Le voyage de Charles Baudelaire aux Mascareignes


Auteur : Emmanuel RICHON


Le voyage de Ch. Baudelaire aux Mascareignes

Le 1er septembre 1841, le navire français Paquebot des Mers du Sud, commandé par le capitaine Saliz et ayant à son bord Charles Baudelaire, jette l’ancre en rade de Port-Louis. Ses avaries étaient nombreuses, le bateau était presque en perdition. Un de ses mâts était même brisé. Parti de Bordeaux le 9 juin précédent, la goélette avait essuyé une terrible tempête au large du Cap de Bonne Espérance. « Un événement de mer, comme je n’en ai jamais éprouvé dans ma longue vie de marin » déclarera le capitaine Saliz. Le bateau fut malmené pendant cinq jours et cinq nuits. Un passager débarqua à Maurice parmi d’autres, Charles Baudelaire, qui devait continuer sa route vers l’Inde et qui mit pied à terre, en attendant que le navire fut apte à reprendre la mer. Une escale imprévue donc, car seul Port-Louis pouvait offrir l’infrastructure nécessaire aux réparations. Le jeune-homme venait d’avoir vingt ans et se trouvait à Maurice contre son gré : le général Aupick, son beau-père (sa mère s’étant remariée à la suite de la mort de son père François Baudelaire), ne plaisantait pas sur la discipline et n’entendait rien à la littérature de son temps. Le Général imaginait déjà Charles diplomate et les velléités poétiques du jeune-homme lui parurent pure folie ; leur relation périclita au point que le beau-père dut songer à quelque punition. « Les voyages forment la jeunesse ».
Par ailleurs, par provocation comme par goût, le poète fréquentait les cafés de la rive gauche et des femmes de petite vertu. La mère de Charles décida d’éviter le scandale en prenant à temps la décision d’éloigner son fils. On réunit un conseil de famille afin d’autoriser un emprunt de cinq mille francs, destiné à couvrir les frais de voyage.
C’est le 9 juin 1841 que le Paquebot des Mers du Sud leva l’ancre. A bord, l’isolement du poète se fit presque complet. La Musique ou L’Albatros nous permettent, parmi de très nombreux poèmes consacrés à la mer, de nous représenter la longue traversée maritime.
Le poème Déjà (Petits Poèmes en prose), donne une idée de l’état d’esprit du poète à l’arrivée à Maurice après trois mois de mer sans escale :
« …C’était une terre magnifique, éblouissante. Il semblait que les musiques de la vie s’en détachaient en un vague murmure, et que de ses côtes, riches en verdures de toutes sortes, s’exhalait, jusqu’à plusieurs lieues, une délicieuse odeur de fleurs et de fruits. »

Que fit Baudelaire durant les dix-neuf jours que le Paquebot des Mers du Sud demeura à l’ancre ? Nous ne le savons guère. Nous sommes sûrs de ses relations amicales avec la famille Autard de Bragard. Une poétesse mauricienne, Solange Rosenmark, descendante de cette famille mauricienne, affirme dans La Revue de France en date du 15 décembre 1921, que Baudelaire aurait rencontré M. Autard de Bragard au cours d’une promenade aux Pamplemousses. Le riche planteur l’aurait aimablement accueilli et lui aurait proposé cette hospitalité qui valut à sa femme (Emmeline de Carcénac) quelques semaines plus tard, l’envoi du fameux sonnet A une dame créole. De cette rencontre et de cet accueil, il est permis de croire que le poète dut séjourner dans la maison des Autard de Bragard, au 8 de la rue des Tribunaux, aujourd’hui « rue Guibert ». La preuve de cette propriété figure aux archives nationales de l’Ile Maurice dans les anciens registres d’actes notariés de Me Trébuchet qui mentionne l’acte d’achat. Cette preuve se trouve elle-même corroborée par le registre des transcriptions du Registrar General Department, volume 71, n° 481, qui confirme l’achat et offre un descriptif détaillé de la maison.
En ce qui concerne les lieux de promenades du poète, Jean Urruty a fait valoir en son temps que, d’après Evenor Dupont, ami des Autard de Bragard, Pierre Emile Carcenac, frère de Mme Autard de Bragard, possédait une maison de campagne connue sous le nom de Célina, sur la route de Mon Goût. Par ailleurs, selon le volume 58 n°280 du registre répertoire, Gustave Adolphe Autard de Bragard, l’hôte de Baudelaire, possédait déjà en 1841, une propriété commune avec M. Bourgault, à Rouge terre, qu’il acheta le 5 octobre 1837 et qu’il ne revendit qu’en 1856. Il est donc tout à fait possible que Baudelaire ait arpenté cette région dans le Nord de l’île, non loin des Pamplemousses.

Toujours selon Solange Rosenmark, petite nièce de Madame Autard de Bragard, cette dernière avait une jeune servante « malabaraise », fille d’une indienne de Bénarès, nommée Dorothée. C’était, selon elle, la sœur de lait de sa patronne et de quatre mois son aînée. Telle serait, selon la collaboratrice de la « Revue de France », celle qui inspira « A une malabaraise », « La belle Dorothée », et « La maison de Dorothée ».
Cette version paraît peu plausible étant donné qu’il est question d’esclavage à plusieurs reprises dans ces poèmes et que, de ce point de vue, le voyage de Baudelaire s’inscrit entre deux dates symboliques importantes pour les deux îles : 1835, abolition à Maurice, 1848, abolition à La Réunion. Contrairement au témoignage de S. Rosenmark, La Belle Dorothée ne peut qu’être un poème évoquant l’île Bourbon.

La Chevelure, avec la vue de son port, est assurément une vision de Port-Louis, tandis que l’Invitation au voyage, qu’une critique un peu trop européanocentrique avait tendance à situer en Hollande, où Baudelaire n’a jamais mis les pieds, s’avère sans doute une vision possible des canaux de Cape Town à cette époque. Le poète y fit une escale de quatre jours lors du voyage de retour. Parfum exotique, Correspondances, La vie antérieure sont parmi les chefs d’œuvres évoquant les Mascareignes.
C’est un total  de 64 jours que le poète a passé aux îles sœurs. Les contemplations, les souvenirs mémorisés dans l’une et l’autre des Mascareignes étaient en fait de même nature, se renforçaient, tant et si bien qu’il est difficile aujourd’hui, de vouloir déterminer la part qui revient à Maurice et celle que peut revendiquer Bourbon.

La vision de l’éden l’a poursuivi tout au long de sa vie pourtant pleine de souffrance physique et morale. C’est son voyage qui évoque le hâvre de paix mystérieux et féérique des amours enfantines de Moesta et errabunda ou les poèmes en prose Les projets aussi bien qu’ Un hémisphère dans une chevelure.
A une malabaraise, qui figure dans le recueil Les Epaves, est un joyau dont les îles sœurs peuvent être fières d’avoir inspiré les vers. Enfin, le poème Le Voyage, à lui seul, recèle plus d’une évocation des Mascareignes. Par ailleurs, l’hindouisme paraît avoir eu une influence durable et marquante sur le poète, jusqu’ici totalement occultée par la critique. Pourtant, c’est un fait que le poète parle de nombreuses fois de métempsycose dans son œuvre (La vie antérieure, à sa façon), notamment dans son évocation de Thomas de Quincey au sein de l’œuvre en prose Les Paradis artificiels, où une description très détaillée de cette religion figure décrite dans le détail. Par ailleurs, certains vers du poème Le Voyage, tel que
« Nous avons salué des idoles à trompe », paraissent faire référence à une vision bien réelle.

Si nous ajoutons qu’à son retour, la rencontre de Jeanne Duval constitue un prolongement du voyage, nous nous rendons compte que les escales mascarines ont constitué un apport considérable, un chamboulement émotif et un bouleversement des sensations qui a joué un rôle majeur sur l’ensemble de l’écriture et l’esthétique baudelairiennes, ce que ne comprit pas la critique littéraire, puisque régie par un sérail parisien étroit et volontiers raciste, qui n’accorda aucun intérêt particulier à l’influence mascarine ou à Jeanne Duval, les méprisant l’une et l’autre au même titre. Ce n’est que depuis une dizaine d’années que ces deux aspects de l’œuvre de l’auteur des Fleurs du Mal commencent vraiment d’être réhabilités. Ainsi, Charles Baudelaire apparaît comme un précurseur dans son apologie de la beauté de la femme noire ainsi que dans le relativisme qu’il sut porter quant à la soi-disant supériorité de la société dont il était lui-même issu. 

Emmanuel RICHON                                                               

Emmanuel Richon est entre autres, l’auteur de trois ouvrages consacrés à Charles Baudelaire :

-Les poèmes mascarins de Charles Baudelaire, éditions l’Harmattan, 220 pp, Paris 1993.
-Belle d’abandon, Jeanne Duval et Charles Baudelaire, portrait, éditions l’Harmattan, 572 pp,
Paris, 1999.
-Le voyage de Baudelaire à l’Ile de La Réunion (Ile Bourbon), éditions Sham’s, 220 pp,
Saint-Denis de La Réunion, 2000.



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