Micheline Debailleul, poète : sous la griffe, le style.


Auteur : Pierre Guérande


Micheline Debailleul, poète : sous la griffe, le style.


Poète avant toute chose, bien qu'elle ait écrit de la prose et des récits, Micheline Debailleul est l'auteure de recueils déjà nombreux - le premier paru en 1970 - dont on saisit très vite la trame contemplative autant que résolument intimiste.

Plusieurs ont fait l'objet de préfaces sous des signatures révélatrices de son écriture exigeante : Robert Frickx (Montal) pour "la Griffe des mots" (1993) ; Marcel Hennart pour "L'oreille collée à la terre" (1996) ; Ariane François-Demeester pour "Magie se cueille" (1997) ; Jean Lacroix pour "Musser le silence" (1999) ou, plus récemment, Jean Botquin pour "Ményanthes" sans compter le parrainage redoutable de Paul Van Melle qui fut un de ses éditeurs, ni les œuvres d'Edmond Dubrunfaut qui accompagnent certaines de ses écrits : on dit souvent "rehaussent" mais, en dépit de la qualité fabuleuse des lavis aquarellés de cet artiste, on peut légitimement se demander lequel des deux créateurs fait plus honneur à l'autre. A l'encontre de certaines traditions, voire de quelques stéréotypes, le poète semble bien s'imposer ici au premier plan - malgré sa modestie et sans qu'aucune prévalence ne soit ici requise - comme le piano dans les sonatines de Franz Schubert conçues, paradoxalement, avec accompagnement de violon. En revanche, la fidélité à l'oeuvre de Dubrunfaut est un hommage indéniable si l'on sait que Micheline Debailleul peint elle-même, jusqu'à avoir elle-même illustré un recueil récent "Ményanthes".

Pour planter le décor à grands traits, on dira tout d'abord que l'œuvre est faite de style et d'extrême dépouillement avant toute chose : ce n'est pas une poésie qui "raconte" et donc de jeunes lecteurs, notamment, conditionnés par des medias très diserts et sensationnalistes, aborderont cette écriture moins aisément, car elle est faite de visions fugitives, pour reprendre une autre référence musicale, cette fois de Prokofieff.

La nature est la grande inspiratrice de Micheline, ce qu'on pourra dire sans nul doute de bien des artistes. Il n'empêche qu'il découle de cette nature bien plus qu'une transposition dans l'écriture : plutôt une expression de sagesse issue à la fois de la beauté première des choses et de l'intériorisation de leurs lois éternelles.

Marcher sans autre but
que celui d'ignorer la hâte
*

Il y a recherche évidente de sérénité toute simple au-delà du désir épicurien de sublimer le temps vécu :

Chaque instant nuance
nos chemins
le jardin est nôtre
*

Se rassasier de soleil
dans le silence des chemins
**

Il s'agit, de plus, de refuser à bien des égards, et avec quelle détermination, les déviances du monde moderne,


A la croisée des chemins
l'horizon m'interpelle

Il ignore que j'ai décliné
L'offre des géométries.
*

un monde de déraison dont l'issue tragique mène à la disparition progressive des êtres :

Seul, l'oiseau survole les plaines
aux cris de gloire quadrillée

Serait-ce lui le seul vainqueur
d'une terre pétrie de carnage

D'un envol il choisit
le rivage d'un autre temps
**

S'il s'agit de saluer sous les strates accumulées la forme de la beauté la plus ancienne et la plus intacte, cet âge d'or du poète latin, il faut aussi rendre présents les héritages successifs avec leurs propres flamboyances :

Se perdre
dans les méandres de la mémoire
Retrouver
l'ancètre qui connaît le chemin

avoir faim et froid de lui
*

Les mythes et les évocations allusives font partie de ces héritages :

Je songe à cet homme qui
multipliait les pains
dans le désert
*

les images sont quelquefois plus conventionnelles ou vaguement maniéristes, mais on est confondu par celles qui font mouche :

… les herbes hautes ont des secrets
à ne point faucher
*

Chaque feuille tombée
parle de son veuvage
***

Quelques vocables aussi, comme chez d'autres auteurs, sont suffisamment répétés pour être pris comme l'aveu, inconscient peut-être, d'une "fixation" indéniable. Les organes des sens sont, parmi ces redondances, présents tout spécialement par leur rôle effectif dans les perceptions, mais tout autant par le refus qu'ils peuvent y opposer. Si l'on a pu souligner, avec Guy Goffette, le sensualisme foncier qui avait caractérisé l'œuvre d'une Anne-Marie Kegels, un parrallèle peut, à cet égard, s'opérer avec notre auteure qui célèbre de fait la densité sensible de notre monde mais, tout à la fois, une intériorité préservée des sensations et du mouvement :

Ecrire
Sur l'immobilité
**

L'exaltation est finalement égale face à une morsure d'absence prolongée ** ou aux brûlures de l'apaisement ** et face au plus enivrants spectacles de la nature.

Baudelaire avait, le premier sans doute, établi des correspondances entre les attributs des différents sens : on peut remarquer ici une confusion de rôles volontiers consentie entre les organes mêmes de la perception, du langage, de la motricité :

Il me vient des confidences
au bord des yeux
**

J'ai des mots au fond des yeux
seules
nos lèvres pourront les entendre
à minuit
****

J'ai le cœur au bord des yeux
****

Le pain a un goût de bonheur
éveillé sur l'espoir d'un matin
aux yeux de gourmandise
**

Il y avait déjà les yeux d'Elsa, mais ici l'auteur évoque sa propre faculté de bonheur et de partage par les sens, sans que, paradoxalement pour un écrivain du beau sexe, le verbal s'en mêle.

Les thèmes favoris sont très intimistes, nous l'avons dit, avec un culte marqué pour le silence comme le souligne, à son corps défendant peut-être, le musicologue Jean Lacroix dans sa préface, ce silence qui est, lui aussi et comme bien l'on sait, une valeur en voie de disparition :

Mon île est silence
mon rivage incertitude
****

En fresque de lumière
se trace le chemin
vers l'île de silence
****


On voit non seulement que le silence est un thème récurrent, mais qu'il apparaît même en association répétée avec d'autres images comme celle de l'île fantasmée. Or, l'insistance est absolue, quitte à esquiver le mot lui-même :

L'espace du bonheur
Fut si court


Dès lors, ce silence serait-il la condition et le secret même du bonheur ? On peut l'imaginer si, cédant à la tentation de la statistique, nous rencontrons ce mot, rien que dans "A l'Aube reverdie", dans onze poèmes - un tiers de la totalité des textes ; si, de plus, nous nous attachons à cette citation aussi concise qu' éloquente, faut-il le dire :

Ô vérité
du silence
****

Ailleurs encore :

Je pars

en récolte d'éclats
de silence

c'est là
que je puise
le scintillement
de la vérité
****

Connaissant par ailleurs la "sainte colère" qui s'empare de l'auteure en de multiples occasions, à l'encontre de la folie dévastatrice de notre monde, on mesure combien un "retraitisme" - comme disent les sociologues américains - s'impose pour recouvrer l'apaisement nécessaire, comme cet oiseau qui :

au creux d'une croisée de branchages
ferme les yeux sur le monde
rempli de fièvre assassine
s'endort, confiant
dans la paix de ses ailes
. ****

L'ataraxie n'est pas un but en soi, tout au plus une trève nécessaire. Or, l'inquiétude demeure vive face au "crime des hommes / contre les hommes":

Pour quels enfants
Pour quel avenir
Pour quelle terre
suis-je dans la mémoire
d'un combat permanent ?
**

Bergson l'avait écrit, avec humour ou gravité, "dormir, c'est se désintéresser" ! De son côté, Anne-Marie Derèse, une consoeur de Micheline Debailleul a dit, plus cruellement mais par dérision, "on ne vous demande qu'un peu d'indifférence".

Mais Micheline Debailleul s'indigne, au long de tous les griefs justifiés qu'elle ne saurait taire, contre ces hommes / violeurs / des espaces porteurs de vie : elle mérite donc, et revendique pour chaque être, le droit compensatoire de fermer les yeux et les oreilles et de rester zen grâce à la poésie.

Et de se consoler, dès lors, de cette perspective dérisoire :

A l'arrivée
S'il ne reste plus rien

Il y aura le poème
**

Pierre Guérande

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Bibliographie sommaire :

* L'Oreille collée à la terre, Collection Quatorze, Editions de l'Acanthe, Namur, 1996.
** La Griffe des mots. Poèmes, Jacques Bonivert, Editeur, Gilly 1993.
*** Musser le silence, Le Non-Dit asbl, Bruxelles 1999.
**** A l'Aube reverdie, chez l'auteur, 1988.
***** Ményanthes suivi de Magie se cueille. Poèmes. Memory Press.






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