Confidences


Auteur : Jean-Louis LIPPERT


Confidences du Penseur de Rodin, dans le cimetière de Laeken, au dernier roi des Belges 

« La vraie démocratie, c’est la souveraineté des arguments »

                                                           BRECHT
 Coude sur fémur opposé, le dos de cette main droite soutenant ma tête à hauteur des lèvres crispées, l’autre main désoeuvrée pendue dans le vide au-delà du même genou sur lequel repose mon avant-bras gauche, dans une torsion ramassée du corps où l’esprit se concentre pour jaillir, c’est tout le contraire d’un gisant qui vous parle. Daignez, Sire, écouter votre voisin d’exil sur son trône de bronze, dans l’invisible bond de sa pensée vers des cimetières plus hauts que le ciel. Comme des starting blocks, le socle où je suis assis cale mes pieds pour ce sprint verbal auquel je me prépare depuis plus d’un siècle. Epaules et muscles des jambes sont prêts pour le cri prophétique, dans ce tournoi de la chair d’où naîtra peut-être une lumière athlétique.

Sous le clocher de l’église de Laeken édifiée par votre ancêtre Léopold Ier, Sire, souvenez-vous de la chute inéluctable de tout royaume depuis Salomon : quand les riches y deviennent trop riches et les pauvres trop pauvres. Il est là, le mur des Lamentations qui s’érige on ne sait venant d’où, détruisant tous les temples au milieu du village et provoquant chez leurs fidèles des sursauts de haineuse colère ; à supposer que les hauts lieux de l’Esprit (ceux où peuvent communier les vivants et les morts) occupèrent jamais un espace équitable sur la place du marché.

La petite annonce parue ce jour, lendemain de la fête du Roi, en pleine page Une de la gazette gouvernementale, ne précisait pas si le personnage dont vous avez besoin « pour mettre fin à situation sans issue » devait se recruter parmi la confrérie des vivants. Je m’autorise à y répondre, non sans vous suggérer que la qualité d’homme d’Etat, du point de vue qui est le mien, ne peut s’envisager sans interrogation relative au curieux état d’Homme. Seule une telle question préalable devait inciter mon créateur à me faire figurer, d’après des gravures de William Blake inspirées par La Divine Comédie, parmi désordres et chaos d’une Porte de l’Enfer où n’était guère supposée s’entendre la voix d’Helmut Loti chantant La Brabançonne au cours d’un Te Deum. Vous n’y étiez pas, je le sais. Comme les hommes de théâtre toujours se sont approchés des rois, franchissez à votre tour l’espace entre les deux scènes, même si vous ne connaissiez pas mon existence avant cet instant. Ne restez pas là, juché en équilibre instable sur le mur de votre palais. Sautez le pas, traversez l’avenue pour ne pas m’obliger à élever la voix ; puis, escaladez cette modeste grille d’enceinte. Je vous invite à tenir un rôle essentiel dans une représentation théâtrale qui fera date au milieu des armées vaincues de toi-même.

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D’emblée, Rodin vous le suggère : l’homme se définit par son aptitude à s’émanciper des limites naturelles, franchir le seuil, passer les caps, transgresser la frontière entre les mondes – à faire pont. Oui, c’est un pontifex qui vous manque à l’heure où, dans votre beau royaume déchiré par les cris des tribus rivales, il s’entend parler de tranchées, de front militaire, voire de bombes atomiques institutionnelles, quand nulle part ne se concrétise de passerelle traversière sur l’abîme guerrier. Or, quel que soit le métier que nous exercions dans le vaste univers de la création, (cette recherche d’un salut par la fusion du corps et de la pensée, de l’esprit et de la matière), il n’est d’œuvre que traversière entre les mondes, s’il vous plait de croire en la fougue de mon éternité passagère. Dans le supplément littéraire du même numéro de journal, n’est-il pas question d’une autre guerre fratricide, au pays du Phénix, où telle écrivaine libanaise avoue que « l’on ne distingue même plus les vivants et les défunts » ?

Permettez-moi donc, Sire, de vous lancer quatre questions depuis le royaume des morts, que les vivants de vos provinces ne se posent plus guère. 1) Pourquoi les plus antiques épopées d’Europe, venues d’Irlande, mettaient-elles en scène des Fir Bolgs ? 2) Qui était au juste le roi Bolgios, et quelles étaient ses troupes qui entrèrent à Delphes au troisième siècle avant notre ère ? 3) Quels étaient ces Belgoï attestés par l’historien grec Strabon, qui s’établirent alors le long du Danube jusqu’en Asie mineure ? 4) Pourquoi Jules César fait-il état des Belgae dès le onzième mot de sa Guerre des Gaules ? Ce sont toutes questions soulevées, entre autres, dans un livre fantôme intitulé De la Belgique, et publié voici sept ans, où il se conjecture que le fait belge, illustré ces jours-ci par combien de bannières, ne saurait se réduire à l’Etat-Belgique. Bien en deçà de son existence contingente, cette nation plonge, selon l’auteur d’un ouvrage introuvable, d’innumérables racines au plus profond terreau de l’histoire des peuples européens, dont la méconnaissance tenace fait se hérisser une mèche rebelle sur le côté de mon crâne qui, s’appariant à celle héritée d’Auguste Rodin, produit un effet de cornes – venez-y voir – comparable à celles dont l’imagination populaire affuble son équipe nationale de football. Ce sont là signes venus de loin, d’aussi loin que les millénaires où des Eburons et des Ménapiens pratiquaient le commerce des biens, mais aussi celui des rêves, entre régions celtiques et germaines, l’exogamie séculaire de leurs clans nomadant le long des fleuves ayant de toujours mêlé dans un même sang les embruns maritimes aux brumes de la forêt d’Ardennes.

Pourquoi, dès lors, non seulement de telles querelles et de telles déchirures, mais surtout de tels schismes entre tribus qui, si certaine d’entre elles prétend s’ériger en Etat, ne sauraient prétendre à la qualité de nations ? La réponse ne peut qu’accompagner une question subsidiaire, comme les précédentes hors de tout propos d’actualité, quand il n’est supposé de citoyen belge ignorant les arcanes d’un arrondissement électoral : pourquoi votre frontière linguistique épouse-t-elle un tracé parfaitement horizontal ?

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Dans un espace public où l’on fabrique les officialités de la pensée, prenant soin d’en exclure toute voix d’altière altérité, je pense avoir quelque légitimité pour vous parler. Tant de malentendus, donc de malentendants ! Tant de malvus, de malvoyants ! Tant de bévues et de bavants ! La pléthore du personnel employé sous de multiples formes à représenter le réel dans votre pays, jointe à l’occultation de ce réel en ses signes essentiels ( tous ces vacarmes aux effets de silence, tous ces discours valant non-dit, toutes ces images annulées dans une commune prolifération d’insignifiance et de non-sens ) ; bref, ce qu’on pourrait nommer le grand CONNONSENSUS ; tout cela ne s’éloigne guère des raisons pour lesquelles s’ignore généralement la présence du Penseur au cimetière de Laeken. Car toute pensée naît d’une menace de mort, que l’on préfère dérober au regard mental dans une zone du monde où le moindre cadavre se calcule en millions d’Euros. Cadavre escomptable en millions de chairs vives à l’autre bout du globe. C’est ce que les Augustes nomment le monde globalisé : celui où les cervelles sont comme jamais parcellisées. Quand, du point de vue qu’avait voulu m’offrir un autre Auguste – Rodin – l’humain navire est un, pensée globale en figure de proue. Tenez ! Trois lettres fatidiques sont prêtes à exploser sous votre trône, quiconque le sait-il ? Mille pétards crépitent BHV, mais avez-vous ouï parler des APD, ces accords de partenariat et de développement que le président sénégalais Abdoulaye Wade entend substituer à des rapports de seul tiroir-caisse, dont Bruxelles force l’Afrique à se satisfaire au terme des accords de Cotonou ? Ailleurs, au BenglaDesh, une population comparable en nombre à celle de votre pays, sur un coup de vent, se retrouve dans le plus complet dénuement. Qu’ils viennent de l’Est ou du Sud, les héritiers de la misère fatalement s’accumuleront au cœur de vos régions prospères. Au cas où l’on se serait abstenu de vous en aviser, Sire, là naissent crevasses et soulèvements telluriques où risque de s’engloutir le royaume Belgique. De tels séismes entre les mondes se déplacent aux frontières de vos communautés, de vos régions. Ils gagnent le cœur même de votre capitale, ce parc Royal autour duquel toutes les contradictions de la planète explosent. Quiconque s’en avise-t-il dans votre entourage, où ne s’entend qu’un seul credo, toutes couleurs confondues ? La même idéologie néolibérale, huilée de social-démocratie, guide un navire hanté par le dieu du Surprofit. Mais où rien ne s’oppose, tout s’oppose ! Rappelez-vous, Sire. Quand il y avait encore de l’Opposition, qui que ce soit pouvait-il s’opposer à ce qu’on cesse de s’opposer ? Il y avait alors des clivages intellectuels, ça provoquait des étincelles, et l’on trouvait un compromis. N’en déplaise aux gauchistes, entre Capital et force de travail, richesse et pauvreté, ça disputait vraiment. Le dernier qui ait osé, on vous l’a tué ! Quand il y avait vifs conflits d’idées, joutes oratoires enflammées, tout finissait par se négocier ; depuis que les corps de l’élite partagent une même opinion, que s’est éteint le débat public, ce sont les glaces d’une banquise qui bloquent votre beau navire. Une épidémie ronge les vainqueurs, défaits par un mal intérieur, quand les vaincus sont transportés par la secrète grâce d’avoir à tenir demain le gouvernail. Où que ce soit, de loin en loin, ne se perçoivent plus guère que de rares cris de révolte contre une logique de naufrage, mais ce cri sans écho retombe aussitôt sans allumer de passion. Par contre, aux dunettes où naguère on se flattait que règne une atmosphère feutrée, loin du vacarme des soutes, retentissent aujourd’hui des hurlements de bêtes. Comprenez-vous cela, Sire ? C’est une impression que je vous confie, à mi-voix. Désormais, rien de tel qu’infiltrer le pouvoir pour être l’opposition ; rien de tel qu’infiltrer l’opposition pour être le pouvoir. Ce tableau prévaut aujourd’hui sur un vaisseau fantôme dont l’échouage dans l’iceberg n’est différé que par un jeu subtil d’alternance à la barre, les uns comme les autres n’ayant recours, pour faire fondre les glaces, qu’à la voix du canon.

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Le navire dont je vous parle, Sire, c’est peu dire que son arrimage humain laisse à désirer. Si de monstrueux différentiels économiques sont intrinsèques au capitalisme, où l’être est d’abord un avoir et l’homme essentiellement une marchandise, comment s’étonner des cloisons toujours plus étanches entre cales des misères et ponts des surabondances ? Là est le principal facteur de sécession entre les étages de votre royaume. S’abstenir de le voir – s’abstenir d’analyser le néocapitalisme (donc, s’aveugler sur le sens de la « révolution copernicienne » fièrement prônée par l’équipage noir et jaune, et feindre de n’y voir que rodomontades ethniques) – ne fait que différer l’heure du sabordage de votre gaillard d’avant. Face à quoi, je reste sidéré par la politique de l’équipage rouge et jaune. Quelle que soit l’indéniable loyauté de certains officiers supérieurs, d’autres n’agissent-ils pas comme s’ils jouaient une partie de combat naval contraire à leurs buts proclamés, plusieurs haut gradés des deux camps se trouvant unis par une inavouable complicité quant à l’issue de la crise ? De même que l’artificielle construction du Vaisseau Belgique obéissait aux desseins des puissances mondiales alors hégémoniques, son actuelle déconstruction ne correspond-elle pas aux vœux secrets d’une puissance impériale aux côtés de laquelle, je vous le rappelle, nos canons tonnent jusqu’aux cimes de l’Afghanistan, sous prétexte de talibans ? Quelques amiraux d’outre-Atlantique ne rêvent-ils pas de votre domaine de Laeken (assez tentant, avouez-le) comme territoire d’extension possible pour le Quartier Général de l’OTAN ?

D’où la fâcheuse impression de mots d’ordre dispersés, qui ne vous aura pas échappé. Figurez-vous un peu que le nom de mon créateur évoque la rodina, signifiant patrie en langue russe. Eh oui ! Si le général Koutouzov (puisqu’on passe Guerre et Paix à la télé) avait eu pour conseillers stratégiques un tel personnel, Napoléon n’aurait fait qu’une bouchée de la Sainte Russie. Toutes les armées du Tsar, sous leurs ordres, ne se seraient-elles pas massées aux frontières, affichant une vaine superbe et s’écriant face à l’Empereur hilare : « Halte-là ! On ne passe pas ! » ? C’était l’attitude préconisée dans l’entourage de la Cour (francophile, comme on est de nos jours atlantiste) qu’eût adoptée Alexandre Ier, si ce vieil homme du peuple qu’était Koutouzov, génialement analysé par Tolstoï, n’avait choisi le parti contraire, celui du repli, avec l’historique résultat que l’on sait. Pareille comparaison n’est pas aussi hasardeuse qu’elle n’en a l’air, pour qui veut bien observer ce qu’on peut appeler, en Belgique, un syndrome des territoires occupés. Dans cette guerre de Sécession, chacun des deux camps ne joue-t-il pas à la fois le rôle de l’Occupant et celui de l’Occupé ? Chacune des communautés ne tient-elle pas tour à tour, pour des raisons historiques chaque fois légitimes, le discours du Colonisateur et du Colonisé ? Chacun des clans ne s’exhibe-t-il pas sous le double costume – réversible – d’une Collaboration et d’une Résistance ? Tant l’imagerie d’aujourd’hui requiert de toucher les bons du Trésor dévolus au vainqueur, et de percevoir en même temps les dividendes symboliques attribués au vaincu. Comment donc s’en tirer d’un tel jeu de simulacres, sans la vigie du Penseur au mât de cocagne ?

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Ce n’est plus l’angoisse du gardien de but au moment du penalty, Sire. C’est l’angoisse du gardien de but réduit à défendre son domaine contre ses propres équipiers ligués aux adversaires, et contraint depuis sa cage à lancer un tir qui traverserait le terrain pour se loger dans la lucarne opposée. Goal ! Comme Gaule, du celtique Galia signifiant bravoure, d’où se comprend le jeu de mot de César à propos des Belgae désignés comme bravissimi, c’est-à-dire les plus Gaulois d’entre les Gaulois. Si l’on se souvient du fait que la Gallia belgica se délimitait au Sud par la Marne et à l’Est par le Rhin, ce sont trois Belges fameux qui révolutionnèrent tous les rapports entre le réel et son image au siècle d’Auguste Rodin : Rimbaud, Marx et Van Gogh ! L’auteur obscur dont je vous ai parlé fait le récit de leurs saturnales sur les escaliers du British Museum en décembre 1974, mais il ne s’agit jamais que de l’un de ses tirs au but voués à ne pas recueillir le moindre écho. De tels exploits ne sont donc pas rares, même s’ils sont accueillis dans un silence de mort et bien sûr annulés par l’arbitre. C’est ce que j’ai vécu, sur ce socle de bronze, tout au long du siècle vingtième, au cours duquel penser représenta le crime qui contint tous les crimes.

Ainsi nul ne sait-il qu’une notion – jamais nommée – fonda chacune de vos familles politiques : la dialectique. En Belgique, plus que partout ailleurs, bleus, rouges, orange, verts (comme les bannières noir et jaune, jaune et rouge) doivent chacun leur origine à une relation conflictuelle avec une entité qui leur préexiste et contre laquelle toute leur histoire entretient un rapport de négation/dépassement désigné dans la philosophie allemande sous le nom de Aufhebung. Le parti libéral se pose en champion de la liberté d’agir et de penser contre toute forme d’autorité despotique, donc dogmatique ; le combat des prolétaires contre exploitation économique, domination politique, hégémonie culturelle du Capital fonde en légitimité le parti socialiste ; le parti d’obédience chrétienne, qu’il ose ou non l’afficher encore, est tenant d’une transcendance divine face à l’immanence païenne ; les écologistes assument la tension contradictoire entre nature et culture.

Cela est, et ne se dit jamais, comme si cela allait de soi, ce qui n’est pas le cas. D’où tant de dires privés d’être ou de substance, tant de paroles vides et de discours creux, lesquels font illusion tant que l’ensemble n’entre pas en mêlée ; qui s’agglutinent alors en magma privé de l’oxygène d’une pensée. Car la moindre pensée relève aussitôt que chacune des intentions théoriques à l’origine de ces courants politiques a pleine raison d’être et devrait donc être assumée par tout honnête citoyen de bonne volonté, quand chaque travestissement historique de ces intentions initiales mériterait condamnation unanime. Or, à défaut de penser la dialectique inhérente à ces mouvances, que voyons-nous, sinon la confrontation stérile de leurs masques figés en raideur cadavérique ? Dans ce bal de squelettes ricanants préfiguré par James Ensor, un libérisme de marché sans foi ni loi tend à supplanter le libéralisme originel ; un bureaucratisme d’inertie se substitue à l’idéal teinté du sang versé pour le salut de la classe ouvrière-machine, quand il n’entonne pas lui-même le chant de la « culture entrepreneuriale » ; un grenouillisme d’eau bénite coasse toujours au nom des providences inquisitoriales ; un intégrisme naturiste épuise toutes les réserves d’énergie mentale non renouvelable, dans son impuissance à définir ne serait-ce que le sens du label « écolo ». Sauf à imaginer – ce qu’à Dieu ne plaise – qu’à chaque fonds de commerce correspond un fond de teint ; que chacune des boutiques arborant fard bleu, rouge, orange ou vert ( sans oublier les peintures de guerre noir et jaune, jaune et rouge, non plus que le tricolore national ), n’en fait parade que comme artifice pour maquiller une morbidité communément partagée, pourquoi ne pas voir un dialogue authentique avec l’Autre ( donc d’abord avec soi-même ) rendre ses couleurs à la Belgique, notre mère blafarde ?  

Les nobles idéaux proclamés par tous ne pourraient-ils se conjuguer pour combattre la présente hypnocratie totalitaire ? Car derrière les masques, vous le savez, c’est une balafre profonde qui défigure le visage de nos sociétés. Cette disgrâce oppose la face des maîtres, toujours désireux d’acheter au plus vil prix la marchandise humaine, à celle des esclaves, dont la simple survie dépend des aléas d’un tel trafic. Ainsi vient-on d’apprendre que les pauvres encombrés par une progéniture indésirable, se voient offrir à Anvers une « boîte à bébés », réceptacle automatique où les surnuméraires nouveau-nés peuvent trouver acquéreurs sur un marché familial de seconde main. Cette dictature du marchandage humain transcende aujourd’hui toutes les autres causes de conflits, quoique sa signification soit évacuée des consciences au profit d’opportunes querelles religieuses ou ethnico-linguistiques, si on ne la dissimule en outre sous de multiples écrans sociétaux travestissant, par exemple, une gay parade en lutte finale. Ce dont les dirigeants à la rose ont tout spécialement reçu mission, contre caviardesque rétribution, d’être les maquignons. Leur servilité parfaite à devancer le désir des maîtres pour brader la dialectique hégélienne des maîtres et des esclaves, entraîna souvent ces dernières années la face droite à exécuter les sociales grimaces de la face gauche, elle-même experte à mimer les rictus économiques de la face droite mieux que celle-ci n’en est capable. D’où, parfois, surcouches de fards de toutes les couleurs sur un même masque, ainsi qu’on le voit de nos jours au pays qui m’accorda brièvement l’honneur du Panthéon.   

Oserais-je donc répéter ici la formule d’un certain Karl Marx, au lendemain de cette fameuse empoignade historique – la Commune – où chacun des acteurs s’emmêla les cornes dans la muleta brandie par son adversaire : « Ce qui manque à tous ces Messieurs, c’est la dialectique » ? Sans l’oxygène d’une telle pensée – portant en elle conscience du mouvement qui l’anime, donc aptitude à élargir le champ de manœuvre global – chacun s’entête, chacun s’enferre dans une foire d’empoigne où l’ensemble héritera bientôt du nom déclassé par le pire des protagonistes : BLOK. Navire social bloqué dans les glaces, gouvernail tournant fou de bâbord à tribord, face gauche face droite aux commandes figées d’une même apoplectique nécrose, alors que l’orchestre du pont supérieur n’en finit pas d’entonner, au lieu d’un « Plus près de toi mon Dieu » suranné, de nouveaux hymnes au marché libéralisé. Quand le concert officiel ne produit plus qu’une cacophonie, Sire, la moindre aspiration musicale ne peut plus s’en remettre qu’à une dissonance. Voire à un coup de revolver. Les entendrez-vous, ces voix surgies de l’ailleurs social, susceptibles de réhabiliter l’hypothèse d’une possible harmonie, voire d’un sauvetage du Titanic ?

Mais j’ai beaucoup parlé. De longtemps n’avait plus ainsi frissonné mon pelage luciférien. Le dernier roi des Belges pour unique témoin d’une représentation théâtrale impromptue, dont le metteur en scène a rejoint les coulisses voici près de cent ans, quelques jours après la glorieuse Révolution d’Octobre. Toujours largement impensée, Sire. Sauf par votre grand-mère, la géniale reine Elisabeth. Ecoutez donc ses grondements futurs. Là, posez votre oreille contre ma caisse de résonance. Mais vous me soulevez le bras, figé sous mes mâchoires depuis plus d’un siècle ? Vous me prenez la main, découvrant des traits de bronze que nul n’avait encore pu regarder en face ? Vous approchez du mien votre visage ? Vous te reconnaissez ?

 

Jean-Louis Lippert     

   


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