À compter de 1939, la Grande-Bretagne prend une orientation plus pro-arabe, et arrête l’immigration juive. Après un conflit violent entre 1944 et 1947, les britanniques abandonnent la Palestine. En novembre 1947, l’ONU propose un plan de partage de la Palestine entre un État juif (sur 55 %) et un État arabe. Le nouvel État est proclamé le 14 mai 1948. C’est ce que les Palestiniens appellent la Naqbah(ou Catastrophe), car la création de l’Etat d’Israël va de pair avec un déracinement de nombreux palestiniens, chassés de leurs villages et de leurs terres. Beaucoup désormais vivront en exil (Jordanie, Liban, Irak, Egypte et diaspora internationale).

La littérature palestinienne épouse étroitement les aléas de l’Histoire. Comme toujours, le poète (et par extension au XXème siècle l’écrivain arabe) est bien le héros, la mémoire, le guerrier et le héraut ou porte-voix du groupe humain auquel il appartient. Le XXème siècle, avec la montée des nationalismes et la tentative du monde arabe de s’inscrire en plein dans l’histoire des mutations mondiales, est un siècle de conflits. Sensibles à ces conflits qui déchirent les sociétés arabes, et qui sont tant intérieurs sur le plan de l’identité qu’externes sur le plan des phénomènes de libération nationale, plusieurs voix, comme celle, déjà citée de Taha Husseyn, formulent leur critique de l’esthétisme, de l’art pour l’art. Les œuvres majeures du roman arabe, entre la fin du XIXème siècle et le milieu du XXème siècle, n’hésitent pas à décrire la condition des paysans, de la femme, de l’identité arabe elle-même. Cet engagement, cette conception de la littérature comme média privilégié de la prise de conscience, et qui s’avère être une des caractéristiques essentielles de la littérature arabe moderne, comme une de ses tendances « lourdes », prend un relief particulièrement marqué, à partir des années 60, chez les écrivains palestiniens, au premier plan desquels toute une génération de poètes, comme Samih Al-Qassim, Fadwa Touqan, Ezzidine al-Manacirah ou Mahmud Darwich, par ailleurs auteur d’une série de livres en prose où il colle à la réalité de son peuple et de son pays sans évacuer la réflexion sur le rôle du poète contemporain : Une mémoire pour l’oubli (ce récit, cette chronique amoureuse d’une ville, Beyrouth, où la violence mortelle de la guerre de 1982, a effacé les frontières supposées du corps et de l’esprit, de l’amour et du politique, témoigne exemplairement du travail du deuil et de l’oubli) ; Palestine, mon pays : l’affaire du poème, relate l’histoire d’un de ses poèmes, « Passant parmi les paroles passagères », qui a provoqué en Israël, en 1988 un véritable tollé et nous fait comprendre en filigrane la complexité des rapports psychologiques existant entre l’Etat hébreu et le peuple palestinien ; La Palestine comme métaphore, enfin, un livre d’entretiens, où Darwich livre un témoignage à la fois sur l’identité palestinienne et sur l’évolution de son langage vers l’universalité. Dans ce travail de l’engagement, Darwich n’est pas le seul palestinien : nous devons souligner l’apport d’un certain nombre d’auteurs contemporains comme Liana Badr, très proche de la condition des femmes arabes, engagée dans l’action de l’Union des femmes palestiniennes en Jordanie, elle a travaillé dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila. Liana Badr est un témoin privilégié de la tragédie vécue quotidiennement par le peuple palestinien : soucieuse d’écrire l’histoire de son peuple et du rôle qu’y ont joué les femmes, elle use d’un langage nouveau et tout-à-fait contemporain, renonçant à l’arabe littéraire classique au profit d’une langue du quotidien, sensible dans son récit d’exil et de guerre Une boussole pour le soleil (1992) ou dans Etoiles sur Jéricho (2001). Emile Habibi (1921-1996) fut de ceux qui restèrent en Palestine après 1948 (fondation de l’Etat d’Israel) et acceptèrent de prendre la nationalité israélienne. Membre du parti communiste israélien, il fut élu député à la Knesset et dirigea le le plus grand quoitidien israélien de langue arabe, Al-Ittihâd (L’Union) de 1948 à 1990. Il s’est imposé comme un écrivain novateur auquel restera attachée la figure de son héros Said le peptimiste, qui oscille sans cesse de l’optimisme au pessimisme et n’est pas sans rappeler le Candide de Voltaire. Il est l’auteur de Les aventures extraordnaires de Said le Peptimiste  (1987), de Péchés oubliés (1991) ou encore de Soraya fille de l’ogre  (1996). Jabra Ibrahim Jabra (1920-1994), né à Bethléem, est également critique d’art et de littérature. Exilé en Irak à partir de 1948, il s’est totalement impliqué dans la vie littéraire et culturelle de ce pays. Auteur de poèmes, très attaché aux civilisations du Proche-Orient, puisant son inspiration non seulement dans l’histoire de la Palestine mais aussi dans celle des mythes du Croissant fertile, il dépeint, au-delà du destin douloureux des Palestiniens, la condition de l’homme universel, dans des récits et des romans comme A la recherche de Walid Masud (1988), Le premier puits (1993), Les chanteurs dans l’ombre (1994), La quarantième pièce (1997) ou Le navire (1997). Ghassan Kanafani (1936-1972) est né à Acre en Palestine. Il n’a cessé au cours de sa brève existence de joindre l’écriture à l’action politique. Instituteur à Damas en 1953, il s’installera ensuite au Koweit puis à Beyrouth, avant de diriger en 1969 l’hebdomadaire Al-Hadaf, organe du Front Populaire de Libération de la Palestine. Il publie pendant cette période des nouvelles, une pièce de théâtre et plusieurs romans (Des hommes dans le soleil suivi de L’horloge et le désert et Oum-Saad la matrice, 1977 ; Contes de Palestine, 1979 ; Retour à Haifa et autres nouvelles, 1997). Kanafani a été assassiné en 1972, à l’âge de 36 ans, par les services secrets israéliens… Sahar Khalifa (née à Naplouse en 1941) a d’abord enseigné à l’Université de Bir-Zeit en Palestine occupée, avant d’aller suivre des cours de littérature comparée aux Etats-Unis et de revenir en Palestine en 1988, où elle a fondé un Centre des études féminines. Ses romans, articulés autour de la cause des femmes, disent sa conviction que leur lutte pour la liberté ne peut s’inscrire que dans le cadre politique de la libération du peuple palestinien. (Chronique du figuier barbare, 1978 ; La foi des tournesols, 1988 ; L’impasse de Bab Essaha, 1997). Anton Shammas (né en 1950) est un poète et romancier de renommée internationale, écrivant en hébreu comme en arabe, et attaché à exprimer l’extrême complexité de l’existence nationale, culturelle et linguistique des Palestiniens en Israel après 1948. Son roman écrit en hébreu, Arabesques (1988), est considéré comme une autobiographie où l’auteur défend l’idée d’une cohabitation harmonieuse entre deux peuples originaires de la même terre. Sami al-Sharif (né en 1962 à Jérusalem) est un auteur jordanien d’origine palestinienne. Professeur d’université, spécialiste de la traduction, il a publié trois romans écrits en français, dont Les rêves fous d’un lanceur de pierres (1992), qui raconte la révolte des jeunes palestiniens de l’Intifada, ou encore L’éternel perdant de Bagdad à Jérusalem (1995) et Fait divers : un chat écrasé en plein février (1998). Ibrahim Souss (né en 1943 à Jérusalem) a fait des études de Sciences politiques à Paris. Représentant de l’OLP en France de 1978 à 1992, à l’Unesco de 1975 à 1980, ambassadeur au Sénégal depuis 1980, il a mené une double carrière littéraire et musicale : pianiste et compositeur, il asuivi la formation de l’Ecole Normale de Musique de Paris et celle du Royal College of Music à Londres. Poète engagé (Les fleurs de l’olivier et Goliath) il est aussi l’auteur de deux romans d’amour : Loin de Jérusalem (1998) et Les roses de l’ombre (1989). Il est également l’auteur d’essais politiques (Au commencement était la pierre, Les rameaux de Jéricho, 1994). Layla Nabulsi (1961), d’origine belgo-palestinienne, a fait des études théâtrales à Bruxelles, où elle a participé à de nombreux spectacles théâtraux. Elle est l’auteur d’un récit, Terrain vague (1990) et d’une pièce, Debout les morts ! (1994). Nous attirerons enfin une attention toute particulière sur le roman Lumière bleue (Actes Sud, 2004) d’Hussein Al-Barghouti (né en 1954, il est mort à Ramallah en 2002). Fondateur en 1997 de la revue Al-Shuirâ (Les Poètes), publiée par la Maison de la Poésie de Ramallah, ce poète, parolier, dramaturge, scénariste et essayiste est aussi l’auteur d’un récit autobiographique, Je serai parmi les amandiers. C’est sans conteste une des voix les plus fortes de la nouvelle jeune littérature palestinienne, à laquelle appartient aussi Adania Shibli (née en 1974), auteure de plusieurs nouvelles et récits, traduits en français comme en anglais et qui vient de publier son premier roman, Reflets sur un mur blanc (prix de la Fondation Abdel-Mohsen Qattan, Londres) dont l’action se passe dans un village des territoires occupés par Israel  : une écriture qui, s’éloignant de l’histoire collective, analyse et observe l’intimité et l’instantanéité du quotidien avec une grande économie et une grande précision des moyens narratifs.

On peut distinguer plusieurs générations dans l’histoire de la poésie palestinienne et celles-ci épousent aussi étroitement les événements historiques de cette région du Moyen Orient. La génération de 1936 émerge durant une période historique (de 1917 à 1948) pendant laquelle les Palestiniens s’opposent à l’occupant anglais (la Palestine, la Jordanie, l’actuel Israël étant à l’époque sous mandat britannique) et au projet sioniste d’établissement d’un Etat juif en Palestine. Cette période de résistance voit l’éclosion de Ibrahim Touqane, Abderrahim Mahmoud et Abdelkrim al-Karmi. Ces auteurs pratiquent une poésie extrêmement classique, sans aucun souci de renouvellement esthétique, qui véhicule des thèmes idéologiques et des sentiments nationalistes. L’épanchement individuel y est rejeté au profit du sentiment collectif d’appartenance, et ces poèmes auront un impact populaire remarquable, à travers les lectures publiques où ils étaient diffusés. Cette poésie de la génération 1936 renvoie au rôle traditionnel du poète dans la société bédouine, celui d’en être la mémoire, le porte-parole et le hérault aussi bien que le héros. Mais elle introduit dans la poésie palestinienne l’idée que le poète est aussi parfaitement en phase avec la réalité concrète vécue par le peuple. Textes dictés par l’urgence, écrits par des poètes non seulement engagés dans leur écriture mais aussi dans le combat politique, et dont le moindre mérite n’est pas tant d’avoir fait émerger une nouvelle sensibilité poétique que d’avoir eu la conscience des enjeux historiques et culturels de la lutte qui commençait en terre de Palestine à ce moment-là. C’est en effet à compter de cette époque, et notamment avec  la révolte généralisée de 1936 que le palestinien, et par-là même, le poète, a sa propre conscience nationale. Cela ne veut pas dire qu’avant ces années 1930 la poésie n’existait pas sur ces terres. La tradition de la poésie orale était belle et bien présente mais d’autres genres de poésie tels que  la poésie épique, lyrique, amoureuse, satirique, religieuse ou profane prédominaient. Avant 1936, on ne faisait pas la distinction entre la Syrie, le Liban et la Palestine. On parlait seulement de poésie arabe. Cette région du monde portait le nom de Ard Ach-Cham. Puis les colonisateurs ont érigé des frontières entre ces pays, leur donnant ainsi une identité propre. C’est à ce moment qu’émerge la conscience nationale et par là même la poésie palestinienne qui défend et illustre  son identité propre. Une des particularités de la poésie palestinienne est que contrairement à nos pays occidentaux, où nous connaissons des querelles entre les poètes dits classiques et les modernes, dans ces pays, la résistance culturelle et la lutte nationale font que ces querelles demeurent loin des préoccupations des poètes. Les poètes des années 30 sont donc au cœur de l’histoire et c’est pour cette raison qu’ils sont considérés comme ceux qui ont donné l’impulsion à la poésie palestinienne moderne. A cette époque, le respect des règles de métrique et des formes fixes de la poésie arabe classique était strictement appliqué. Mais les poètes de ces années 30 ont commencé à présenter des textes « plus libres » sous l’impulsion du combat national et politique. On s’aperçoit aussi que le poète n’hésite pas à parler du «nous » plutôt que du « je », ce qui est un témoignage de cette conscience nationale. A la suite de leurs prédécesseurs de la génération de 1936, les poètes des générations à venir, dont beaucoup réformeront l’écriture classique pour permettre une transition vers le modernisme et le poème en prose (poème en vers libres), se considèreront comme les continuateurs d’une poésie défendant l’identité et la cause palestiniennes. La génération de 1948 rend compte de la Naqbah, du déracinement de milliers de palestiniens contraints à l’exil. Face au traumatisme vécu par la communauté palestinienne, nous observerons qu’il existe des différences entre les voix des poètes de la diaspora et celles des poètes palestiniens dits « de l’intérieur ». Les premiers poètes proviennent de l’intérieur, et des populations rurales restées en Palestine, les citadins ou urbains ayant été plus touchés par l’exil. Il s’agira donc d’une poésie non intellectuelle et conventionnelle. Cette génération s’est d’abord trouvée dépossédée de l’axe culturel moderne qui aurait pu permettre une renaissance littéraire et a du faire face à une progressive acculturation, voulue et mise en place par le nouvel Etat sioniste. Il est donc remarquable que malgré ces conditions, et compte tenu du rôle subversif du poète aux yeux de l’occupant, qui n’hésita pas à faire assassiner en 1950 un poète populaire connu sous le pseudonyme de Houmayd, la poésie populaire et ses poètes souvent anonymes aient été les derniers bastions de résistance avant que des intellectuels de l’intérieur et les poètes de la diaspora se manifestent à leur tour. Parmi les plus remarquables des poètes de cette génération de 1948 on distingue Fadwa Touqane, Youssouf al-Khatib, Tawfiq as Sayigh, Kamal Nasser, Haroun Hachim Rachid, Jabra Ibrahim Jabra, Salma Khadra al-Jayyoussi, Michel Haddad ou encore Mou’in Bsissou. Poésie de révolte mais aussi de déchirement intérieur, où le désarroi personnel rend possible l’émergence de la subjectivité poétique, et dont une des sources de renouvellement esthétique est la poésie du Mahjar (ou de l’émigration) dont l’influence dans tout le monde littéraire arabe de l’époque est prédominante.

La génération de 1967 avec les noms de Salim Jabran, Fawzi Abdallah, Issa Al Loubani, Muhammad Al Qissi, Hayil Assaqilah, Mu’ammar Hammouda Az-Zaghbi, Habib Zaydab Chwikri, Rachid Hussein, Hanna Ibrahim, Samih Al-Qassim, ou encore Mahmoud Darwich, n’avait pas attendu la guerre des Six Jours pour s’exprimer. C’est toutefois la médiatisation du conflit qui va, par corollaire, donner à ces poètes une plus grande visibilité. Le contexte de la guerre froide, le rôle joué par l’Egypte et les Etats-Unis, la généralisation de l’usage de la télévision et du satellite, et la complicité entre eux de ces poètes dont beaucoup appartenaient ou avaient appartenu au Parti Communiste arabe israélien sont des éléments non négligeables. Chacun des poètes de cette génération travaille dans une complémentarité avec les autres, tant sur le plan de la rénovation des formes (succès définitif du poème en prose sur le poème classique, réhabilitation de la poésie populaire) que sur le plan de l’impact politico-culturel. Cette génération est légitimement celle des « fondateurs » de la poésie palestinienne, à la fois dans le rôle d’outil de résistance mais aussi de mémoire et d’identité nationale et aussi parce qu’ils assimilent dans leurs œuvres les leçons de la modernité poétique arabe. De l’identité du ghetto et de la condition de l’exilé, la voix poétique de cette génération devient plurielle et s’élève du particulier à l’universel. Les formes poétiques elles-mêmes éclatent sous la pression d’un lyrisme qui renverse tous les obstacles. Comme l’exprime le poète marocain Laâbi, le poète palestinien de cette période « s’évertuera à donner forme à ce que l’on peut appeler les mythes constitutifs de la personnalité et de la vision du monde de l’homme palestinien. Dans cette cosmogonie psychologique et intellectuelle, la consonance et la connotation des mots auront dorénavant leur poids de sang, marqué du sceau de la tragédie palestinienne. Même les mythes antérieurs à cette cosmogonie vont être refondus dans le creuset palestinien. L’Histoire se délaisse des oripeaux de l’événement, offrant ainsi la possibilité d’être relue dans sa logique occultée, dans le message inquiétant qu’elle tait d’habitude. De ce fait, cette poésie va prendre le droit légitime de s’adresser à l’humanité entière, de fustiger l’irrationnel et la responsabilité humaine dans la tragédie qu’elle inflige et subit tour à tour. Elle devient conscience d’un monde qui répugne à la conscience ». Au sein de cette génération, nous saluerons particulièrement l’œuvre du plus grand de tous, dont l’œuvre engagée des débuts a fait place à une poésie ample, ouverte aujourd’hui sur l’universalité du destin humain, et dont la cohérence est placée sous le questionnement omniprésent du rapport à l’Autre, thème si essentiel à notre monde contemporain. De la condition palestinienne, vécue comme préfiguration du drame global d’aujourd’hui, il s’élève à la condition de l’homme de toujours opprimé, comme en témoignent ses poèmes d’Au dernier soir sur cette terre ou Une mémoire pour l’oubli. Darwich est un poète d’une prodigieuse fécondité, au souffle à la fois puissant et libre, dans la meilleure tradition des fils du désert et sa voix demeure exemplaire de celles de tous les opprimés, des sans patrie, des humiliés, des insurgés de la liberté.

Les poètes des années 1990-2000 s’appellent Khaled Abdallah, Ghassan Zaqtan, Zouheir Abou Chayeb, Mahmoud Abou Hashash, Samer Abou Hawwash, Youssuf Abou Löz, Ghada Chafi’i, Walid Cheikh, Najwan Darwish, Ayman Ghbarieh, Jihad Hudayb, Othman Hussein, Walid Khazendar, Zakaria Mohammed, Nasser Rabah, Taher Riad ou Bashir Shalash.L’influence de Darwich sur cette jeune poésie palestinienne est indéniable. Il serait intéressant de s’y attarder brièvement. Grâce à lui, ces poètes, qui viennent d’être réunis dans un recueil publié au Taillis Pré (Le poème palestinien contemporain, choix établi par Ghassan Zaqtan, traduction française d’Antoine Jockey), peuvent à leur tour élaborer une œuvre décomplexée par rapport au contexte politique mais aussi esthétique : écriture du quotidien, distanciation, textes à caractère autobiographique, écriture blanche, prosaïque, allusive, cette jeune poésie palestinienne a pu, notamment grâce à l’exemple du Maître, prendre la tangente par rapport à ce que l’on attendait d’elle. Déterminés à défendre leur identité, leur culture et leur pays, ces jeunes poètes arrivent aujourd’hui à maturité au moment où disparaît leur aîné. Ce que font les poètes palestiniens actuels, des générations 1980-1990 et 2000, c’est contester les idéaux parfois écrasants des générations précédentes à l’intérieur même de l’histoire de la poésie et de la société palestiniennes ainsi que des différents courants qui ont modifié la poésie arabe, notamment en Syrie ou en Irak. Ce qui a changé chez ces jeunes poètes, ce n’est pas leur détermination à défendre leur terre, c’est la manière de le dire à partir de leurs histoires personnelles, individuelles, et c’est leur angle de vue réaliste, comme chez beaucoup d’autres jeunes poètes contemporains de par le monde, phénomène qui provient sans doute d’un constat universel de la fin des idéologies, de la globalisation galopante et d’un sentiment aigu du réel sinon du désenchantement du monde. A ces phénomènes, la privation de terre et la condition d’incarcérés à l’air libre qui est celle des palestiniens ne peut qu’ajouter tout son poids de gravité. La dénonciation de l’oppression se fait donc aujourd’hui à voix blanche. Mais plus fondamentalement, l’apport de Darwich ici porte sur une autre approche des notions d’exil et de retour à la terre natale. Face à une espèce de sacralisation fantasmatique, à travers l’expérience de la Naqbah, de l’exil et du retour, Darwich réussit quant à lui à mêler les dualités, celles du palestinien et de son oppresseur. Zaqtan précise que la capacité de Darwich à remettre en cause la pensée même de la Naqbah « l’a conduit à une réflexion différente qui unit en son sein la défense de son exil profond et l’évocation de la patrie comme réalité intime, actuelle et non séparée de la vie ». Mais qui envisage aussi « l’accrochage direct et corporel avec l’ennemi et l’action d’entraîner ce dernier à se détacher de son groupe, en le traitant notamment comme une part essentielle de notre propre monde, un monde condamné par la présence d’un ennemi et par l’obligation de s’y associer ». Zaqtan ajoute : « C’est peut-être pourquoi Darwich a choisi d’être un poète troyen, sachant que Troie n’a pas encore écrit son récit. En cela, il est un des rares poètes à avoir grandi sur la rive sud de la Méditerranée et à y être resté, sans tenter d’emprunter l’autre lieu ou l’autre impression, ni de suivre le mouvement des choses sur l’autre rive ni d’adhérer à l’image de là-bas. Le contraire de Cavafis dans son effort et son entêtement à transporter sa Grèce natale en Egypte où il vivait, l’homme qui a emprisonné le temps hellénique dans une bouteille qu’il a gardée près de son cœur (…). Aller vers le quotidien, se tourner intimement vers les détails de la vie, s’alléger de la rhétorique et des grandes idées et construire de nouveaux rapports avec l’ordinaire, toutes ces choses ont ébranlé la langue traditionnelle, l’ont démontée et reconstruite dans une nouvelle structure et avec d’autres significations ».

Mahmoud Darwich qui nous a quitté le 9 août 2008 à Houston (Texas, États-Unis) à la suite de complications consécutives à une opération cardiaque prend une place tout aussi novatrice et importante que celle des grands poètes classiques ou modernes que nous avons cités en préambule. Profondément engagé dans la lutte de son peuple, il n'a pour autant jamais cessé d'espérer la paix et sa renommée dépasse largement les frontières de son pays. Il fut le président de l'Union des écrivains palestiniens. Il a publié plus de vingt volumes de poésie, sept livres en prose et a été rédacteur de journaux ou revues littéraires, dont la dernière en date, Al-Karmîl. Il est reconnu internationalement pour sa poésie qui se concentre sur sa nostalgie de la patrie perdue. Ses œuvres lui ont valu de multiples récompenses dont le prix Prins Claus aux Pays-Bas, et il a été publié dans au moins vingt-deux langues. Pour le domaine francophone, les éditions Actes Sud/Sindbad ont entrepris, sous la direction éclairée de deux grands intellectuels palestiniens, Farouk Mardam-Bey et Elias Sanbar, la publication en français de son œuvre. Dans les années 1960, Darwich a rejoint le Parti Communiste d'Israël, la Rakah, mais il est plus connu pour son engagement au sein de l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP). Élu membre du comité exécutif de l'OLP en 1987, il avait quitté l'organisation en 1993 pour protester contre les accords d'Oslo. Il souhaitait la paix, en effet, mais une paix « juste », qui respecte les deux parties sur un pied d’égalité. Ayant passé près de 30 ans de sa vie en exil (Beyrouth, Paris, Tunis), il avait pu s’établir à Ramallah. Il est aujourd’hui enterré dans un petit lopin de terre situé près du Palais de la Culture. J’avais eu le privilège de le rencontrer et de m’entretenir avec lui lors de notre commune participation au 1er Congrès des poètes arabes, organisé en septembre 1998 à Tunis, mais aussi de l’entendre lire au Théâtre municipal de cette même ville. Darwich était un lecteur-né : sans beaucoup d’effets théâtraux, mais soulignant son propos du geste et de la voix, comme il est d’usage dans les lectures des poètes arabes, il possédait une parfaite diction de son texte, et une justesse de ton qui jouait à la fois d’un lyrisme maîtrisé et d’une prosodie à la fois limpide et complexe, que venaient souligner des vers incisifs qui emportaient l’adhésion enthousiaste du public. Il devait donner deux lectures en Belgique cet automne, dans le cadre du projet Masarat 2008, à Namur et à Bruxelles.

Plutôt que de rédiger un panégyrique du poète, je vous propose de souligner quelques itinéraires possibles dans cette œuvre emblématique de la poésie contemporaine. Darwich a longtemps été considéré comme le chantre de la résistance nationale à l’occupation de la Palestine. Il le fut. A tel point que résidences surveillées, emprisonnements, exil, débats passionnés à la Knesset à propos de En traversant les mots passants (1968) ou diffusion populaire de ses premiers textes parmi lesquels son célèbre poème Carte d'Identité: « Inscris, je suis arabe… » qui figure dans son recueil : Awraq Al-Zaytun (Rameaux d’oliviers) auraient pu suffire à le cataloguer comme poète engagé. Son engagement allait plus loin : il permettra, notamment aux poètes de la génération 80 et 90, de dépasser l’antagonisme réducteur que recouvre cette notion où le poème serait inféodé au discours politique. Vie sociale, vie personnelle, langue, poésie, relation de l’expérience personnelle et mise en rapport de celle-ci avec l’Histoire et l’expérience collective de l’Humanité, partout où il y a génocide, acculturation, privation de liberté, tout était lié. Son œuvre, parmi laquelle il importe de souligner les Entretiens sur la poésie, s’élèvera ainsi progressivement du particulier à l’universel. Il permettra, avec les autres poètes de l’exceptionnelle génération de 1967 (Az Zayad, Al Qassim, Jabra, Al-Manacirah, etc.), un renouvellement du lexique et des procédés stylistiques du poème arabe, portant celui-ci à une complète rénovation après les lourdeurs du classicisme poétique arabe antérieur… Il intègrera dans son poème et sa résistance, l’autre, et la part d’humanité qui est commune aux adversaires, rendant par là visage humain à un conflit dont la violence se nourrit précisément, comme tout conflit, de la négation de l’humain. Il s’agit peut-être, parlant de Darwich, poète emblématique du monde arabe et poète de la cause palestinienne, de lever certaines équivoques qui tendent à occulter la dimension universelle de son œuvre. Celle-ci ne se réduit pas en effet au poète « engagé » des années soixante et l’auteur lui-même, que j’ai eu le privilège de rencontrer et avec lequel j’ai pu m’entretenir à Tunis en 1998, le souligne particulièrement dans un de ses derniers livres en date que publient les éditions Actes Sud, les « Entretiens sur la poésie ».

Poète de l’exil et de la tragédie palestinienne, Mahmoud Darwich est donc né dans un village de Galilée. Enfant, il a participé à l’exode des réfugiés palestiniens de 1948. Revenu en Israël, Arabe israélien réfugié dans sa propre patrie, il a commencé à écrire dès 1965, alors que la population arabe de l’état d’Israël était encore soumise à un régime spécial d’administration militaire. La blessure qu’il porte en lui est une blessure collective, aussi s’impose-t-il un peu comme la voix de son peuple. En 1971, il décide de s’exiler.  C’est alors un long parcours qui se dessine, dans une solitude à laquelle il est désormais attaché. La popularité des poètes est immense en Orient où la poésie est considérée comme un art vivant.  Lorsque Mahmoud Darwich donnait un récital au Caire, à Beyrouth ou à Alger, des foules considérables venaient scander ses vers avec lui. Mais revenons à cette blessure initiale. Mahmud Darwich, second d’une famille de huit enfants, est né en effet en 1942 à Birwa, un village de Galilée proche de Saint Jean d’Acre et du mont Carmel. Il y a passé son enfance jusqu’en 1948, année durant laquelle la première guerre menée par les forces armées de l’Etat d’Israël force à l’exode de nombreux Palestiniens. Son village est détruit. De cette fin brutale de l’enfance, nous retiendrons que depuis lors, comme la majorité des Palestiniens, Mahmud Darwich devient un errant : le Liban, le retour vers une Galilée où il est devenu un sans papier, les séjours réguliers en prison, puis Beyrouth, Paris, Tunis, Londres, Le Caire, Amman, Ramallah, où il demeure exilé en pays intérieur jusqu’à aujourd’hui.

« Je m’en souviens encore… Je m’en souviens parfaitement. Une nuit d’été, alors que nous dormions, selon les coutumes villageoises, sur les terrasses de nos maisons, ma mère me réveilla en panique et je me suis retrouvé, courant dans la forêt, en compagnie de centaines d’habitants du village. Les balles sifflaient au-dessus de nos têtes et je ne comprenais pas ce qui se passait. Après une nuit de marche et de fuite nous sommes arrivés, ainsi que l’ensemble de ma famille, dans un village étranger aux enfants inconnus. J’ai alors innocemment demandé : Où suis-je ? Et j’ai entendu pour la première fois le mot Liban ».

Ce rapport du poète, dans l’enfance, avec le monde hébraïque, sa naissance en Galilée, comme plus tard, son premier amour pour une jeune juive, Rita, magnifiquement inspirateur de ce chef d’œuvre de la poésie amoureuse : « Le lit de l’étrangère » ou à laquelle est consacré son poème « Les oiseaux meurent en Galilée », ont cependant une certaine importance sur son œuvre littéraire. Par exemple, sur certaines sources de son lyrisme poétique mais aussi sur un thème central de toute son œuvre, le rapport àl’autre :

« Comme vous le savez, j’ai fait mes études dans une école israélienne, et certains livres de l’Ancien Testament étaient au programme en hébreu. J’ai lu la Bible en tant qu’œuvre littéraire, et non comme une référence religieuse ou historique. D’ailleurs, les historiens juifs sérieux ne la prennent pas pour un livre d’histoire. Trois textes de l’Ancien Testament sont hautement poétiques, et dénotent une profonde expérience humaine : Job, l’Ecclésiaste, où il est notamment question de la mort, et le Cantique des Cantiques ».

A ces grands textes poétiques qui ont certainement formé son imaginaire et sa sensibilité, Darwich ajoute un certain nombre d’œuvres de la modernité occidentale, comme celles de Federico Garcia Lorca, dont l’influence est perceptible par exemple dans son poème « Onze astres sur l’épilogue andalou », mais aussi Neruda, Derek Walcott, Seamus Heaney, Seferis, Elytis, Yannis Ritsos, avec lequel il était très lié, Eugenio Montale, Milosz et Szymborska, René Char, Aragon et St John Perse ou encore des poètes arabes contemporains comme Nizar Qabani, Adonis ou Fadwa Touqan. Dans le domaine des classiques arabes, sa prédilection va à des poètes comme Al-Muttanabi en tout premier lieu, Al-Maari et Abou-Nowas.

Un certain nombre de poèmes de Darwich font référence à sa situation de résistant et ce sont ceux qui l’ont imposé le plus fortement dans le monde arabe d’abord, plus largement ensuite : Inscris : je suis arabe ; Etat de siège, Passants parmi les paroles passagères, Soldat rêvant de lys blancs, Le tué numéro 18, ou encore Une mémoire pour l’oubli, relation du siège de Beyrouth en 1982. Ceci n’est pas séparable de l’œuvre toute entière, qui va explorer en plusieurs périodes et selon chaque fois une architecture particulière toutes les ressources thématiques et langagières dont le poète est porteur. Comme le signale très clairement Subhi Hadidi dans la note critique figurant à la fin de l’édition de « La terre nous est étroite et autres poèmes », recueil anthologique publié dans la collection Poésie/Gallimard, le parcours poétique de Mahmud Darwich peut être, à ce jour, divisé en huit étapes : la phase de la jeunesse, avec la publication de ‘Asâfîr bilâ Ajnika  (Oiseaux sans ailes, 1960), recueil marqué par la poésie classique et romantique moderne, avec lequel Darwich prendra vite ses distances ;  la phase dite révolutionnaire, avec le recueil Awrâq al-Zaytûn(Rameaux d’olivier, 1964), dans lequel le poète traite des interrogations collectives du peuple palestinien et du rêve de révolution ;  la phase révolutionnaire et patriotique (1966-1970), marquée par la publication de ‘Ashiq min Filistîn (Un amant de Palestine), Akhir al-Layl (La fin de la nuit), Al-‘Asafîr tamûtu fî’l Jalîl(Les oiseaux meurent en Galilée) et Habîbatî tanhadu min Nawmihâ (Mon aimée sort de son sommeil), recueil faisant partie intégrante du courant appelé « Poésie de la Résistance », vis-à-vis duquel pourtant il se démarquait déjà par l’usage remarquable qu’il faisait des mythes et des symboles du Moyen-Orient et de la Grèce ancienne, sa dimension épique du quotidien, le rapprochement entre la figure féminine et celle de la terre natale ainsi que par le refus de toute intellectualisation sèche et émotionnellement réductrice du propos poétique ;  la phase de l’élaboration d’une esthétique de la modernité (1972-1977) commence après sa venue au Caire puis son installation à Beyrouth, ville qui le marquera durablement : Uhibukki aw lâ Uhibukki (Je t’aime ou je ne t’aime pas) est le premier recueil publié hors de Palestine, et il dénote un bras de fer avec son lectorat : Darwich entend ne pas se faire enfermer dans l’image réductrice du poète résistant et soutient que le poète se doit avant toute chose à la poésie. Ce qu’il réussit avec un recueil décisif qui repose sur le choix du poème long, une tendance déterminante pour la suite, qui mêle contemplation et épopée lyrique, Tilka Sûratuha wa hazâ Intihâru’l Ashiq (Telle est son image et voici le suicide de l’amant). La phase épique (1982-1984) suit immédiatement l’invasion israélienne du Liban en 1982 et l’expulsion des Palestiniens de la capitale libanaise : elle donne naissance à un poème-fleuve, Madîh al-Zill al-‘Alî (Eloge de l’ombre haute), dans lequel, à l’instar d’autres textes comme Hisâr li-Madâ’ih al-Bahr (Siècle des louanges de la mer) ou qasîdat Bayrût (La qassida de Beyrouth), trouve à se déployer une profonde réflexion sur les questions existentielles, notamment celles consécutives aux massacres de Sabra et Chatila et sur le nouvel exil des Palestiniens.  La phase lyrique (1984-1986) s’élabore pendant le séjour de Darwich à Paris, après son passage par Le Caire et Tunis. Il publie durant cette phase Hiya Ughniya, Hiya Ughniya (C’est une chanson, c’est une chanson) et Ward Aqall (Moins de roses), deux recueils témoignant de préoccupations de plus en plus métaphysiques et d’un dialogue entre les divers lyrismes poétiques traversant son œuvre. A ces questions le poète ajoute une recherche sur les formes de la composition musicale et leur transposition au domaine de la structure du vers et du poème. La phase lyrique/épique (1990-1992) est présente à travers les recueils Ara mâ Urîd (Je vois ce que je veux) et Ahada ‘Ashara Kawkabann (Onze astres sur l’épilogue andalou), où le poète témoigne de quelques grandes expériences tragiques de l’humanité comme les invasions mongoles, qui ont historiquement réduit à néant l’empire arabe à travers la liquidation de la dynastie abbasside au XIVème siècle, la guerre de Troie, la perte de l’Andalousie et des califats de Cordoue et de Séville, le génocide des nations amérindiennes. Le lyrisme épique et le lyrisme intimiste sont alors pleinement en phase chez Darwich, qui atteint certainement un des sommets de son art. La phase des thèmes indépendants, à partir de 1995 et notamment de la publication d’un de ses recueils majeurs, Limâza Tarakta al-Hisâna Wahîdann( Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ?), suivi en 1999 de Sarîr al-Gharîba (Le lit de l’étrangère) consacré entièrement à la thématique amoureuse et à l’exil de la femme dans l’homme et de l’homme dans la femme, puis enfin, en 2000, le poème Murale que nous pouvons lire comme le testament spirituel du poète, parachèvent cet impressionnant archipel poétique. Notons aussi que Darwich a livré de nombreux entretiens réunis dans des recueils tels que « La Palestine comme métaphore » ou encore « Palestine mon pays : l’affaire du poème » auxquels succèdent aujourd’hui ses « Entretiens sur la poésie ». Notons enfin que le poète, ayant assumé des responsabilités politiques, notamment au sein de l’OLP, a également pris ses responsabilités intellectuelles et littéraires en tant que membre ou fondateur de revues : Mawaqif, Shu’ûn filastîniyya (Affaires palestiniennes) ou jusqu’à aujourd’hui encore Al-Karmîl.

Sur ce rôle qui était le sien et dont son lectorat l’envisageait, et qui peut nous indiquer, à nous lecteurs occidentaux ou francophones, quelle réflexion utile le poète mène sur les rapports entre le poétique et le politique, Darwich écrit : «  Quand j’ai commencé à écrire, habité par l’obsession de dire ma perte, mes sens, les limites imposées à mon existence, bref, mon moi dans son milieu et sa géographie particulières. Je voulais m’exprimer, ne rêvant de changer que moi-même. Mais que pouvais-je contre le fait que mon histoire individuelle, celle du grand déracinement de mon lieu, se confondait avec celle d’un peuple ? Mes lecteurs ont ainsi tout naturellement trouvé dans ma voix personnelle leurs voix personnelle et collective. (…). Lorsque je revois ces années, je revois la formidable capacité de la poésie à se répandre, alors qu’elle ne quête ni solitude ni grande vogue et que ni l’une ni l’autre ne sont des critères valables pour juger de sa beauté. Mais je sais aussi, quand je pense à ceux qui dénigrent la poésie politique, qu’il y a pire que cette dernière : l’excès de mépris du politique, la surdité aux questions posées par la réalité et l’Histoire, et le refus de participer implicitement à l’entreprise de l’espoir ». Cette réflexion situe bien les enjeux de la poésie actuellement et nous ferions bien de la confronter à la place de la littérature au sein de nos sociétés post-modernes. Dans cette réflexion, l’apport théorique de Darwich repose sur sa capacité à penser en termes systémiques, et donc en relations complexes, et non pas en simplifications univoques. Ceci valant pour la poésie arabe comme pour la poésie universelle, à ceci près que l’effort accompli par Darwich au sein du monde poétique arabe, compte tenu des caractéristiques historiques, sociologiques et linguistiques que j’évoquais en préambule, s’avère doublement méritoire et difficile. Le poète constate que « L’origine de la poésie est sans doute une : l’identité de l’homme, depuis le passé de son exil jusqu’à son présent exilé. La poésie est née des premiers étonnements devant la vie, quand l’humanité naissante s’interrogea sur les premiers mystères de l’existence. C’est ainsi que l’universel fut, dès l’origine, local. Dans ce voyage commun à tous, entre l’être et l’univers, dans ce voyage fait d’une multitude de langues, de lieux et de niveaux d’évolution, l’expérience poétique de l’humanité s’unifie et elle accomplit une universalité libérée de la domination d’une « métropole » et de la soumission des « provinces ». (…). La part d’obscure n’est pas la cible de la poésie. Mais elle naît de la tension entre le mouvement du poème et la pensée que le poème met en branle, de la tension entre son état de prose et son état de rythmes. Et cette part d’obscur, comparable aux évocations des ombrages, est l’une des formes du combat entre la langue poétique et la réalité que la poésie, dans la quête de son essence, ne se contente plus de décrire. Peut-être que cette part obscure est l’espace précisément ouvert devant le lecteur qui, libéré d’un message définitif, doté de la capacité de lire et d’interpréter, peut alors donner une deuxième vie au poème. (…). L’un des paradoxes de mon expérience poétique est qu’à chaque fois que j’ai fait évoluer mon style et mes modes d’expression, j’ai préparé mon lecteur à encore plus de renouvellement, et constaté que nos goûts poétiques respectifs s’étaient encore rapprochés. L’explication réside peut-être dans le fait que mes propositions poétiques prennent toujours leur source dans la longue histoire de la poésie arabe, dans ses cadences, ses canons esthétiques ».

Un texte célèbre de Darwich, Etat de siège, est la chronique, rédigée par le poète à Beyrouth, où il est réside en 1982, alors que la ville est assiégée par l’armée israélienne et les milices chrétiennes, tristement célèbres parce que responsables, sur ordre de Sharon, des massacres de Sabra et de Chatila. Poème immédiat, poème de combat, où chaque fragment capte un moment, une scène, une pensée fugitive, il ne marque pas moins, sur le plan de la prosodie, une nouvelle étape dans l’itinéraire du poète. Les lecteurs attentifs ne manqueront pas, par exemple, de se poser eux-mêmes la question qui tourmente Darwich depuis plusieurs années et sous-tend son poème de bout en bout, celle de la frontière entre la poésie et la prose. Cette réflexion est très importante dans le contexte poétique arabe, où le poème en prose, que nous appellerions en vers libres dans notre tradition, est une contestation des formes et des métaphores figées de la qassida classique, épuisée par quatorze siècles de dominance formelle. Car au fond, la question posée est celle d’une authenticité du langage poétique et de sa formulation adéquate aux réalités du monde contemporain, avec pour corollaire le refus du « poétique » c’est-à-dire du convenu. Garrett List a mis en musique le recueil "Etat de siège" Le musicien américain, formé à la Juilliard School de New York, a composé une cantate en deux versions, une pour chorale, l'autre, plus ample, pour solistes, chœur et orchestre. Garrett List a rencontré Mahmoud Darwich en Palestine, en accompagnant un projet théâtral israélo-palestinien. "Ce qui m'impressionne le plus chez lui, explique le compositeur, c'est son humanité. Grâce à lui, nous nous interrogeons sur nos émotions et nous plongeons dans nos contradictions."

Le poète, dans un numéro de référence de la belle revue Nu(e) qui lui était consacré, disait :

« Pendant un certain temps, j’ai cherché à atteindre quelque chose qui ressemblait à une épopée ; j’ai voulu transposer la réalité sur le plan de l’épopée, introduire des motifs épiques dans les détails de la réalité. Nous étions des victimes et nous partions à la quête de la liberté par le biais d’une métamorphose héroïque – car il s’agissait effectivement de héros et faits héroïques. Tout poète qui se serait trouvé dans des circonstances nationales analogues aux nôtres était contraint à travailler en solitaire, assumant le rôle de chroniqueur, de géographe, d’écrivain, de négociateur, et de combattant en même temps. (…) Mais entretemps, le héros avait subi plusieurs métamorphoses : il en avait assez de naviguer entre son rôle de héros et son rôle de victime, il refusait d’être un héros et ne se complaisait plus dans le rôle de victime. Il aspirait tout simplement à être un homme ».

Le poète est parfois un héros. Le poète est toujours un homme. Sur un plan personnel, par rapport à son métier de poète, il disait : « Rares sont les poètes qui naissent poétiquement en une seule fois. Quant à moi, je suis né graduellement et par contractions espacées, et je continue à apprendre la marche difficile sur le long chemin du poème que je n’ai pas encore écrit ». En témoigne parmi toute son œuvre un poème qui s’annonce prophétique: Murale, publié par Actes Sud. La richesse des images, des métaphores et des allusions à la culture poétique arabe mais aussi de tout le croissant fertile déploie le texte comme un tissu à la riche texture. La vie, la mort, la résurrection sont ici évoquées dans une trame relationnelle serrée, comme dans les grandes fresques antiques et médiévales. Mais ce poème fait aussi référence à une autre tradition : celle des mu’allaquat, de l’ode poétique exprimant la vision du monde des arabes du désert et de la période antéislamique, à travers des extraits poétiques remarquables que l’on accrochait aux parois de la Kaaba à La Mecque. La consomption des êtres humains et leur disparition inévitable, leur désir d’éternité et leur lutte avec la mort sont ici exprimées à travers nombres de références et d’images mythologiques, religieuses, littéraires, philosophiques que l’art poétique sensuel et sensible de Darwich fond en un chant harmonieux et transparent. Les différentes périodes identifiables dans l’œuvre de Darwich aboutissent ici à une synthèse prémonitoire, où le poète déploie son chant autour de quelques figures-clés : la femme, la langue, la patrie, l’histoire pour en montrer à la fois le caractère fluide et transitoire, le riche entrecroisement, mais aussi, dans l’ordre de la vie, la part de mort nécessaire pour que grandissent l’espoir et les fruits de la liberté :

Et l’Histoire se rit de ses victimes

Et de ses héros…

Elle leur jette un regard et passe…

Cette mer m’appartient.

Et mon nom,

Quand bien même je prononcerais mal mon nom gravé sur le cercueil

Mon nom m’appartient.

Mais moi, désormais plein

De toutes les raisons du départ, moi,

Je ne m’appartiens pas,

Je ne m’appartiens pas,

Je ne m’appartiens pas…

Eric BROGNIET
Conférence donnée à la Librairie Quartiers Latins, Bruxelles, 31 janvier 2009.
________________________________________________________
Sources bibliographiques  :
 
Revue NU(e) 20, Mahmoud Darwich. Nice (29, av. Primerose, 06000 Nice), juin 2002.

Mahmoud DARWICH, Entretiens sur la poésie, avec Abdo Wazen et Abbas Beydoun, traduits de l’arabe par Farouk Mardam-Bey, Arles : Actes Sud, 2006.

Autres livres de Mahmud Darwich disponibles en français :

Palestine mon pays : l’affaire du poème, avec la participation de Simone Bitton, Matitiahu Peled et Ouri Avnéri. Paris : Minuit, 1988. Coll. Documents.

Plus rares sont les roses. Paris : Minuit, 1989.

Poèmes palestiniens : chronique de la tristesse ordinaire. Paris : Editions du Cerf, 1989.

Au dernier soir sur cette terre, poèmes traduits par Elias Sanbar. Arles : Actes Sud, 1994.

Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ? Arles : Actes Sud, 1996.

Rien qu’une autre année, traduit de l’arabe par Abdellatif Laâbi. Paris : Minuit, 1997.

Une mémoire pour l’oubli, récit traduit par Yves Gonzalez-Quijano et Farouk Mardam-Bey. Arles : Actes Sud, 1997.

La Palestine comme métaphore : entretiens. Arles : Sindbad/Actes Sud, 1997.

Le lit de l’étrangère, poèmes traduits par Elias Sanbar. Arles : Actes Sud, 2000.

La terre nous est étroite et autres poèmes, traduits de l’arabe par Elias Sanbar. Paris : Gallimard, 2000.Coll. Poésie.

Murale, poème. Arles : Actes Sud, 2003.

Etat de siège, poème. Arles : Actes Sud, 2004 .

Ne t’excuse pas, poèmes. Arles : Actes Sud, 2006.




Retour