De la poésie dans le polar mauricien


Auteur : C. SERVAN-SCHREIBER



De la poésie dans le polar mauricien. Zan Balak, par Sedley Assonne, Port-Louis, aux Editions Latour, 2005.

Trente ans après la parution des premiers romans policiers mauriciens (Frais d’Obsèques payés d’avance, Soir de Divali… de Gaston Malherbe), le poète créolisant, Sedley Assonne, relance le genre, avec deux recettes bien à lui, Robis et Zan Balak. Non pas que la littérature policière soit boudée sur l’île. A Maurice, comme ailleurs, Agatha Christie, Dashiel Hammett, James Hadley Chase ont leurs adeptes. Des lecteurs, donc, mais peu d’auteurs. Désormais, les Mauriciens possèdent un second privé « home made ». Un natif des Salines (un faubourg populaire de Port-Louis) a pris la relève du surintendant Mallent. Mais génération oblige. Le temps des enquêtes à la Maigret a changé. Et c’est davantage à la tradition du néo-polar que se rattache le style d’Assonne, entre la revendication sociale d’un Manchette, et la gouaille désinvolte d’un A.D.G. Allure nonchalante, voix sensuelle, chevelure savamment tortillée en mèches rebelles… Le détective tropical manque de muscles, mais non d’humour ni de flair ; et c’est un littéraire, s’il vous plaît ! Son diplôme ? Il l’a eu par correspondance, à l’IFAR de Montpellier. Sa méthode ? Improviser ! Double malchance, par là-dessus : ce privé… d’enquête et d’argent n’est pas surchargé de clients, et le premier qui sollicite ses services, se fait assassiner !

I. Cartographie d’une société à rebours :

« Qui dit polar, dit social », avertit Assonne, dont les positions militantes sont par ailleurs bien connues (note 1). L’enquête, placée sous le signe de Baudelaire, commence par une menace sous forme de poème (« O mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’encre »), et évolue dans les milieux urbains mauriciens, où l’auteur oppose la culture citadine des bourgeois (Sadnoc, à Quatrebornes), à celle des humbles (Les Salines, à Port-Louis). Dès lors, chacun des lieux investis par le détective incarne les disfonctionnements d’une société dans laquelle tout marche à l’envers. A commencer par le déclin de la rue Moka, à Port-Louis, où Zan Balak officie. Jadis une des rues les plus commerçantes de la capitale, c’est à présent une longue succession de bâtiments en ruines, de façades en décrépitude, de maisons désertées, cadenas sur les portes, au cœur d’un immense quartier abandonné à ciel ouvert, repaire des toxicomanes. Conflits déclarés entre marchands sédentaires et ambulants et manœuvres des dealers pour s’approprier des terrains à bon marché, y affichent l’irresponsabilité d’une municipalité.

Toujours à Port-Louis, le siège de la Police, dit « les Casernes centrales ». Elles sont d’une grande inefficacité. « On y recourt quand on a rien à se mettre sous la dent ». Elles incarnent une loi qui privilégie les bourgeois. Les informateurs, recrutés parmi les petits délinquants, ne veulent plus coopérer. Privés d’indic, ensommeillés, corrompus, les policiers mauriciens ne parviennent plus à traquer les assassins.

Troisième signe de disfonctionnement, la boutique de Monsieur Lewas, le chinois, centre névralgique des Salines. Pratiquement toujours fermée, elle n’a plus de raison d’être depuis que son propriétaire, à l’instar de tant de compatriotes, ne rêve que de mettre la clef sous la porte, pour aller rejoindre ses enfants au Canada. Enfin, suprême non-sens, le quartier de Sadnoc, à Quatrebornes, là où le meurtre de Sylvestre Annamalai a été commis. Son nom est l’anagramme de Condas, la colline, et il symbolise, à ce titre, l’anti-nature. On n’y voit que du béton à perte de vue. Les maisons ressemblent à des bunkers gardés par des chiens féroces, qui aboient au moindre pas des étrangers. Les rues sont désertes, les enfant ne jouent pas sur l’asphalte, occupés sont-ils aux devoirs et leçons particulières, dans la course aux diplômes, lesquels diplômes, une fois empochés, ils s’empresseront de quitter le pays définitivement.

Facteur de danger supplémentaire, et « véritable cercueil ambulant », le bus, cet incontournable de la vie mauricienne, permet pourtant de passer d’un de ces mondes à l’autre. A l’inverse de la modernité urbaine, il incarne les valeurs du pittoresque, de la solidarité, de la sociabilité inter classes, inter générationnelle, inter communautés.

II. Double meurtre : les villes mauriciennes.

« N’est ce pas un meurtre, en somme, de se débarrasser des pierres sans défense ? », concluait le poème d’Assonne inspiré par la destruction, à Port-Louis, de l’Imprimerie du Gouvernement (note 1). Tout au long du roman policier s’établit un parallèle entre le meurtre de Sylvain Annamalai et celui des villes. Ici, le poète Sedley Assonne reprend l’un des thèmes les plus obsédants de son œuvre, et tel qu’on peut le lire dans ses recueils Le Fantôme du futur luxe nocturne et Le désespoir bleuté de la rue solitaire : la défense des villes assassinées, et, à travers elles, de toute une population de petites gens sacrifiés. Le second meurtre vise Les Salines, quartier natal du privé, et objet de son amour, à l’instar d’une femme « dont il n’évacuera jamais le corps ». Il y habite « une petite maison de tôle coincée entre deux manguiers ». La première violence faite aux Salines fut celle des pelleteuses coloniales anglaises, qui fouillèrent d’énormes tranchées et scindèrent le faubourg en deux, par une barre d’asphalte dite «  Chemin neuf », voie à grande vitesse, sorte de faucheuse moderne, sans pitié pour les vieux. Ensuite arriva la drague suceuse, qui « tue » de plus en plus le lagon de Bains aux dames, amenuisant ainsi les perspectives de pêche de la population.

III. Monologue intérieur, digression, humour :

De la ville au bus, du bus à la ville, les allées et venues du détective reflètent aussi le va et vient de ses pensées, en suivant la technique affectionnée par l’auteur, du monologue intérieur, à la façon d’Emile Dujardin. Et c’est dans l’art de la digression qu’apparaît l’humour poétique et grinçant  d’un auteur nous entretenant « de tout et de rien, des méthodes de la police et de la presse, de l’amour, de la marginalité, des inégalités économiques et sociales, des films indiens, de la vie qui fout le camp, de la bière tiède et des sardines Josiane » (note 2). Humour nostalgique, aussi, puisque la modernité meurtrière renvoie, par contraste, au « temps d’avant », celui où l’on était solidaire, où l’on partageait les repas, où l’on piquait un bon vieux séga, où la pêche était rentable, où les actrices indiennes étaient spirituelles, où le monde des morts n’était pas exclus de celui des vivants….Humour, enfin, renforcé par les constantes apostrophes au lecteur, clins d’œil et autres petites provocations à son adresse, qui rendent le personnage de Zan Balak beaucoup plus proche et familier que la plupart des privés.

Appel à la tolérance dans « une culture insulaire bourrée de préjugés racistes, où chacun se méfie de l’autre », et plaidoyer contre l’homophobie, le polar est d’abord et surtout construit sur le thème de la mise en péril de tout un patrimoine urbain. « Le véritable héros de Zan Balak c’est Les Salines », confie Assonne dans une correspondance. Ce rapport d’un homme à sa ville n’est pas sans évoquer  le discours de peintres comme Fabien Congo, Osman Jeewa ou Moorthy Nagalingum sur Port-Louis (note 3). Avec la parution du néo-polar, la trilogie littéraire urbaine classique de l’Ile (Rue de la Poudrière, d’Ananda Devi, La maison qui marchait vers le large de Carl de Souza, et L’Homme qui penche, de Bertrand de Robillard) (note 4), se trouve ainsi complétée et renouvelée.


Catherine SERVAN-SCHREIBER


Note 1. Voir l’interview réalisée par Thierry Château dans l’Express du lundi 18 avril 2005, page 9.

Note 2. Les fantômes du futur luxe nocturne, Port-Louis, La Sentinelle Ltée, s.d., p. 25. Voir aussi les poèmes « Port-Louis », « Les Salines Toujours » et « Il fera froid ce soir », dans le même volume. Voir le poème « Ma ville » dans le volume « Le désespoir bleuté de la rue Solitaire, Port-Louis, Editions de la Tour, 2002.

Note 3.voir l’article de Shenaz Patel, « Zan Balak, un polar (oïd) grimaçant de la société mauricienne », Week-end, 5 juin 2005, p. 40.

Note 4. Port-Louis, visions d’artistes par André Decotter, Editions de l’Océan indien

Note 5. Voir l’article « La ville de Port-Louis dans Rue de la Poudrière d’Ananda Devi, par Vicram Ramharai, dans Vinesh Hookoomsingh et Kumari Issur, eds, L’Océan indien dans les littératures francophones, Paris, Editions Karthala, 2001, pp. 373-383, et voir le numéro de la revue Italiques,  « L’Ile Maurice des écrivains et des artistes », n° 9-10, 2004.



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