La poésie haïtienne au Québec


Auteur : Saint-John KAUSS


LA POÉSIE HAITIENNE AU QUÉBEC

1957: c'est l'année décisive. Le Dr. François Duvalier, à peine arrivé au pouvoir, occupe toute la scène politique en faisant éliminer ses adversaires ou en exilant les mécontents.  De ces actions apparemment d'ordre politique, surgit l'isolement ou l'inaction de certains écrivains qui, de peur de saboter l'espoir d'un poste de fonctionnaire ou ministériel, ont préféré collaborer au nouveau pouvoir et, des fois, vantaient même les mérites de la "révolution duvaliériste".  Aucune protestation, aucun soulèvement, du moins des comportements calculés au détriment de l'âme nationale et du processus révolutionnaire qu'adoptait l'autre catégorie d'écrivains, des fois, sous la poussée du Communisme international.  Des hommes et des femmes comme Rosalie Bosquet, Zacharie Delva, Eloïs Maître, Luc Désir (tortionnaires); Gérard Daumec, Gérard de Catalogne, Edner Brutus, Ulysse Pierre-Louis, René Piquion (écrivains); Franck Romain, Albert Pierre, Pierre Merceron, Roger Lafontant, Claude Breton, Jacques Gracia (tortionnaires); Carl Brouard, Lorimer Denis, Roger Dorsinville, Charles Alexandre Abellard, Claude Vixamar (écrivains); et consorts, ont accepté une collaboration partielle ou totale, intellectuelle ou barbare, dans le seul but de s'enrichir au détriment de la masse c'est-à-dire des pauvres gens.  Loin de ce nouvel ordre de politiciens-écrivains, il y eût aussi à l'époque des révoltés soudains, des réactions spontanées, des dissidents ou des transfuges du duvaliérisme de l'heure à quitter le pays dans l'illusion d'une déchéance transitoire et de pouvoir y retourner le plus tôt que possible.  De 1957 à 1986, pendant vingt-neuf ans, ces derniers écrivains faisaient au contraire un apprentissage malheureux de la volonté d'impuissance d'un "retour au pays natal".  Bien entendu, ce fatal contretemps arrangeait et plaisait à la cohorte d'écrivains-politiciens, de militaires-politiciens restés dans l'île.  De là, on conçoit bien que dans un climat outrancier et des fois austère, l'écrivain-exilé haïtien, que ce soit en Afrique (Congo, Ghana, Sénégal) ou en Amérique (Mexique, Québec, États-Unis), ne pouvait pas être sans colère avec une nostalgie toute insulaire.

LA PREMIÈRE VAGUE DE POÈTES HAÏTIENS AU QUÉBEC

Au début des années '60, les littérateurs haïtiens ont alors compris qu'il existe un fossé profond entre politique et littérature. L'homme politique haïtien qui est un dur réaliste, a eu du mal à faire ménage avec un rêveur, l'écrivain, un idéaliste qui voit tout en rose, qui veut troquer le palais et ses coffre-forts pour des lycées, les ministères pour des orphelinats, les mairies pour des bibliothèques.  Par cette comparaison non abusive, il en ressort que le rapport des forces, transposé sur le plan de la réalité, ne pouvait que se solder à l'éradication de la plus faible, donc celle des intellectuels.  De là, a commencé la première vague d'exils et d'arrestations arbitraires d'écrivains populistes ou progressistes par le nouveau pouvoir de 1957, les accusant de toutes sortes d'infamies et même d'atteinte à la sécurité de l'État.  Ainsi, entre 1960 et 1970, plusieurs dizaines d'écrivains tels Anthony Phelps, René Philoctète, Roland Morisseau, Serge Legagneur, Davertige (Villard Denis), Antoine Dodard, Jean Civil, Gary Klang, Gérard Vergniaud Étienne, Yves Antoine, René Depestre, Félix Morisseau-Leroy, Josaphat Robert Large, Roger Dorsinville, Eddy A. Jean, Jean-François Brierre, Émile Ollivier, Jean-Richard Laforest, Réginald O. Crosley, Julio Jean-Pierre, Paul Laraque, Jan Mapou, Franck Fouché, George Castera, Jean Métellus, Jean-Claude Charles, etc., ont dû quitter leur pays afin d'éviter une mort certaine ou la prison-à-vie.  Certains ont séjourné au Mexique, en France ou en Espagne; d'autres en Afrique, aux États-Unis ou au Québec.  Parmi ceux dont l'inspiration n'a pas du tout tari en pleine neige canadienne (Québec), on peut citer:  Anthony Phelps, Serge Legagneur, Gérard V. Étienne, Davertige, Roland Morisseau, Jean-Richard Laforest, Gary Klang, Marcel Antoine Étienne, Yves Antoine, Julio Jean-Pierre, Jean Civil et quelques autres qui ont cessé d'écrire ou de publier de la poésie.  Cette écriture en terre québécoise revêt un caractère tout particulier parce qu'elle reflète non seulement l'avantage d'une certaine présence francophone, mais aussi les avatars dans l'itinéraire de l'écrivain-exilé haïtien ainsi que sa nostalgie certaine. Chez Anthony Phelps [1], par exemple, auteur, entre autres, de Mon pays que voici (1968), La bélière caraïbe (1980) et Orchidée Nègre (1985), l'image de l'exilé mythique lui collait encore à la peau jusqu'en 1986 à la chute du tyranneau Jean-Claude Duvalier.  Cet écrivain prolifique, surtout poète, dont les qualités de l'écriture et la préciosité rappellent le poète russe Evouchenko, est l'un des plus brillants poètes haïtiens de ce siècle. Son oeuvre poétique est le symbole d'un système qui fait appel aux images et à la musicalité du texte, à l'inconcision et à l'enfantement d'une écriture exaltante, d'un langage extraordinaire. Sa poésie si riche, si cadencée, travaillée, ciselée, permet au lecteur de vivre l'instant d'une illusion fabuleuse du "sacré". Poète nostalgique, on y sent sa douleur et ses préoccupations sociales ou politiques durant son long exil au Québec. Anthony Phelps, comme Kenneth White, est surtout poète "là où il cesse de discourir pour enfin dire". Son apport à la littérature québécoise, fût-ce par le truchement des soirées organisées au "Perchoir d'Haïti", est discret dans la mesure où aucun poète québécois contemporain n'a encore manifesté son appui ou son besoin pour la poésie de circonstance où "l'exploitation oratoire de la pensée" serait primordiale. Cependant, on pourrait, sans risque de se tromper, établir des liens énormes entre Anthony Phelps et quelques poètes québécois de sa génération, en l'occurrence Gaston Miron, Paul Chamberland, Yves Préfontaine, Michèle Lalonde ou François Piazza, soit par le ton ou les thèmes des sujets traités.


[1]  Né à Port-au-Prince (Haïti) le 25 août 1928. Entre 1950 et 1953, il séjourna aux États-Unis et au Canada où il étudia la chimie, la céramique et la photographie. De retour en Haïti, il fonda en 1960 avec des amis - Davertige (Villard Denis), Serge Legagneur, René Philoctète et Roland Morisseau - le groupe Haïti Littéraire, un simple mouvement littéraire qui n'avait aucune ligne de pensée, mais des motivations pour l'écriture. Il fut également co-fondateur de la revue Semences (1961). Il créa par la suite et anima le groupe de comédiens "Prisme". Exilé à Montréal en mai 1964, il est retourné à Port-au-Prince (Haïti) où il vit depuis. Paul Valéry, St-John Perse et Magloire Saint-Aude sont ses auteurs favoris.


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