Plurilinguisme : une utopie?


Auteur : Claire Goyer


"Plurilinguisme : une utopie?" in Défense de la Langue française, 2e trimestre 2006, n°220, pp.15-17.

Le combat pour la diversité linguistique passe par Bruxelles

Si l'envie vous prend de venir visiter Bruxelles, entre Grand-Place et serres royales de Laeken, faites un petit tour dans le quartier européen, arrêtez-vous devant le 101, rue Belliard, levez les yeux : vous remarquerez le logo bilingue sur la façade du Comité des régions "Comités des Régions, Comité van de Regio's", les deux langues officielles de la Région de Bruxelles-Capitale. Cela vous paraîtra naturel. Pourtant, il y a encore un mois, ce logo était unilingue anglais. Depuis juin 2005, DLF Bruxelles-Europe s'est employée et a finalement réussi à convaincre les responsables qu'un affichage unilingue anglais brouillait l'image d'une Europe qui se veut multilingue et faisait tache parmi ceux des autres bâtiments des institutions, tous bilingues ou multilingues. Ce changement, tout le monde peut le voir. C'est pour nous un encouragement à poursuivre nos objectifs.

La diversité linguistique et la langue française

Il est maintenant admis que le français ne se sauvera qu'en faisant alliance avec les autres langues. En témoigne la déclaration, le 6 avril dernier, des bureaux du Bundestag allemand et de l'Assemblée nationale française, réunis à Berlin, dénonçant une "dérive inacceptable vers un régime monolingue anglophone" à la Commission européenne. Sans nier le poids de la langue anglaise - langue étrangère la plus parlée en Europe (eurobaromètre 2006) -, il faut lutter bec et ongles pour que la diversité linguistique reste une réalité dans le travail au quotidien des institutions et dans leur communication à l'extérieur. cette diversité est inscrite dans les traités, il faut l'inscrire aussi dans les faits. La création, à la Commission européenne, d'une unité consacrée au multilinguisme va dans le bon sens. Quant aux citoyens, ils devront connaître de plus en plus de langues s'ils veulent rester compétitifs sur le marché du travail mondialisé. Encore faut-il les convaincre qu'une bonne connaissance de leur langue maternelle est indispensable à l'apprentissage de toute autre discipline et que l'anglais ne suffit pas.

Il faut débattre pour convaincre

Le 26 avril dernier, quelque deux cents personnes sont venues participer au débat organisé par DLF Bruxelles, intitulé "Europe et plurilinguisme, une utope?". c'est que la question ne laisse pas indifférent. Les raisons de ce succès sont multiples - qualité des intervenants, complémentarité de leurs discours, soutien d'associations amies sensibles à la question et qui ont relayé l'annonce - mais cela est dû aussi à la qualité d'un public averti. Nous espérons donner une suite à cet événement en septembre prochain et publierons les actes de ce débat pour ceux qui n'ont pu être présents.

Le débat du 26 avril, extraits du communiqué de presse

Rappelons les points phares de ce débat qui s'est déroulé à l'Institut supérieur des traducteurs et interprètes (ISTI) et à l'invitation du Centre européen de traduction littéraire (CETL). Y ont participé Jacques Delmoly, chef d'unité à la Commission européenne, Hugo Baetens-Beardsmore, linguiste, professeur à l'Université libre de Bruxelles (ULB), et François Grin, économiste, professeur à l'Ecole de traduction et d'interprétation (ETI) de l'université de Genève.
 

- Jacques Delmoly a rappelé les principaux éléments de la Communication de la Commission du 22.11.2005 « Un nouveau cadre stratégique pour le multilinguisme ».  Au titre de sa mission de coordination et d’impulsion en matière d’éducation et de culture, la Commission encourage activement et concrètement l’apprentissage des langues étrangères et le multilinguisme dans ses relations avec les citoyens.

- Hugo Baetens a insisté sur la nécessaire reconnaissance des valeurs culturelles partagées au sein de l’Union : on ne peut préserver les cultures sans préserver les langues. La dérive vers une langue unique de communication entraîne tôt ou tard la perte de confiance et l’incompétence culturelles. L’identité culturelle de l’Europe est plurielle, au même titre que sa diversité linguistique. Pour chacun d’entre nous, la culture, c’est d’abord la langue plus l’éducation. Mais c’est la langue qui en est la valeur fondamentale.

- François Grin a, quant à lui, plaidé pour l’équité dans la répartition du coût linguistique, souligné le bénéfice net annuel (selon lui, le double du montant du « chèque britannique ») que tire le Royaume-Uni de la prédominance de l’anglais, qui le dispense des coûts de traduction et favorise ses locuteurs. Il a préconisé, par la présentation chiffrée de plusieurs scénarios, sinon une limitation, en tout cas une maîtrise du plurilinguisme.

Il s'est dégagé du débat avec le public, entre autres réflexions, une réaffirmation du principe de démocratie et d'égalité qui doit continuer à guider les actions des institutions - et autres organes - de l'Union. S’il est vrai que celles-ci ne peuvent négliger les préoccupations d’efficacité administrative et les impératifs de gestion et de maîtrise des coûts, il reste qu’elles doivent dire ce qu’elles font et faire ce qu’elles disent en matière de multilinguisme : les langues du traité, même après les élargissements successifs de l’Union, doivent rester les langues officielles et, par conséquent, chaque fois que cela est possible et praticable, les langues de travail des institutions de l’Union, qui sont au service de tous ses citoyens. Il restera à définir un « code de bonne conduite » en la matière, en s’appuyant, par exemple, sur un « Observatoire européen du plurilinguisme ».

Claire GOYER



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