Nacht und Nebel (le publicitaire et le publiciste)


Auteur : Jean-Louis LIPPERT



                                                        « Singe de Dieu, trêve à tes ruses ! »

                                                                           Saint-John Perse

 

Balzac affirmait disposer d’un diamant de 350 carats, bien au-dessus des moyens du bourgeois ( « J’appelle bourgeois tout ce qui pense bassement » - Flaubert ) ; diamant qu’il se voyait contraint de réduire en fragments pour les nécessités du marché. C’est un fait vécu par tous les créateurs depuis l’aube du capitalisme : dans le fameux axe liberté / nécessité, le pôle de la liberté d’esprit n’est jamais du côté du marché. Balzac et Flaubert, mais aussi Baudelaire et Nerval, Rimbaud et Lautréamont, Verlaine et Mallarmé, Hugo et Zola, Aragon et Breton, Proust et Céline auraient-ils imaginé le prospère négoce en pierres synthétiques tenant, si l’on peut dire, le haut du pavé de la culture en l’ère présente marquée par le triomphe médiatique de la « pensée 68 » ? Une ère n’ayant guère de chance de passer dans l’histoire sous le nom de période Minc.

Nous qui avions rêvé d’une vie prodigue en rencontres avec des êtres libres et dignes, pouvions-nous en accepter une soumise aux impératifs exclusifs de la valorisation marchande ? Celle-ci pouvait-elle produire autre chose que deux races d’infirmes, les harceleurs et les harcelés du Capital ?

Je suis mandaté par la revue Marginales, principale revue littéraire belge dirigée par Jacques De Decker, pour vous poser une question qui sera publiée dans le prochain numéro de cette revue, ainsi que votre éventuelle réponse.

On n’écrit bien sûr pas de la même manière selon qu’on pose une question orale en public, ou que cette question prend une autre destinée. On n’écrit pas non plus de la même manière, selon qu’on appartient à la nouvelle caste possédant les étals publicitaires, ou que, tel un Lucien de Rubempré, l’on sait par expérience que tenter de faire œuvre publiciste ( au sens de ceux qui inventèrent une presse libre autour de la Révolution française ), relève du domaine des Illusions perdues. Le présent texte, comme combien d’autres, sera envoyé partout : nulle part il n’a la moindre chance d’accéder au présent espace public. A la différence de presque tout ce qui paraît aujourd’hui, son suc sera pourtant recueilli par je ne sais encore quelle inexorable mémoire.

Voici trente-cinq ans, j’apostrophais publiquement M. Jacques Lacan qui me laissa parler puis me répondit ; voici une vingtaine d’années, j’apostrophais publiquement M. Bernard Tapie qui me laissa parler puis me répondit ; aujourd’hui, j’apostrophe publiquement M. Alain Minc sans savoir s’il me laissera parler avant de me répondre.

Ne serait-ce qu’à un tel titre, sa première destinataire devait être l’âme de M. Hubert Beuve-Méry, méchamment secouée jeudi dernier par un éditorial de son journal ( Impératif démocratique ), sommant l’électeur français d’obéir à la stratégie de M. Sarkozy ; le soir même se déroulait, dans un auditoire bruxellois, la scène que je vais m’employer à décrire.

Car l’espèce de progression négative que je viens de signaler en citant ces trois noms, représentatifs de leurs époques respectives, cette progression vers l’insignifiance à elle seule me paraît résumer le désastre intellectuel des dernières décennies.

Vous n’allez pas le croire, c’est trop fort ! Voici que je n’écris rien, et que l’âme de M. Beuve-Méry – qui ne perd jamais rien de l’actualité – s’empare elle-même de ma plume dans une envolée de colère lyrique. Marchands de fer-blanc ! Jamais dans une joaillerie de la Grand-place de Bruxelles vous n’écouleriez vos stocks de faux or. Mais vous : trafiquants des perles en plastic et bijoux en toc de la parole, toutes vos camelotes à la Minc se vendent au tarif de la poudre d’étoiles dans les tripots des gazettes et de l’Université ! Jeudi soir, un escroc notoire du Verbe ayant fait allégeance à Nicolas Sarkozy, petit chef du Parti de la Presse et de l’Argent que je dénonçais déjà au temps du Temps, maintes fois condamné pour des plagiats destinés à lui assurer un alibi doré ; jeudi soir donc, cet agent du capitalisme d’influence osait conclure son discours emballé sous vide à l’Université libre de Bruxelles, en citant mon ami le poète Saint-John Perse ! En préambule, n’avait-il pas été loué par les autorités académiques pour les vertus de son « insolence » ? Thème de la conférence : le déclin des élites européennes. Pas un iota d’affirmations péremptoires habillées de paillettes philosophales qu’il n’eût déjà distribuées dans la page entière que lui consacrait Le Soir quelques jours plus tôt.

Quelles que soient les stratégies déployées par le néocapitalisme pour coloniser les cerveaux, chacun peut rire de son impuissance à identifier encore l’Esprit au Capital.

Alain Minc est un ami de la Belgique, se souvient M. Beuve-Méry. C’est lui qui, mû par une haute idée des intérêts de ce pays, avait naguère concocté le plan de l’OPA sur la Société générale menée par un certain Carlo de Benedetti, non sans la complicité du caporal Mobutu. L’opération n’ayant guère eu le succès escompté, l’on prête à l’affairiste italien ce propos désabusé sur son mentor : « Faire de lui un chef d’entreprise ou un président-directeur général, c’est comme confier à un sociologue la gestion d’une charcuterie ». Jugement lui-même fort hâtif, un tel « sociologue », on va le voir, n’envisageant guère en pratique l’exercice de la réflexion sociale avec d’autres yeux que ceux d’un équarrisseur des halles.

Mes côtes encore froissées, une semaine après les faits, sont là pour en témoigner. Mais je m’en voudrais, avant de narrer l’incident, d’interrompre la pensée de M. Hubert Beuve-Méry, pour qui l’on gagne aujourd’hui le différentiel économique au jackpot de la finance ; on truste les obligeances politiques au Conseil de Surveillance ; on n’en néglige donc pas pour autant sa force de frappe idéologique au music-hall de l’insignifiance. Une opinion sévère que je partageais pleinement face au verbiage du contempteur de la Conjuration des Egaux, par ailleurs principal exportateur français de pruneaux ( cela ne s’invente pas ) quand, après la salve d’applaudissements qui salua son exposé, je demandai la parole avant de m’approcher du micro.

C’est une guerre ouverte à l’intelligence et à la conscience qu’il est désormais contraint de livrer, pour poursuivre son projet d’hégémonie anti-culturelle...

Atlas hors de combat, sa cage thoracique broyée par Hercule. Je n’ai pas dormi la nuit qui suivit, côtes endolories par les nervis de la Sécurité. Gros bras, crânes rasés, ils étaient cinq. Tandis que le commando anti-terroriste m’empoignait, je n’eus pas la présence d’esprit de citer le mot de Voltaire – constitutif de la pensée libérale – affirmant le droit d’exprimer une pensée différente. Mais peut-être la néo-université, soumise aux dogmes néolibéraux, n’a-t-elle plus vocation d’être le havre de la pensée où soit encore permise une telle expression ?  C’est désormais très sérieusement que, dans un autre domaine, on peut s’attendre à voir demain Maître Vergès, par exemple, évacué du prétoire d’une main militaire pour quelque plaidoirie n’étant pas trop du goût de l’Attorney general. Car c’est un fort fumet d’American dream qui se dégage de la plupart des marmites où mijote le ragoût démocratique. ( Cinq écuelles aux fonds recuits, de l’extrême gauche à l’extrême droite, où nos bons marmitons s’égayent de voir celle au contenu le plus fétide pour moitié transvasée dans celle du probable vainqueur. )

... elle-même au service d’une double logique d’exploitation économique et de domination politique sans foi ni loi à l’échelle planétaire.

Ces mots, par les moyens de la force physique, je n’ai donc pu les prononcer dans une enceinte universitaire où bientôt hurleraient les sirènes de la police. Un sourire indéfinissable aux lèvres, écarquillant les yeux, renversé sur le dossier de son siège, Alain Minc apprécia la scène dans un silence d’esthète. Ce happening improvisé ne lui parut tout à fait convenable qu’au moment où l’homme sans qualités venant d’usurper le droit de parole, ceinturé par les cinq figurants de la Sécurité, fut balancé dehors comme un quartier de viande. N’était-ce pas son ami Sarkozy qui rêvait de voir un autre impétrant finir « suspendu au croc du boucher » ?      

Michèle avait ramassé mes lunettes épargnées par les chaussures cloutées des battle-dress ; quelques minutes plus tard, impossible d’en croire ses yeux quand une dizaine d’uniformes accompagnés d’agents en civil nous cueillirent ( « c’est lui, là, le type à lunettes... », sur la pelouse agrémentant l’entrée de l’auditoire Jeanson. Les autorités académiques, il est vrai, n’ont pas assez de tribunes pour feindre de « réfléchir sur l’identité d’une université dont les valeurs, fondées sur le libre-examen, seraient menacées par la montée de certaines formes d’obscurantisme ».

Or, la pensée humaine – j’entends bien : la véritable libre pensée – relève essentiellement d’une tentative de vision globale, par la prise en compte primordiale du point de vue des vaincus.

Grimpant sur ses propres épaules, Hercule ne manque pas d’une enviable hauteur de vue, celle qui lui permet à l’occasion de régler son compte au titan porte-globe. Car il sait que neutraliser Atlas, par coup double, c’est mettre hors d’état de nuire son frère Prométhée, ce damné voleur de feu. Depuis son robuste promontoire, Hercule nourrit donc la légitime prétention de disputer à l’atlante le privilège d’une vision suprême de l’horizon. Celle dont est réputé propriétaire Jupiter seul en son Olympe. Car chacun vous le dira : l’excellence d’Hercule, injustement réduite aux qualités de ses muscles, cette excellence est d’abord d’ordre spirituel.

Ce qu’illustrèrent génialement Homère et Dante, Cervantès et Shakespeare, Goethe et Pouchkine, jusqu’au plus important intellectuel du XXe siècle qui a pour nom, vous l’ignorez sans doute, Aimé Césaire.

Etes-vous de condition modeste ? C’est que vous avez perdu la partie. Il n’existe qu’une, et une seule direction. Cette voie est à sens unique. Impossible de concevoir que vous ayez choisi de n’appartenir pas à la race élue. L’offensive est féroce, à travers chaque image représentée sur l’écran global, pour dévaloriser moralement ce qui a déjà perdu toute valeur matérielle. Mais une contradiction surgit. C’est que toutes les sociétés antérieures disposaient d’un recours permettant aux vaincus de se voir offrir quelque chance de salut dans une dimension d’au-delà, métaphysique ou historique. Or cette société-ci n’a d’autre au-delà qu’elle-même. Son sommet voudrait donc aussi se faire passer pour la fine pointe de l’âme. Il est réputé détenir tous les apanages du divin, notre Méphisto qui s’arroge par surcroît les anciennes vertus de la plèbe. Ne vient-il pas de se faire publier Lagardère l’insolent ? C’est, du moins, l’opinion que continue de me souffler M. Hubert Beuve-Méry, dont l’âme a désormais gagné la clandestinité.

Dans cette guerre, Monsieur, les véritables élites qui ne sont pas aux ordres ont depuis quelque temps pris le maquis de la résistance contre toutes les Nomenklatures et toutes les Kommandantures.

Au carrousel de la floche gagnante se trouve exclu le perdant. Il n’existe même plus comme point de vue, le regard du looser. Oubliez donc ces films où, par exemple, un Jacques Brel, un Georges Brassens ( et combien d’autres : la grande veine du cinéma français ) pouvaient magnifier poétiquement la figure du raté social, notre frère à tous. Oui, c’est bien toute vision poétique du monde qui se trouve aujourd’hui prohibée. Ce que j’exprime depuis vingt ans dans une série de romans qui n’ont pas vraiment droit de cité.

Ma question : à quelle altitude satellitaire faut-il évaluer votre « hauteur de vue », dès lors que, dans la page publicitaire qui vous est offerte par Le Soir, à l’inquiétude légitime de voir demain M. Sarkozy engager la France « dans l’orbite américaine », vous croyez pouvoir vous contenter de répondre par la nécessité « d’avoir plus de hauteur de vue que Dominique de Villepin » ?

Juchée sur les épaules d’Hercule, une âme clandestine se souvient. Les accords de Munich, après l’incendie du Reichstag, et le diplomate Alexis Léger qui s’y trouve au côté de Daladier, voyant ce dernier murmurer entre ses dents : « les cons ! » devant la foule parisienne accourue les acclamer ; diplomate Alexis Léger qui se muerait en Saint-John Perse, ami d’Hubert Beuve-Méry, pour écrire d’aujourd’hui : « Les chiens descendent avec nous les pistes mensongères ».

Puis la démission de Beuve-Méry. L’Occupation. L’Occupation ! 

Mais dites-moi. Que lui ont-ils fait, au juste, à Dominique de Villepin, tous ces marchands d’armes et ces avionneurs propriétaires d’infrastructures autoroutières et de chaînes télévisées, de journaux et de magazines, de compagnies de téléphonie mobile et de maisons d’édition ; dans ces déserts de glace rendant stériles montagnes et plaines, forêts et fleuves d’un territoire où naguère fleurissaient des idées, des œuvres, des créations, qu’ont fait ces marchands d’ondes et de béton à l’ami d’Aimé Césaire, auteur d’Eloge des voleurs de feu ?

 
Anatole ATLAS

( Entre les deux tours de l’élection présidentielle française )



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