Ulysse dans la littérature française contemporaine


Auteur : Myriam WATTHEE


 

 

Sur un arrière-plan de violence :

présence d’Ulysse dans la littérature française contemporaine

 
 

Ulysse, ce guerrier valeureux qui n’arrive pas à rentrer chez lui, est-il présent dans la littérature française contemporaine ? Comment le XXe siècle, traversé de deux guerres mondiales et de plusieurs génocides, et sa culture qui remet en question tant les  «grands récits » [1] que les valeurs héroïques, peuvent-ils accueillir la figure d’Ulysse ? Dans quelle mesure celle-ci peut-elle encore traduire l’identité occidentale contemporaine ? Nous essayerons, par une brève incursion dans la production française, d’éclairer ces questions, montrant les infléchissements de l’interprétation que les contemporains proposent à l’aventure du protagoniste de l’Odyssée, à partir de leurs propres tensions. Nous n’avons ici aucune prétention à l’exhaustivité ; nous essayerons seulement de montrer, au travers de quelques cas emblématiques, le mouvement que dessinent les allusions à Ulysse dans la littérature française contemporaine.

Selon le théoricien des relations intertextuelles Gérard Genette, L’Odyssée est « la cible favorite de l’écriture hypertextuelle »[2] : de par sa structure même, dans laquelle plusieurs épisodes font l’objet de reprises, ce texte invite les écrivains à entrer à leur tour dans la ronde des réécritures, et l’on sait à quel point la modernité fera son miel de l’intertextualité et des reprises, le plus souvent sous une forme sournoise. En outre, Ulysse se prête plus volontiers qu’aucun autre à ce jeu. En effet, selon Denis Kohler, « Ulysse est le personnage le plus ‘jugé’, contradictoirement, des héros mythiques grecs »[3] et ce, en raison de son caractère ambivalent. Nous verrons comment la littérature française contemporaine s’appuie sur ces facteurs pour faire apparaître Ulysse sur un arrière-plan de violence, et lui laisser le soin de traduire tant les désenchantements ou les angoisses que les espoirs qui traversent la conscience du temps.

 

Ulysse : un héros pas comme les autres

 

« Assurément, Ulysse, tu es le polytropos, l’homme aux formes multiples » dit Circé dans L’Odyssée. Qu’il soit fils légitime de Laërte ou bâtard de Sisyphe le rusé, Ulysse descend par sa mère d’Autolycos —  qui l’a baptisé Odysaô, « le contrarié », ce qu’assurément il sera — et par lui, d’Hermès l’insaisissable, et la personnalité fluctuante du héros peut se comprendre en regard de cette lignée polyvalente. Ulysse est en effet un mythe complexe, dont le personnage apparaît résolument polymorphe. On le découvre en métamorphose permanente (jeune ou vieux, roi ou mendiant) ; il est plein d’astuce et de ruse… parfois même jusqu’au mensonge, d’où toute une tradition littéraire de dépréciation de sa figure, comprise comme celle du sophiste, du fourbe, ou du traître [4]. Autre ambiguïté : s’il apparaît parfois comme un calculateur froid, il peut à d’autres moments se montrer sensible jusqu’aux larmes. Et il se présente autant comme un maître de la parole (il est le conteur talentueux de sa propre histoire) que comme un être de silence, qui se tait, cache ses intentions, son nom, son passé... C’est donc foncièrement un homme de contrastes. Son rapport au temps est également ambivalent, car le héros s’avère à la fois tourné vers l’avenir et en lutte constante contre l’oubli. Quant à son rapport à l’espace, il n’est pas moins contrasté : si Ulysse est l’emblême même du voyage, il est en même temps profondément nostalgique et n’a d’autre rêve que de retrouver son foyer, et plus précisément le lit qu’il a fabriqué de ses mains à partir d’un olivier enraciné. Centrifuge dans son destin d’exilé, il est centripète dans ses aspirations, et de nombreuses réécritures ont joué sur cette dichotomie, depuis l’audacieuse initiative de Dante qui fait repartir le héros une seconde fois d’Ithaque en quête inassouvie d’ailleurs.

D’emblée, le personnage littéraire d’Ulysse est double, puisqu’il faut distinguer le protagoniste de L’Iliade et celui de L’Odyssée : dans l’histoire collective de la guerre de Troie, Ulysse apparaît en position de force, comme un guerrier de premier ordre, et d’autant plus remarquable qu’il n’a pas cherché ce destin ; dans l’histoire individuelle de son retour, il fait l’objet de multiples déstabilisations, qu’Albert Moreau interprète comme une initiation en douze étapes, dont l’issue n’est pas nécessairement positive [5]. En un mot, comme le souligne Pietro Cittati, L’Odyssée n’est plus le lieu de l’héroïsme qui caractérisait L’Iliade : « Le second Homère pose sur le monde des héros une écrasante pierre tombale : la civilisation héroïque est tout entière défunte » [6]. Ulysse y apparaît en contraste absolu avec Achille : contre sa folie guerrière, il prône l’amour des choses domestiques ; à l’encontre de ses rêves d’immortalité, il refuse celle que lui offre Calypso ; contrairement à sa rébellion contre le destin, il accepte sa destinée ; loin de son pathos, il maîtrise sa douleur ; contre son égocentrisme solitaire, enfin, il choisit les plaisirs ordinaires de la communauté humaine et rassemble autour de lui épouse, enfant, nourrice, domestiques, compagnons et chien fidèle... Là où Achille brille par sa droiture et sa grandeur, Ulysse apparaît comme un être petit et tortueux, et en définitive, l’un meurt prématurément au combat, tandis que l’autre s’éteint après une vieillesse paisible. Tout sépare ces deux personnages, or ce qui fait la non-héroïcité d’Ulysse est, précisément, ce qui va faire de lui une figure antique susceptible d’attirer sur lui l’intérêt du monde contemporain. Voyons comment.

 

La guerre et après

 

L’œuvre-phare qui marque l’histoire des réécritures d’Ulysse au XXe s., et qui apparaît en même temps comme une étape décisive dans l’éloge de la condition ordinaire, est le Ulysses de James Joyce (1922). On sait que si L’Odyssée marquait explicitement les chapitres du texte parus en revue, elle est gommée de la réédition en ouvrage, où le titre reste la seule mention homérique claire. L’hypotexte qui constitue la clef de lecture de l’ensemble a donc été volontairement effacé, allant de pair avec un souci de banalisation du propos. Comme le fait voir Mon Nys, les deux dimensions du sublime et du trivial « ne se renforcent pas, elles se neutralisent l’une, l’autre » [7]. Parodie ou hommage, rien ne permet de trancher, et cette ambivalence s’avère représentative de l’attitude des contemporains à l’égard des hypotextes mythiques, toujours convoqués certes, mais en creux ou en contrepoint. Or cette modalité représente en soi un indice qui permet de comprendre en quoi Ulysse rencontre les mentalités de l’entre-deux-guerres : ce rapport aux textes-sources qui reste dans l’ambivalence n’est lui-même qu’une ruse d’écrivain, une tactique digne d’Ulysse « polytropos » en personne.

Les écrivains contemporains vont en effet déployer des stratégies qui manifestent leur proximité avec le protagoniste de L’Odyssée. Ainsi quand Gabriel Audisio, en 1945, rédige son éloge d’Ulysse ou l’intelligence, il fonde précisément son jugement unilatéralement positif (le premier depuis une tradition mitigée ou dépréciative) sur le fait qu’il s’agit d’un des rares personnages capable d’exploiter ses tensions intérieures. Certains auteurs français vont même s’attacher à souligner l’ambivalence d’Ulysse parallèlement à l’introduction d’une réflexion sur l’écriture littéraire. Ainsi Giono joue pleinement sur les visages contradictoires d’Ulysse dans La naissance de l’Odyssée (1924-30), faisant de lui un créateur de fiction. Quant à Giraudoux, il déploie deux visions antinomiques dans Elpénor (1908-1912) et dans  La guerre de Troie n’aura pas lieu (1935). Notre hypothèse est que cet intérêt des hommes de lettres pour une figure ambiguë et non héroïque reflète l’ébranlement profond imposé aux mentalités par la Première, puis la Seconde Guerre mondiale, et d’une manière générale par l’arrière-plan de violence qui est la toile de fond politique sur laquelle se déroule la vie culturelle du XXe siècle.

Ainsi, pour prendre un exemple clair, Jean Giraudoux, dans La guerre de Troie n’aura pas lieu  (1935), montre l’incapacité des hommes à empêcher le déclenchement de la guerre entre Troie et la Grèce : elle naît, dit Cassandre, de “deux bêtises, celle des hommes et celle des éléments” (Acte I, 1), phrase dans laquelle on peut entendre un écho de Guerre et paix de Tolstoï. C’est sa conscience politique que l’écrivain traduit ainsi, son constat de la précarité de la paix, qu’il définissait déjà  dans Amphytrion 38 (1929) comme un « intervalle entre deux guerres ». Ulysse apparaît d’abord dans ce contexte comme un diplomate au service de ce que l’on appelle la « culture de guerre » [8], c’est-à-dire le processus de consentement à la guerre inculqué par les politiciens aux populations sous couvert de prétextes honorables. Le personnage n’est toutefois pas monolithique, car il laisse entrevoir sa lassitude à l’égard d’une raison d’État qui finit par ployer sous la pression de valeurs d’ordre privé : parce qu’« Andromaque a le même battement de cils que Pénélope » (Acte II, 12), il accepte de donner une chance à la paix, fût-elle improbable. Dans une perspective comparable, l’écrivain instaure une distance entre l’horizon culturel légitimé et son propre texte : il parodie l’épopée homérique et son héroïsme guerrier, raille les discours patriotiques et la littérature militante dont Barrès est le modèle. Mais en même temps qu’il dénonce la machine manipulatrice des puissants, il montre le côté inéluctable de ses rouages : à la fin, « La parole est au poète grec ! » (Acte II, 14), car la guerre pourra bel et bien être écrite. Le destin a, pour cet homme des années 30, le visage terrifiant du nazisme montant, et Ulysse peut, mieux que quiconque dans ce contexte, exprimer la tension entre le sens du devoir collectif et le désir d’un épanouissement individuel, mais aussi la conscience désabusée d’une impossibilité à changer le cours des choses.

Jean Giono fait transparaître le même pacifisme dans Naissance de l’Odyssée (1925/1930), mais son point de vue diffère de celui de Giraudoux en ce sens qu’il témoigne non du point de vue des décideurs, mais de celui des pâles exécutants. On y découvre un Ulysse d’après-guerre qui s’est attardé en escales galantes à son retour de Troie, et qui invente L’Odyssée pour justifier sa longue absence auprès de son épouse, par ailleurs non moins coquine que lui. Ses affabulations prennent peu à peu le pas sur le réel et sa vie devient un pur faux-semblant. Par contraste, son fils Télémaque accomplit un périple qui ressemble étrangement au récit d’Homère, mais comme il n’arrive pas à le traduire en mots, il n’en tire aucune gloire. Ce prologue de L’Odyssée donne donc une version peu glorieuse de la naissance du mythe, qui n’est plus qu’affabulation. C’est que l’épopée guerrière et héroïque qui a baigné l’enfance du romancier est tombée de son piédestal merveilleux quand elle s’est heurtée à l’expérience cruelle du réel, qui a confronté Giono à la mort du petit soldat innocent dans la Grande Guerre. Au lendemain du décès d’un ami, jeune recrue de vingt ans, l’écrivain écrit : « il n’y a pas de gloire à être Français. Il n’y a qu’une seule gloire : c’est d’être vivant » [9]. Or c’est, à quelques mots près, ce que le défunt Achille dit à Ulysse lorsque celui-ci découvre le brillant combattant aux enfers ! On voit dès lors comment Ulysse permet à Giono de prendre sa revanche sur Homère le menteur, et de lui répondre par une « épopée-face » [10] (pour reprendre les termes de Jacques Chabot), puisque les éléments du récit homérique sont traités sur un mode dérisoire et soumis à une redistribution corrosive des rôles. Ulysse, qui n’est plus qu’un jouisseur et un froussard, cache ses faiblesses sous un vernis bonimenteur, et toute gloire dépend désormais de l’art de conter ! Par contraste, l’impossibilité de Télémaque à mettre des mots sur ses épreuves et la gêne qu’il provoque le rapprochent du sort misérable des « gueules cassées » de l’après-guerre.

Ulysse apparaît bien chez ces deux auteurs comme une figure ouvertement mise au service d’un discours critique sur le conditionnement des populations à un patriotisme meurtrier par une héroïsation mensongère du combattant. D’autres écrivains vont exploiter le personnage d’Ulysse dans le même sens, mais en gardant l’intertexte mythique en immergence. Ainsi Le feu d’Henri Barbusse (1916) propose une réécriture fragmentaire du mythe qui se focalise sur l’impossible retour du soldat dans son foyer, et plus spécifiquement la découverte des courtisans qui entourent l’épouse en l’absence du mari. Outre la similitude de situation entre le mendiant d’Ithaque et le soldat qui rentre chez lui incognito pour découvrir le désastre, les lettres de Barbusse à Hélionne Mendès [11] permettent de confirmer l’intérêt de l’écrivain pour l’histoire d’Ulysse. Il ne s’agit, ici, que d’une allusion ponctuelle, mais il n’en est que d’autant plus remarquable qu’elle soit précisément utilisée aux mêmes fins, à savoir déconstruire l’image unilatéralement valorisante du guerrier.

Dans le Voyage au bout de la nuit de Céline (1932), la réécriture mythique apparaît en contretype : l’aventure d’Ulysse est convoquée, mais souvent a contrario, et le héros mythique n’est jamais explicitement nommé. Cependant, tant la présence d’allusions à Ulysse dans les pamphlets et dans Féerie que les problématiques obsédantes du voyage, du franchissement des limites et de la découverte du royaume des morts convergent pour montrer l’intérêt que Céline accorde à cette figure mythique. François-Xavier Lavenne [12] a montré comment Bardamu apparaît comme un Ulysse en négatif, qui veut tout, sauf un foyer, et s’obstine à rechercher au bout de la nuit « le plus grand chagrin possible » [13] ; car contrairement au désir centripète qui anime Ulysse, Bardamu manifeste une force centrifuge constante. Face à lui, Calypso trouve pour sa part un équivalent en Molly (dont le nom rappelle l’herbe magique donnée à Ulysse chez Homère, mais aussi son écho joycien, l’épouse de Bloom dans Ulysses). Les deux femmes sont des êtres surnaturels (car Molly est « Fée » ou « ange ») qui recueillent un naufragé qui n’a cure ni de leur amour, ni du bonheur sans fin qu’elles lui proposent, et toutes deux finissent par se résigner à son départ. À la fin du récit, Bardamu, pris de doute, lance à Molly un ultime appel, rappelant que l’Ulysse de Dante repartait lui aussi en définitive en sens inverse. Une fois de plus, c’est ici le contexte guerrier qui appelle la figure d’Ulysse, même en creux, et celle-ci n’exprime jamais que le désastre : la débâcle de la guerre, et la vacuité terrible de l’après-guerre.

Bon nombre d’écrivains n’envisagent pas une réécriture explicite du mythe mais se bornent à reprendre le topos, le lieu commun que le récit d’Ulysse représente dans la culture occidentale. Il est présent en ce sens dans les textes qui ne se revendiquent pas de la fiction : les récits de témoignages [14] et les biographies relatives à la déportation [15], et dans les récits de retour des prisonniers de guerre [16]. Or ces différents avatars d’Ulysse ont un point commun : qu’ils jouent le rôle ou se contentent de le mimer, qu’ils prennent l’histoire mythique à l’endroit ou à l’envers, qu’ils rejouent l’aventure dans la fiction ou s’y réfèrent pour signifier le sens du réel, tous sont des survivants de la guerre qui en disent la force déconstructrice ; ils témoignent d’une perte de consistance du Moi et de la perturbation de la relation à l’Autre qui en est le corollaire. Tous se sentent sur une voie sans issue : l’après-guerre d’Ulysse au XXe s. est le constat d’un non-retour, et d’une forme d’impuissance que seul un rire désabusé vient alléger.

 

L’homme souffrant

 

Le mot « odyssée », attesté comme nom commun dans la langue française depuis 1814, peut, dans son sens le plus large, désigner simplement les imprévus d’un voyage. C’est bien sûr dans cette acception limitée mais propice à l’aventure que l’on retrouve le terme dans la littérature de jeunesse. Mais il continue à hanter aussi la littérature légitimée, et au fil des ans, plus largement que le contexte guerrier, c’est la violence qui marque les remous politiques qui appelle désormais le nom d’Ulysse. Car la nature des affrontements a changé : dans la seconde moitié du siècle, ce n’est plus nécessairement la guerre entre nations, au sens classique, que l’on évoque, mais les guerres civiles, les violences internes et les déchirements entre des groupes de population livrées à un affrontement quotidien qui implique aussi les civils. Devenu mondial depuis le XXe siècle, le champ de bataille a perdu sa localisation circonscrite et ses acteurs propres ; il est désormais partout et concerne indifféremment tout un chacun.

Cette extension du topos se retrouve par exemple dans le roman de l’Algérien Salim Bachi Le chien d’Ulysse (Prix Goncourt 2001), dans lequel une allusion ironique confère à l’anecdote du roman une dimension mythique : un détail seulement est retenu (Argos, le chien qui seul reconnaît son maître et faillit de dévoiler ouvertement son retour à Ithaque), mais il contamine tout le sémantisme du texte. Il ne s’agit pas ici de décrire une situation de guerre, mais de rendre l’ambiance de suspicion et la précarité des Algériens dans un pays en proie à de fortes tensions internes qui donnent lieu à des débordements d’agressivité tant dans la police que chez les civils. Ici, l’ami le plus fidèle peut trahir, et c’est l’Ulysse dépossédé de soi en sa propre demeure, soit la violence symbolique qui lui est faite, qui surplombe métaphoriquement ce récit.

Milan Kundera dans son roman L’ignorance (2000), se situe dans la même mouvance en soulignant, au cœur de l’histoire d’Ulysse, la violence symbolique de l’exil. Kundera, interpellé par la question du retour dans la patrie depuis la chute du mur de Berlin, met dans la bouche d’un personnage la question : « L’Odyssée aujourd’hui serait-elle concevable ? L’épopée du retour appartient-elle encore à notre époque ? » [17]. Les deux protagonistes du roman, deux Tchèques qui reviennent à Prague désormais libre après vingt ans d’exil, éprouvent une totale perte de repères, tant à l’égard du passé, définitivement hors d’atteinte, que du futur qui paraît désormais impossible. Les héros esquissent une comparaison entre leur expérience et L’Odyssée, mais le récit mythique apparaît très vite comme un miroir déformant. Il y a, en effet, un vice de forme flagrant dans ce rapprochement : Ulysse n’a jamais souhaité quitter son foyer d’Ithaque, alors que les émigrés ont fui une patrie qui ne leur offrait aucune place [18]. Les échos du mythe d’Ulysse, disséminés dans le texte, toujours flottants et donnés par bribes, ne s’avèrent dès lors opérants que lorsqu’ils programment l’échec. Kundera en use pour faire passer sa sympathie à l’égard des ratés et des sacrifiés de l’Histoire, car Ulysse est la référence mythique qui permet de donner un sens aux épreuves ; et si on ne peut guère empêcher le réel d’être désastreux, à tout le moins peut-on se sentir mieux de constater que l’on appartient à une communauté humaine qui, depuis la nuit des temps, cherche à comprendre sa condition de misère. Le mythe apparaît donc ici comme une grille d’interprétation du réel qui fait office, un court instant, d’anxiolytique, mais n’en affirme pas moins l’omniprésence de la violence, physique ou symbolique, imposée aux hommes par leur appartenance à l’Histoire, ce rouleau compresseur des pauvres histoires de chacun.

Cet usage d’Ulysse est caractéristique aussi de la poésie contemporaine, qui met sensiblement l’accent sur la question de la souffrance du non-retour dans une perspective métaphysique. Chez Apollinaire déjà, dans le poème « Les sirènes », le poète Ulysse déplore que son voyage, c’est-à-dire métaphoriquement sa vie, soit sans retour possible au point de départ : le temps passe, hélas, inéluctablement. De même, l’ensemble titré «Ulysse » du premier recueil de Georges Thinès, Poésies (1959), manifeste une révolte contre le temps et l’oubli. Paru la même année que « le chant des sirènes » par lequel Maurice Blanchot ouvre son essai L’Espace littéraire, et qui se focalise exclusivement (a contrario des interprétations habituelles du mythe) sur le personnage qui se fait attacher au mât de son navire pour esquiver le risque, le recueil de Thinès mise au contraire sur l’abandon total du héros à la précarité de sa condition. Le poète opère une réappropriation d’épisodes du mythe qui accentuent le danger de l’avalement, de l’anéantissement, ou le dénuement. Car c’est non tant l’aventure d’Ulysse qui l’intéresse que ce qu’elle permet d’exprimer de la condition humaine : l’utopie héroïque de la jeunesse, la voracité du réel, l’inaptitude à maîtriser le monde, l’endurance dans l’échec et l’importance de la mémoire comme élément identitaire.

Tout récemment, Ulysse errant dans l’ébloui d’Éric Brogniet (2005, inédit) poursuit cette interprétation d’un Ulysse souffrant. Il s’agit de comprendre Ulysse comme une figure de la confrontation à l’ « inguérissable » :

Qui émet, qui parle depuis l’inguérissable ?

Le paradis perdu a-t-il jamais existé ?

L’aventure vous exile et le retour vous tue

Les yeux ouverts sur l’inconnu

Seront les yeux crevés du retour au connu (IV)

 

Ulysse n’est plus ici l’individu enfermé dans une situation de guerre, de conflit, ou d’exil, il est l’homme des «  grands cataclysmes intérieurs »  (XVII). Son obstacle n’est plus tant extérieur qu’en lui ; c’est de ses propres déchirures qu’il souffre, de son incapacité à adhérer à sa vie, et la violence qu’il évoque est l’oppression d’un mal-être d’autant plus impossible à surmonter qu’il n’offre aucune prise. Échoué et sans repères dans une existence dont il ne comprend guère le sens, il est le survivant d’un naufrage intérieur :

Tout hébété et comme absent à sa vie

Il gît là où la tempête l’a jeté

L’enfer c’est aussi ne pas mourir

Quand le naufrage vous épargne

 

Pour faire de vous le témoin vivant

Des blessures aux mains de ronces

(XXIII)

 

De même que le Minotaure des contemporains est devenu le monstre que Thésée porte en lui-même, la guerre à laquelle se confronte l’Ulysse d’aujourd’hui est celle d’un exil intérieur. Il ne peut désormais que :

Dire encore l’inadéquation au réel, le refus du convenu

Avec une langue nouvelle de chanter et désespérée de savoir

Et d’arpenter follement toutes nos lignes de fracture

Tous nos miroirs de faille

(IX)

 

Cet Ulysse-là ne peut lutter contre l’irrémédiable. Il n’a d’autre vis-à-vis que lui-même et l’incompréhensible vacuité de l’existence. Pas plus qu’aucun de ses prédécesseurs dans le siècle, il ne tire de gloire de son parcours dans la débâcle, mais il est au cœur même de ce qui les rassemble tous : la fragilité de l’humain.

 

*

Cette brève incursion dans la littérature française contemporaine permet donc de relever des constantes. Ulysse, dans L’Odyssée, se souvient toujours de L’Iliade, et les contemporains le situent invariablement sur fond de guerres ou de violences, dont la nature s’avère multiple et fluctuante : elle va des conflits mondiaux à l’angoisse métaphysique en passant par diverses formes de violence symbolique. Dans aucun cas, l’héroïsme guerrier n’est plus de mise. Ulysse exprime au contraire une conscience aigüe de la non-maîtrise du monde : il reste soumis à des forces qui le dépassent, même si elles ne sont plus d’ordre divin. Si dans l’imaginaire homérique déjà, Ulysse est celui qui défend le point de vue de l’homme mortel, ses avatars contemporains prennent le relais en mettant en lumière sa faiblesse d’homme souffrant. Si l’esprit de revanche qui animait le modèle antique ne l’effleure plus guère, c’est qu’il n’est plus un conquérant, un maître furieux d’avoir été dépossédé, mais un être habitué au désastre, dont la perte est l’état permanent. L’ambition de cet Ulysse contemporain n’est autre que de continuer à avancer dans les éboulis de sa vie. Il n’est plus l’homme du retour heureux mais celui des épreuves, comme l’a figuré aussi Marc Chagall  (1975). C’est pourquoi il interpelle les écrivains contemporains soucieux de traduire la précarité des entreprises humaines. Figure d’une forme de tragique contemporain que Lacan aurait située « entre deux morts » [19], cet Ulysse apporte ainsi, sur un arrière-plan de violence, une touche de sensibilité souvent masquée, mais effective.

Il ne lui reste entre les bras qu’un bouquet de solitudes

Avec le noir soleil de la glaciation, traversé

Par les fantômes qui ne l’ont point quitté

Car on ne quitte jamais l’inguérissable :

Il faut juste tenter de vivre…

(XX)

 Myriam Watthee-Delmotte

maître de Recherche du FNRS
Professeur à l’UCL (Louvain-la-Neuve)

 

 


[1] J.-F. Lyotard, La condition postmoderne, Paris, Minuit, 1979.

[2] Genette G., Palimpsestes. La littérature au second degré, Paris, Le Seuil, 1982, p 247.

[3] Kohler D., « Ulysse », dans Dictionnaire des mythes littéraires, Brunel P. (s. dir.), Monaco, Le Rocher, 1994, p. 1357.

[4] Nous abordons cette question dans notre article : « Les retours d’Ulysse dans la littérature française », dans Revue générale, n°3, 141e année, mars 2006, pp. 55-65.

[5] Moreau A., « Le voyage initiatique d’Ulysse », dans Uranie n°4, 1994, pp. 25-66.

[6] Cittati P., La pensée chatoyante. Ulysse et l’Odyssée, Paris, Gallimard, 2004, p. 250.

[7] Nys M., « James Joyce and Ulysses », dans A Knowledged Legislators, De Graef O. & al. (dir.), Kapellen, Pelckmans, 1994, p. 154.

[8] Selon la terminologie de Stéphane Audouin-Rouzeau et Annette Becker, 14-18, retrouver la Guerre, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2000.

[9] Giono J., Jean le bleu, (1932), Paris, Grasset, « Le livre de poche », 1974, p. 264.

[10] Chabot J., La vie rêvée de Jean Giono, Paris, L’Harmattan, 2002.

[11] Barbusse H., lettre du 14 août 1917 à Hélionne Mendès, dans Lettres d’Henri Barbusse à sa femme, Paris, Flammarion, 1937, p. 259. Voir aussi la lettre inédite de la fin 1897 reprise dans les Cahiers Henri Barbusse, n°26.

[12] Lavenne F.-X. Lavenne, « Voyage au bout de la nuit, une anti-Odyssée ? Le mythe d’Ulysse et l’interrogation métaphysique dans l’œuvre de Céline », dans Folia Electronica Classica, 2006 (http://bcs.fltr.ucl.ac.be/FE/11/voyage.htm) ; « Le retour et la quête de sens : du voyage d’Ulysse à l’initiation orphique dans l’œuvre de L.-F. Céline », communication au colloque Mythes : oubli et devenir du sens, Université Paul-Valéry-Montpellier III, 15-16 juin 2006.

[13] Céline L.-F., Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard, 1981, « NRF/ Bibliothèque de la Pléiade », p. 236.

[14] Par exemple Crémieux-Brilhac J.-L., Prisonniers de la liberté. L’Odyssée des 218 évadés par l’U.R.S.S. (1940-1941) de Jean-Louis- (2003).

[15] Par exemple Tutrin M., Benjamin Fondane ou le périple d’Ulysse (Paris, Nizet, 1989) ; Rastier F., Ulysse à Auschwitz. Primo Levi, le survivant (Paris, Le Cerf, 2005).

[16] Par exemple, Robin P., Odyssée de notre temps (Paris, L’Harmattan, 1999).

[17] Kundera M., L’ignorance, Paris, Gallimard, 2003, p. 65.

[18] Voir à ce sujet Jankelevitch  V., L’irréversible et la nostalgie, Paris, Flammarion, 1974.

[19] Lacan J., Séminaire VII : L’éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p. 29.



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