Coppe-Emmanuel par Camille Jordens (16/04/08)


Auteur : Camille Jordens


PIERRE EMMANUEL

Présenter un écrivain aussi prométhéen et ... prolixe que Pierre Emmanuel relève de la gageure. De son vrai nom Noël Mathieu, l'auteur est né en 1916. Le fait de n'avoir pas connu ses parents émigrés aux Etats-Unis a suscité chez l'enfant, et plus tard chez l'adulte, le sentiment d'être orphelin, ce qui a marqué durablement sa relation à la femme.

Rien ne prédisposait Emmanuel à devenir écrivain. Il entre à seize ans en "Polytechnique" et son premier métier sera celui de professeur de mathématiques. Sa vocation poétique est liée à deux rencontres. Celle de son professeur de maths, qui un jour lui déclame quelques vers de La Jeune Parque de Valéry. Mais le véritable processus de médiation s'opère à travers la lecture de Sueur de Sang (1933) de P.J. Jouve dont Emmanuel dira plus tard; "il me convertit à l'essence de la poésie". Emmanuel a dix-sept ans; il est un jeune homme ardent et tourmenté qui ne connaît cependant ni la vie ni l'amour. Le sous-titre du recueil de Jouve: Inconscient, spiritualité et catastrophe a déclenché chez Emmanuel une prise de conscience enflammée. Désormais l'essence de la poésie consistera dans la traversée d'une épreuve initiatique: l'expérience de son propre tréfonds psychique duquel il sortira à travers l'énoncé d'un langage poétique mystérieux dont le sens lui échappe. Jouve fut une sorte de maître spirituel qui fit découvrir à Emmanuel les deux domaines nourriciers de sa poésie: la dimension érotique et la dimension mystique. Il lui fit comprendre l'importance décisive du symbole. Emmanuel a également rencontré Jouve: il lui a présenté ses premières tentatives de poésie amoureuse à la manière d'Eluard que Jouve repoussa en disant: "tout cela n'est que matière", formule que l'apprenti-poète comprit péjorativement comme "matières fécales", ce qui suscita chez lui une grave crise et un temps de mutisme et d'impuissance créatrice qui auraient pu mal tourner.

Puis soudain, en 1938, Emmanuel trace le début d'un poème nouveau, qui s'avèrera être son poème originel: Christ au tombeau, le tombeau symbolisant le monde scellé dans lequel l'auteur était enfermé. Jouve "reconnaît" ce texte: c'est la consécration suprême par le maître d'une authentique vocation de poète. Dès lors les choses Vont se précipiter. Emmanuel publie un premier recueil Eléqies primé à Bruxelles par l'entremise de Flouquet, qui sera bien plus tard le promoteur des Biennales internationales de poésie à Knokke. Malheureusement la guerre éclate et les volumes imprimés resteront empilés dans une cave. Heureusement cette même année 1940 Emmanuel rencontre en Provence Pierre Seghers. Celui-ci relate cette entrevue:

Un jeune homme mince, noir et ardent me rend visite. Un jeune Savonarole qui a des accents de Grand Inquisiteur. Une foi de poix fondue, une colère à la fois prédicante et visionnaire paraissent l'animer. Et quel lyrisme! 1/ me lit le manuscrit du Tombeau d'Orphée, devant une cheminée où flambent des sarments.

Quelques mois plus tard sortira Le Tombeau d'Orphée, pour Seghers son premier livre d'éditeur; pour Emmanuel la consécration de la critique.

Les années de guerre 40-45 furent fécondes. Emmanuel rencontre Albert Béguin, Michaux. Il milite aux côtés d'Aragon dans la Poésie de la Résistance et échappe de peu en '44 à l'arrestation par la Gestapo.

Pierre Emmanuel a composé entre 1938 et 1984, l'année de son décès, une œuvre immense, fruit d'une activité poétique et intellectuelle incessante durant quarante-six ans. Je laisse pour l'instant de côté la poésie, la part majeure de sa création, pour m'intéresser en premier lieu à d'autres aspects d'une œuvre très diverse. Les distinctions que j'opère pour les besoins de la clarté de l'analyse ne doivent pas masquer le fait que les diverses activités que je vais mentionner ont été dans la vie de l'auteur absolument concomitantes.

1. Emmanuelle homme d’action

Dès 1944 Emmanuel se lance dans le journalisme, puis il entrera à la radio où il dirigera le service anglais, puis le service nord-américain. Il part ensuite aux Etats-Unis où il sera professeur à diverses universités dont Harvard et la John Hopkins. En '59 Emmanuel quitte la radio.
A partir de là commence une carrière de grand conférencier international, mais aussi de nominations à la tête d'organismes culturels importants. Je n'en cite que quelques-uns. Emmanuel a été président du Pen-Club international où H. Böll lui succèdera. Puis du Pen-Club français. Il entre ensuite dans la sphère politique et il assume des fonctions officielles. Il préside « l'Institut national de l'Audiovisuel »; il succède à Senghor comme président des « Biennales de poésie » de Knokke. Il milite surtout en faveur de la culture et publie trois ouvrages là-dessus, dont le dernier Culture noblesse du monde (1980) est préfacé par Chirac. Si Emmanuel n'était pas décédé en 1984, il est probable qu'avec l'arrivée de Chirac à la Présidence, Emmanuel aurait été nommé par celui-ci au ministère de la Culture, à l'instar de son illustre prédécesseur, André Malraux.

2. Si Emmanuelle a été un grand poète, il fut également un grand intellectuel. Dès ses débuts Emmanuel fut un essayiste et critique littéraire: il publie en '43 et '45 deux articles sur Hölderlin ; en 1946, une dissertation d'une trentaine de pages sur Le je universel dans l'œuvre d'Eluard. Plus tard il écrira sur Claudel, Agrippa d'Aubigné, Péguy, Unamuno, Ballanche. Mais c'est avant tout Baudelaire qui le fascine et auquel il consacrera un livre en 1967, sorte de réinterprétation psychologique subjective- à partir de son propre vécu et de ses propres hantises d'un auteur de qui il se sent proche.

3. Plus important que ce travail critique sur autrui, il y a la quête personnelle d'Emmanuel. Il entreprend tout au long de sa carrière un incessant effort de réflexion sur soi-même, une tentative ininterrompue d'élucidation d'un division intérieure qui génèrera selon ses propres mots un double discours : un discours érotique et un discours chrétien, ce dernier terme devant être compris au sens le plus large de spirituel. Emmanuel ne se rattache à aucune église chrétienne bien qu'il ait traversé les trois principales. Indépendant, il est ouvert au monde asiatique (tao, hindouisme) comme au soufisme. Sa bibliothèque illustrait cette curiosité universelle. Malheureusement les livres ont été dispersés après sa mort sans qu'on ait pu en faire l'inventaire.
Il est un domaine particulier où la réflexion d'Emmanuel a une portée essentielle, domaine où sa pensée a sans cesse tenté de redéfinir sa démarche : celle d'un discernement sur la nature de l'acte poétique. Plusieurs études parues en revue durant la guerre, mais guère reprises en volume, et surtout en 1947 Poésie raison ardente témoignent de cette volonté d'auto-analyse critique.
Plus tard, Versant de l'âge (1958) présente une admirable introduction intitulée Au commencement la parole qui souligne parfaitement l'importance qu'accorde Emmanuel au moment capital à ses yeux, de la genèse du poème.
Enfin deux décennies plus tard, vers la fin de sa carrière, il fait précéder chaque volume de sa trilogie sur l'homme et la femme, Una (1978), Duel (1979) et l'Autre (1980) d'un texte liminaire que représente une sorte de tentative d'intelligence subséquente, d'analyse sincère d'un moment clé de son vécu amoureux, de sa destinée ce qu'Emmanuel appelle « notre perception formative de nous-même. »

4. Au genre autobiographique se rattache un roman, le seul qu'Emmanuel ait écrit : Car enfin je vous aime (1949). L'auteur avait à l'époque trente-trois ans et déjà plus d'une crise amoureuse derrière lui. Cette œuvre quasi-méconnue, restée en marge de la production littéraire d'Emmanuel et jamais rééditée car celui-ci l'avait rejetée, refit surface dans la vie d'Emmanuel, trente-quatre ans après sa publication et un an avant la mort d'Emmanuel. Emmanuel retrouve avec étonnement une thématique qui en fait ne l'a jamais lâché et qu'il venait une nouvelle fois d'explorer et de reformuler poétiquement dans sa trilogie Una, Duel et l'Autre (1978-1980). " décide alors de donner au roman un prolongement qui exprimerait ce que la vie lui avait appris depuis 1949 et il ajoute 120 pages supplémentaires. Son intuition, sa conviction de toute une vie est que « l'âme d'un homme », disons sa personnalité se construit au travers d'une série de naissances successives instaurées par la femme, la bien-aimée (les bien-aimées). Ultime réflexion d'un homme proche de la septantaine sur le mystère de l'âme féminine, la femme étant à ses yeux la médiatrice par excellence d'une connaissance de soi, d'une identité masculine sans cesse redéfinie. L'auteur avoue, « ces pages m'ont travaillé en profondeur plus qu'aucun autre livre. »

5. Le Chroniqueur

A partir de 1980 Emmanuel publie à la demande de R. Masson des chroniques hebdomadaires dans La France catholique. Ces « feuilles volantes » ont été rassemblées sans deux volumes L'Arbre et le Vent (81) et Une année de grâce (83).

6. Venons enfin à l'essentiel, l'œuvre poétique d'Emmanuel qui s'étale sur une période de quarante-six ans, de 1938 à 1984, l'année de sa mort. C'est dire la fécondité d'une œuvre immense dont j'énumère les sommets: Le Tombeau d'Orphée (1941), Sodome (1944), Babel (1951), Jacob (1970), Sophia (1973), Tu (1978), la trilogie Una, Duel, l'Autre (1978-80) et enfin le recueil ultime Le Grand œuvre (1984). C'est un massif himalayen d'environ vingt recueils. Si les deux premiers Elégies (1940) et Le Poète fou (1943) ne dépassent pas les cinquante pages, on constate dès Sodome (180 p) et surtout Babel (295 p) un développement du volume. C'est toutefois durant les quinze dernières années de la vie d'Emmanuel, les plus fécondes aussi au point de vue de la créativité, que l'ampleur de l'inspiration gonfle la masse de chaque recueil: Jacob (317 p), Sophia (427 p), Tu (444 p) et Le Grand œuvre (394 p).


La poésie d'Emmanuel oscille entre deux pôles: celui de l'ampleur et celui de la concision.


1. Le premier pôle est celui de la dilatation, du déploiement tant thématique que vocalique et rythmique. C'est une rhétorique de l'ampleur et de l'éloquence. Cette tendance se manifeste particulièrement dans des recueils de nature épique et biblique, il vaudrait mieux encore dire: de nature mythique autour d'un sujet ou d'un personnage, sorte de prototype du drame humain (Sodome, Babel, Jacob, Sophia, Tu).
Cette amplitude se retrouve souvent au niveau d'un poème isolé, agglomérat de fragments successifs que seul distingue un blanc. Lutte avec l'Ange dans Jacob en est un exemple, le motif se déployant sur une vingtaine de pages.
Emmanuel affectionne aussi des poèmes en forme de suite, des poèmes numérotés formant des séries homogène de 7,12 voire 21 poèmes développant divers aspects d'une thématique fondamentale. Hymne à la déesse (Sophia) avec 21 sections est à cet égard exemplaire, aussi Veni Creator (Tu) qui relie douze textes distincts sur... 53 pages. Emmanuel recourt le plus volontiers à ces immenses fresques dans sa poésie cosmogonique. La volonté d'un art monumental, le souci de la construction, d'un espace architectural se manifeste dans l'agencement global du (des) recueil(s). C'est une constante dans l'œuvre d'Emmanuel qui culmine dans la trilogie Una, Duel, l'Autre, chaque volume étant composé de 160 douzains qui s'enchaînent sous forme d'une progression autour d'une thématique particulière, dans ce cas la relation de l'homme et de la femme. Ainsi Duel vise le combat, l'antagonisme entre l'homme et la femme, mais il évoque aussi la bipolarité, la dualité en chaque sujet (dualis) entre sa part masculine et féminine.

2. Le second pôle est celui de la concision, de la litote poétique. Cette orientation a suscité des poèmes de mètre court dès 1942 avec XXCantos rassemblés plus tard dans les 186 Chansons du dé à coudre (1947). Le goût de la condensation n'est pas une exception dans la production poétique d'Emmanuel, mais une constante qu'on retrouve surtout à la fin de la carrière d'Emmanuel. Sophia (1973), Tu (1978) et Le Grand Œuvre (1984) ont en finale une série de poèmes courts, 25 dans Tu 11 dans la dernière section du Grand Œuvre intitulé Etre ou fenêtre. Mais même Jacob (1970) recèle déjà une ultime section intitulée Tu es de 14 poèmes brefs. Le resserrement est lié à des moments résolutifs, où tout ayant été dans l'abondance, voire la prolixité, on passe à une simplicité, à une sorte d'intimité où peu de mots traduisent l'essentiel.



Emmanuel est un poète visionnaire chez qui la part de rêve est primordiale ainsi que celle de l'imagination maniée sur le mode analogique pour figurer l'infigurable : l'origine absolue, le commencement, tant de la réalité cosmique (la cosmogonie) que de la réalité psychique, celle de l'inconscient, de « l'obscur». Emmanuel part toujours d'un « avant », d'une antériorité, période de gestation d'où jaillit « le jet du je » (Jacob) ; toute réalité matérielle et spirituelle, c.-à-d. pour Emmanuel poétique. Cette antériorité impensable et inexprimable n'est nullement un néant, mais un processus en devenir, imaginé comme une masse informe, une densité aussi, une massification paroxystique qui explose et aboutit à l'être. Le dynamisme derrière ce processus est un élan, une énergie qui cherche à se réaliser dans l'homme. Qui est cet homme? C'est l'interrogation primordiale d'Emmanuel à travers toute sa vie et sa carrière d'écrivain, c'est une inlassable perpétuation de la quête, car l'auteur à différents moments de sa vie retourne à cette question essentielle, laissant derrière lui ses réponses antérieures pour en reformuler sans cesse de nouvelles, tant quant à la problématique envisage qu'en ce qui concerne une reformulation poétique innovante.

Contre l'esprit du temps, sa rationalité abstraite, son objectivisme et son idéologie théorique qui élimine le sujet, Emmanuel voit dans le poète celui qui défend l'individu, celui qui est tourné vers la part la moins élaborée de l'individu:
l'inconscient ce qu'Emmanuel appelle « l'âme » ou « le monde intérieur ». Il définit la poésie comme « science de l'âme, connaissance du dedans ». Emmanuel reconnaît à la poésie le statut de FORME HAUTE de la connaissance.


Au départ de la démarche poétique d'Emmanuel il y a une expérience de vie : celle de psychisme et de tous les conflits qui l'agitent : désir, érotisme, tiraillements entre eros et thanatos, interdits Avec en outre l'ambiguïté que la fonction sexuelle est liée à l'aspiration de l'esprit. Une drame se joue et se rejouera sans cesse jusqu'à la fin de la vie du poète (voir Una-Duel-I'Autre) avec trois protagonistes majeurs : la Femme, Dieu et le Moi, un moi substitut imaginaire du poète lui-même. Au départ, il y a un lieu, un état d'inconscience, d'angoisse, de tiraillements instinctifs, de rivalité avec l'autre, et à certaines heures de dépression, d'un goût de l'anéantissement total. Ce lieu Emmanuel l'appel l'enfer, non pas l'enfer chrétien, mais l'enfer psychique, figuré au début de sa carrière par l'image du tombeau (Le Christ au Tombeau (38) ; Le Tombeau d'Orphée (41)), et plus tard par celle de la matrice, autre lieu d'enfermement, associée à la mythologie de La Grande Mère. Un mystérieux appel pousse l'homme encore anonyme à « émerger » de ce magma et de ce stade potentiel marqué par le mutisme, l'absence du langage, donc de l'être véritable. Enfin éclate l'acte de profération poétique. Par la parole le poète existe enfin en tant que sujet, il advient à lui-même. De là chez Emmanuel la fréquence d'images ayant trait à la parturition, la gésine, aussi l'ouverture « être ou fenêtre ». Un recueil porte le titre symbolique de La Nouvelle naissance (1963). D'où encore les images de l'arrachement à la matière (Le Ventre l'Oeil), celles de la rupture et de la fracture (le cri rompant le silence), celle enfin de la porte:
Mère qui est la Porte
Que j'ai franchie
Que je n'ai pas franchie
Né de toi
Mais encore à naître (Sophia, 1973, P 426).

Comme l'expriment ces vers, l'acte de création est une tentative sans cesse répétée d'Emmanuel pour se saisir lui-même au travers d'un langage symbolique qui a une valeur de médiation.



C. Jordens (KUL)



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