Un versant méconnu du poète Malcolm de Chazal


Auteur : Hélène LAPREVOTTE


Un versant méconnu du poète Malcolm de Chazal


Il est peu connu de l’outremer mauricien (c’est-à-dire au-delà des frontières maritimes mauriciennes, si l’on adopte le point de vue du sens étymologique et donc contextuel du mot) et fut parfois oublié à l’Ile Maurice, que Malcolm de Chazal avait régulièrement écrit sur un demi siècle près d’un millier d’articles dans la presse locale. Ces textes n’étaient jusqu’alors consultables qu’aux Archives Nationales de l'Ile Maurice et ont été rassemblés ces dernières années par Vinod Appadoo au Centre Culturel Charles Baudelaire de Rose-Hill. Seuls quelques articles avaient été réédités dans des compilations posthumes, des numéros spéciaux de revues ou de journaux mauriciens publiés pour certaines dates anniversaires.
La nécessité d’une publication intégrale se faisait donc sentir. Les éditions Léo Schéer en avaient le projet dans le cadre de la publication des oeuvres complètes mais c’est la maison d’édition Philippe Rey qui l’a réalisé fin 2006 en co-édition avec les éditions mauriciennes Vizavi, en commençant par publier un livre de deux cents articles, qui sera bientôt suivi d’un CD-Rom des quelques huit cents autres.
Malcolm de Chazal avait commencé par écrire des articles d’économie politique s’opposant à l’oligarchie sucrière de l’Ile à la fin des années 20 et dans les années 30. A l’époque de la parution mauricienne des aphorismes poétiques de Sens-Plastique qui le firent connaitre en France en 1948 (acclamé par Breton), réédités par Gallimard l’année suivante, Malcolm de Chazal écrivit ses premiers articles littéraires dans Le Cernéen-Le Mauricien-Advance, édition simultanée d'après-guerre de trois journaux mauriciens différents (restrictions économiques obligent), avant d'écrire ensuite de façon très régulière d’abord dans Le Mauricien, quotidien le plus lu de l’île, puis après une période d’alternance, à partir des années 60, majoritairement dans Advance, organe du Parti Travailliste dont il fut membre.
La diversité des sujets est frappante: Chazal fait la chronique de certains évènements de l'île parallèlement à son propre cheminement de chercheur de la perception s’exprimant par et au-delà des mots et plus tard à travers la peinture. Il est aussi entre autres l’auteur des micro-poèmes de Sens Magique, du roman mythique Pétrusmok, cosmogonie pétrée de l’île Maurice surgie d’un inconscient collectif et personnel... Mais il garde un œil attentif d’anthropologue sur l’actualité politique ou culturelle internationale.
Même s’il revient souvent sur l’originalité radicale de sa propre créativité, il s’intéresse aux écrivains mauriciens (Marcel Cabon remporte la palme) et cite beaucoup les poètes précurseurs du surréalisme (il semble hanté par Rimbaud), distribue bons et mauvais points parfois aux mêmes, mais célèbre dès le Procès Verbal de 1963 J-M G. Le Clézio - auquel il est d’ailleurs apparenté- pressentant l’écrivain de grand avenir. Avec le même esprit de conviction et d’audace s’embarrassant peu des contradictions («la vérité est faite de deux versants mariés », «  tout ce qui est paradoxal est vrai ») il loue ou déboulonne régulièrement de grandes figures  de la philosophie, de l’art ou de la science (il a une formation scientifique à l’origine), du passé ou contemporaines, telles Picasso, Freud, Einstein... en en exhumant d’autres et même, malgré sa réputation de misogynie, celle de femmes telle George Sand, « trop grande pour les hommes de son temps ».
Son humanisme intégral  le pousse à aborder tous les domaines du champ social qu’il a sous les yeux. Il rejette d’abord avec vigueur le préjugé de couleur, se glorifiant d’être un « Noir Blanc » du fait même d’être rejeté par sa communauté blanche d’origine, celle de la minorité dominante des grands sucriers. Sur le plan du tourisme, il invite les décideurs à faire construire de nouvelles routes à Maurice tout autant qu’à valoriser le folklore. En dépit de son franc-parler provocateur quotidien à tendance misanthropique, il encourage le développement de la courtoisie… Sur le plan économique, il préconise une alliance du capital et du travail, la décentralisation et la diversification des cultures agricoles mais la centralisation industrielle, en donnant au socialisme une dimension religieuse qui l’attache viscéralement à ce courant de pensée politique
[1]. Il qualifie sa doctrine de « la plus humaine et la plus hardie qui soit »[2]... Sur le plan écologique, il appelle au reboisement pour rééquilibrer le cycle de l'eau…  Sur le plan du sport, il rend compte des courses hippiques ou fait l’éloge de l’esprit d’équipe dans le football… préférant malgré tout l’esprit de jeu gratuit de l’enfance à l’esprit intéressé des jeux de compétition. Sur le plan éducatif, il invite les professeurs à cultiver l’imagination de leurs élèves en s’instruisant eux-mêmes au contact de l’enfance et aspire à voir naître une université mauricienne à l’avant-garde de la rencontre des cultures d’Orient et d’Occident…
Dans ce flot de textes dont on dit qu’il les lisait directement à un salarié du journal qui écrivait sous sa dictée, les paragraphes de une à deux lignes sont abondants, comme si l’écriture de Chazal était attirée malgré elle par la forme du verset. Les métaphores tissent souvent le texte. C’est bien une voix unique entre toutes, reliant intimement poésie féérique et humour subtil ou explosif que les lecteurs pouvaient reconnaître, provoquant le rire moqueur des défiants sardoniques ou le rire jubilatoire de ceux qui aspirent à être avant tout de grands vivants. Et ce parmi les plus simples : un Mauricien d’origine indienne me témoigna un jour de sa lecture passionnée des articles de Malcolm dans sa jeunesse, lorsque son père ramenait le journal à la maison.
 S'exhibant à la première personne avec une intensité plus ou moins grande, le poète qui se dote d’une mission révolutionnaire relie les étapes de son cheminement de créateur au destin collectif de l'île et même du monde. A la façon de Salvador Dali, il propose à ses compatriotes quarante quatre points-clé pour "devenir un génie". Pour annoncer la parution d'un de ses essais, Aggenèse, il publie une "Déclaration" adressée sur un ton déclamatoire "Aux Académies, Instituts, Sociétés savantes(...), poètes, penseurs, philosophes" en énumérant sur deux pages la liste des titres de chapitres, présentés comme les arcanes de l'oeuvre, pris par l’urgence de transmettre l’irruption de ce nouvel événement intérieur avant même que le livre paraisse...
Adoptant parfois le ton distancié des essais et couvrant les domaines les plus divers de l’actualité, la parole chazalienne se déploie peut-être moins dans le cadre d’une auto-centration que d’une véritable passion de relier tous les phénomènes sur la base de certains principes, en vue d’un mieux-être commun.
Si la publication papier de tous les articles de presse chazaliens (inclus ceux qui furent publiés hors de Maurice, tel « Une nouvelle espérance » en 1949 aux Cahiers du Sud ou « Message aux Français » dans la revue belge Synthèses, réédité par La Revue littéraire en 2005) serait bienvenue à plus long terme, reste qu’on ne peut que saluer cette étape décisive dans la publication des oeuvres chazaliennes, fruit d’une collaboration inter-universitaire, inter-éditoriale, internationale entre une professeure de l’université de Maurice, Kumari Issur, et son directeur de recherche français, Jean-Louis Joubert, pionnier dans l’étude  et la promotion des littératures de l’Océan Indien.

Hélène LAPREVOTTE

Auteure d’une thèse (1998 à Paris IV) et d’articles ou d’interventions diverses (conférences, émissions, lectures partagées, scénographies) sur Malcolm de Chazal ainsi que d’un livre à paraitre : Malcolm de Chazal ou L’Art d’un verbe-fée.

Malcolm de Chazal-Comment devenir un génie?, Editions Philippe Rey, 2006



[1] « Dans le siècle présent, où le socialisme est mieux qu’une doctrine, une religion , l’humanisme est la connaissance de l’homme par l’homme, connaissance pivotale, centre de tout savoir » in  « Lettre ouverte à M. le ministre de l’Instruction Publique », Advance, 7 oct. 1958.

[2] idem



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