Yves Boisvert : risquez tout!


Auteur : Eric Brogniet


Yves Boisvert est né en 1950 à l?Avenir, en Estrie, région de l?Est du Québec, proche de la frontière américaine et de ce qu?il qualifie de « Piémont appalachien ». Sa bibliographie est importante : du premier volume publié aux Ecrits des Forges en 1974, « Pour Miloiseau » à « Bang », paru chez le même éditeur en 2002, c?est plus d?une vingtaine de titres qui composent à ce jour une oeuvre poétique majeure du corpus littéraire certes québécois mais aussi francophone. OEuvre poétique qui dénote d?une conscience critique sans concessions et qui échappe donc continuellement aux petits jeux littéraires par la radicalité politique, linguistique et esthétique mais aussi sociale de ce militant indépendantiste de la première heure. Quelques titres choisis en dénotent, car ces livres ont eu un impact indéniable tant sur la vie littéraire et poétique au Québec que dans le parcours d?écriture de l?auteur lui-même : « Manifeste : jet, usage, résidu », écrit en collaboration avec Bernard Pozier et Louis Jacob, en 1977 ; « Gardez tout », en 1987, qui obtint le prix du Journal de Montréal et à partir duquel le cinéaste Robert Desfonds réalisa le film « Je ne suis pas rockeur, j?écris » ; « Aimez-moi », paru en 1994 ; « Poèmes de l?Avenir », réédité sous label de l?Orange bleue, en 1994 encore, qui avait obtenu le prix du Journal de Montréal en 1988 ; les nouvelles de « Le gros Brodeur », parues chez XYZ en 1995 ; « Bang », écrit à l?issue des attentats du 11 septembre 2002 à Manhattan et puis une trilogie particulière, dont deux volumes sont déjà parus aux éditions d?Art Le Sabord, à Trois-Rivières : « Les Chaouins » et « La pensée niaiseuse », qui se complète actuellement par un volume en cours de réalisation : « Mélanie Saint-Jean ».


Eric Brogniet et Yves Boisvert,  Sherbrooke, fin janvier 2003. Photo © E. Brogniet

Titulaire d?une Maîtrise en Lettres de l?Université du Québec à Trois-Rivières, Yves Boisvert, écrivain depuis 1973, fut également un des fondateurs du Festival international de poésie, pour lequel il travailla pendant quelques années. Il vit aujourd?hui à Sherbrooke, la deuxième plus grande ville du Québec après Montréal, avec sa compagne et complice d?origine amérindienne, Dyane Gagnon, diplômée en arts plastiques et en graphisme, discipline qu?elle a longtemps enseignée. Leur collaboration artistique est en train de produire, avec la trilogie citée précédemment, une oeuvre absolument révolutionnaire : nul ne s?y est trompé puisque la critique en arts visuels, au Québec, a salué l travail du poète sans dire un mot de celui de l?artiste visuelle, quand la critique littéraire, quant à elle, soulignait avec éloges l?inventivité de la graphiste sans dire un mot sur le travail de l?écrivain? ! Symptôme révélateur s?il en est d?un malaise dans la lecture et la réception de ces oeuvres qui échappent à toute classification mais qui inventent un langage parfaitement coulé dans celui de nos sociétés publicitaires et faussement démocratiques pour en décoder les mécanismes de fonctionnement sur des modes plurivoques et multidimensionnels où le détournement de sens et l?humour conduisent à saper le discours de la propagande socio-mercantile. Dans cette trilogie en cours, Boisvert ne me semble nullement dévier de sa trajectoire initiale, qui a toujours assigné à l?écriture la mission d?augmenter la conscience et ne s?est jamais réduite à l?exercice pur et simple de l?esthétique. N?écrivait-il pas dans le volume collectif « Tilt : manifestes 1977-1980 » qui reprend des textes issus d?une décennie de désobéissance et de contestation révolutionnaire au Québec entre 68 et 78, agitation qui succède àcelle d?une autre génération, celle du « Refus Global » des années cinquante :

« En soixante-dix, c?était encore le temps du pays et de l?amour, même si souvent il s?agissait de l?amour du pays ; en ces temps-là, la parole dominait toujours le crayon ; le discours et la harangue volaient bas, au même diapason, pour le même espoir. Depuis quelques années, après en avoir beaucoup parlé, on a fait don de ce thème-là à quelques politiciens qui, maintenant s?embourbent à ne savoir que faire de la voix qu?ils ont prise ». La grimace adressée par ailleurs par le duo Gagnon/Boisvert à la société de consommation dans « Les Chaouins » et « La pensée niaiseuse » n?est pas déconnectée non plus des textes antérieurs du poète, comme ceux de « Gardez tout » :

« Je suis aliéné par un monde satisfait de la vie
aliéné dans un complexe d?intrigues dérisoires
aliéné milliardaire de connaître un homme cheap à mort
je ne vois que mes pieds
et je marche sur moi, impeccable
universel assujetti, le sujet travaille
il faut que le monde travaille
il faut que le monde avance
le monde s?aime
il faut que le monde soit aimé à mourir
et l?on sait de quelle violence il est capable depuis que la majorité craint pour ses exceptions ».

La critique et la conscience socio-politiques sont omniprésentes dans l?oeuvre du poète, qui indique par là que l?écriture épouse la vie et suscite un destin aussi bien individuel que collectif. Il ne peut y avoir de déréalisation dans l?attitude de l?écrivain. Il est inscrit au coeur de son temps et revendique son droit à la conscience et à la liberté d?expression, c?est-à-dire, aussi bien, qu?il fait de l?actualité et du monde où il vit historiquement autant que de lui-même le matériau de son poème. Cette critique et cette conscience socio-politiques ont pour trait commun quelques thèmes essentiels dont celui du rapport à l?Autre me semble particulièrement émerger. Or qui dit rapport à l?Autre dit en même temps rapport à la différence, ou rapport à l?imaginaire, dans le sens lacanien, ou encore analyse des oppositions et des liens à autrui. On voit donc que ce rapport à l?Autre possède des dimensions esthétiques, mais aussi éthiques, sociales, politiques, historiques. A partir de ce thème crucial de notre Modernité, qui émerge au XIXème siècle avec l?abandon du référent à la transcendance et qui confère à la vision, et au regard, un rôle de plus en plus prédominant, Boisvert va donc construire un système d?expression et de réflexion cohérent d?un bout à l?autre de son travail d?écriture et de la pensée critique qui le nourrit.

Yves Boisvert, dit le critique Réjean Bonenfant, dans une chronique datée du 7 décembre 2000, est comparable aux « anges vagabonds » décrits dans son roman du même nom par Jack Kerouac. Sorte de moine égaré « dans la foultitude », et faisant partie d? « une diaspora du rêve et du désir » à laquelle appartiennent selon lui d?autres écrivains comme Ginsberg, Denis Vanier, Bukowsky, Artaud? toutes personnalités irréductibles, rebelles définitivement :

« Ca s?est crêpé le chignon. Ces gens-là ça mange avec leurs doigts, chacun jouant le rôle du Christ, à tour de rôle. Et puis ça ne s?assoit pas, ces gens-là. Ca ne se met pas à genoux non plus. Avec eux, j?ai lentement appris à vivre debout », écrit le chroniqueur.

Et Réjean Bonenfant de citer cet extrait d?entrevue accordée à l?éphémère revue « Nouaison » par le poète des « Peaux aliénées », afin de comprendre les ressorts biographiques qui font un destin :

« J?ai été étranger au monde pendant les premières années de ma vie ; j?ai eu un accident et j?ai été biologiquement considéré comme mort par la médecine. Ce n?est que par miracle que finalement je suis ressuscité à l?âge de trois ans. Le curé, les soeurs, les frères, les pères, les parents catholiques et campagnards des familles avec lesquelles je vivais ont dit que pour payer ma dette aux divinités qui m?avaient sauvé, je devais avoir une vocation. J?étais destiné à devenir missionnaire en Afrique. Il fallait que je paie de ma vie. Cette vocation s?est transformée en vocation d?écriture ; c?est une réponse à un appel qui ne vient pas de la société ».

Cette vocation qui est devenue une oeuvre, une voix qui compte, a été saluée par beaucoup. trois courts textes disent assez que cette oeuvre n?est pas séparable de l?homme qui lui a donné son âme, son coeur et sa voix :

« Personne ne fermera la gueule à un homme libre, encore moins à un poète « Rien dans les mains, rien dans les poches, tout dans la tronche ». Quoi de plus normal pour un être qui vient de L?Avenir, chargé de la mémoire implacable du passé et toujours prêt à haranguer la mollesse de nos présents » écrivait le poète José Acquelin.

Et le critique Pierre Nepveu ajoutait :

« Il parle de lui-même et c?est aussi mélancolique qu?écoeuré, aussi doux que violenté. Il parle en nous gueulant nos quatre vérités, quand nous sommes des bouffons et des incapables. Il nous met le nez dans la merde et, l?instant d?après, il nous ouvre un ciel d?étoiles. Je n?en sais pas davantage, mais c?est bien assez. Quand Yves Boisvert me parle, je sais que c?est en vrai poète ».

Bruno Roy, l?actuel président de l?Union des Ecrivaines et Ecrivains québécois, résume enfin, quant à lui, d?une manière concise et pertinente, le poète dans ce fort portrait :

« Son écriture : là réside si peu son conformisme. Là où une fureur délinquante, sur un fond de siècle désabusé, versant de celui qui commence, donne la parole au polémique. Là bourlinguent sur des routes désespérées des métaphores déchirées par des envies combinées de violence et d?amour. Dans l?état brut de l?indignation, le poète blessé mais toujours vivant, cherche son chant. Son cri de Chaouin ? la voix des autres déshérités ? porte la justice au bout de ses bras ».

Cette justice-là repose sur un profond sentiment d?humanité, sur un respect équivalent de chaque individu, car nous sommes tous confrontés en définitive au même problème : celui de la survie et celui de la finitude. A cette échelle-là, il importe de bien noter, comme le poète nous y invite dans l?un des poèmes de « Bang », que « certains ont tendance à oublier qu?une personne morte égale n?importe quelle autre personne morte ». Mais pour compléter cette lecture existentielle, pensons aussi que, du côté de la vie, comme Boisvert nous le souffle dans « Gardez tout », « la poésie c?est un peu la liberté/et on n?est pas obligé de suivre les règles à la lettre/sans ça, on serait tous pareils semblables équivalents/et ça prend une petite différence de temps en temps ».

Eric BROGNIET






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