Hommage à Marcel Hennart


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OUI LE LANGAGE PORTE   ET PORTERA LE MONDE      Depuis deux mois déjà, Ariel (Marcel) Hennart vit AUTREMENT en poésie.    Marcel nous a confié, par le biais du livre, les biens de son être intérieur.    Il s’agira dorénavant de les illuminer par la lecture silencieuse ou par les vibrations de notre souffle.    Et d’avancer, comme l’ultime titre de Marcel l’indique, ‘A CONTRE-MORT ».    En signe d’amitié vivace, je rediffuse les paroles qu’à l’occasion d’un hommage public rendu en mars 2001, j’ai prononcées près de Marcel au Théâtre-Poème.    Elles seront suivies d’un poème à sa mémoire.   Mon cher voisin,      Rassure-toi, aujourd’hui je serai relativement bref. Tu ne subiras pas fort gentiment les prêches torrentiels qu’il m’arrive de proférer, par tous les temps, dans les parcs régionaux ou communaux, dans les rues de notre quartier, voire devant ta porte. C’est la fête, tes vrais amis se réjouissent et, pécheur parfois repentant, j’aimerais tant brider ma langue…      Te souviens-tu de cet après-midi où, avec une amie dont je vois le sourire évangélique dans la salle, nous avons savouré le raisin de ta vigne ? La « Cène » m’a laissé une joie si grande et si profonde qu’elle élargit encore, pour mon cœur, trois thèmes de ta poésie que j’avais mentionnés jadis dans la revue « Lectures », à savoir : « la foi inquiète mais toujours persistante en l’avenir de l’homme ; la récolte contre l’absurde ; le combat avec le néant ».      Dès ton premier recueil, mûri sous les « Viva la Muerte » infligés à coups de fusils aux simples gens d’Espagne, conçu puis publié après Auschwitz-Hiroshima, tu opposas tes mains – mais aussi ta voix douce et pourtant ferme – au « dur vol des vautours ». Oui, dès « Les Etangs morts », tu t’affirmeras, négligeant les cénacles et les modes passagères, comme un franc-tireur humble, authentique, efficace, de l’engagement en poésie.       L’Engagement ! J’entends les cendres de l’ami Gérards Prévot gueuler dans leur cerceuil : « Je suis contre ! ». Certes tu l’es, comme beaucoup d’autres, et je ne puis faire exception quand d’incroyables doctrinaires, d’obédiences multiples, utilisent ce substantif pour énoncer, ah ! que dis-je, imposer des dogmes, des catéchismes et ce que Pierre Unik nommait des « fabuleux messages » coupés de la réalité, aux êtres faibles – et pourtant perfectibles – que nous sommes. Avec les petits tout comme avec les grands moyens dont nous avons été dotés, il s’agira toujours, et là gît le problème, de s’opposer aux nuits féroces, de choisir la vie dans la vie, non la mort, d’écouter les impératifs de sa conscience ; il s’agira toujours de rejeter l’exploitation que l’homme inflige à son semblable, de vouloir vaincre enfin tout ce qui nous aliène. Je crois qu’il est bon, qu’il est doux d’œuvrer modestement, même au sein de la nuit, à la résurrection de notre genre sur la terre. Si tous pouvaient enfin vivre de pain, de roses mais aussi de joie incessante ! « Nous voulons explorer la bonté, contrée énorme où tout se tait », disait Guillaume Apollinaire. « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ». La définition de la société sans classes, Marx l’avait emprunté à Thomas More, un homme debout que certains esprits désamorcent en le proclamant saint. Mais trêve de sermon, bavard impénitent Demaude. Reviens donc à Marcel, poète engagé sans emphase.      Puis-je encore citer mon intervention dans « Lectures » ?: « Plutôt que de gémir, nos meilleurs poètes bravent robots, sarcasmes, oiseaux de malheur, indifférence. Ils créent, ils sont quand même heureux de créer pour survivre. Ils disent « je » au nom des cerveaux qui tiennent  à l’intelligence de la nécessité. Ils souhaitent une « science où la colombe aurait son nid ». Marcel Hennart les a rejoints. Modestement. Résolument. Sans exhiber ses méninges. Un chant le soulève lequel, renforcé par l’esprit, ne s’éteindra qu’avec la voix du dernier vivant. Bachelard l’avouait : « En vous lisant, Marcel Hennart, on apprend à écouter grand ».      Oui, Marcel. Pour revenir à la saveur du raisin de ta vigne, à cette vraie, bonne et quotidienne communion éloignée des encens que, par le biais de la poésie, l’on aimerait tant ressentie par tous, citons, sans trop piétiner les jardins de Monique Dorsel, diverses expressions de «  ta foi inquiète mais persistante en l’avenir de l’homme », et caeteri, et caetera.        Dans un sonnet quasiment parnassien, titré « Homme » avec un point d’exclamation – j’en conseille l’étude à ceux qui se soucient d’aiguiser leur métier avant d’articuler leur souffle dans une forme libérée, tu dis sans concession : « Et le rustre badaud au regard aviné/Dort, éternel Colomb d’un bonheur suranné/Résumé de ta race en l’attente d’aurores. »Il fallait prononcer ce rigide verdict avant de signaler à ceux qu’on aime que s’il existe une tristesse, c’est de dormir sa vie ».       Ensuite, par l’écriture aérée, proche de l’impromptu ou de l’étude, voire de l’envolée âprement prophétique ou de la confidence fraternelle, tu nous a fait passer de la mort à l’indignation, de l’indignation à la vie. (A ce propos, ai-je avoué que tes recueils récents, en dégageant les vertus musicales de l’âme, conduisent à la lecture infinie ? Ai-je dit qu’à travers les doutes, les cassures, ils atteignent les vérités inépuisables de l’Eveil ?). Maintenant, cher Marcel, je choisis mes extraits au mépris des époques de parution. Je me range à l’état qu’Yves Bonnefoy définit d’un trait inoubliable : »L’oiseau des ruines se sépare de la mort ».      Nous dis-tu que la mort de tout être te diminue parce que, tant au bout de la solitude qu’au tréfonds du bonheur éprouvé, tu restes solidaire du genre humain ? Nous écoutons alors, près des morts de Palerme, allegro barbaro « (…) ai-je donc cette tristesse des os ? quel autre enfer, quel amour mal né cachez-vous en vain, que je fuis, que je porte en mes entrailles, pérennité d’homme, greffon de Dieu, aube aux doigts pourris ? La chair se tait, s’ouvre à la nuit. Fruits blets, chanterai-je l’éveil de vos pulpes flétries ? »      Revois-tu les pendus momifiés de Tolund, que déterrent les génocides et les massacres rituels de notre temps ? Andante assaï : « J’interroge vos faces lisses aux masques de boue. Et j’écoute vos voix polies par les eaux séculaires. Vos regards sans doute savent les sources. Homme émergé de vos déserts, je les cherches après vous dans la nuit de mes yeux ».      Exerces-tu le devoir de mémoire envers les opprimés alors que nous l’enfouissons sous l’hédonisme des zombies ? Sostenuto : « Ce charbon que tu foules (…) il me semble soudain que j’entends au fond de lui l’écho d’un coup de pic, le battement d’un cœur, et que dans sa poussière brille la cendre de tant de jours – les jours vendus à la nuit des milliers de pauvres courbés ».      Ton mouton égorgé, n’anticipe-t-il pas nos folies infligées aux créatures nourricières ? Hécatombe en Europe. Allegro furioso : (…) « ton cri, caillou pointu, te déchire la gorge et tu es solidaire en ce bêlement moutonnier éclaboussé de mort où la truculence de l’univers fleurit dans le présent des abattoirs ».      Réprouves-tu les ambitions des « décideurs », l’étouffement programmé de la terre, la décimation des espèces ? Staccato : « Terre criblée/vieille passoire/comme des coffres éventrés/que la pluie rouille/les corps/putréfiés sans raison/monnaie broyée/sous les doigts des robots ».      Et plus loin tu ponctues : « Serons-nous assez nus/pour vos fours nucléaires ? »      Plus loin encore (…) « ils sont simplement nés/dans un hoquet/des mémoires électriques/sans voir et sans entendre/sans exister/ils digèrent la morne apesanteur/de leur néant ».      Mais le temps file et les collègues, davantage que moi peut-être, ont droit à la parole. J’aurais voulu m’appesantir sur les poèmes par lesquels ton être, éloigné de nos dieux souillés, de nos croyances meurtrières, de nos communautés ratées, allume sans le moindre fard, avec une tendre pudeur, ce qu’il a trouvé seul et dont à tort, je crois, il ne se croit pas digne. Il a trouvé ce que recèle plus d’un psaume, ce que recèle aussi un écrit johannique : » Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie parce que nous aimons les frères. Celui qui n’aime pas demeure dans la mort ».      Marcel, je me souviens d’avoir relu, un jour, sur ton bureau, une prière de François : « Là où sévit la haine, que je mette l’amour ». Je sais qu’elle habite le cœur d’innombrables athées bien plus qu’elle ne convertit celui d’innombrables dévots. Athée, l’es-tu ? Il ne m’importe. L’Esprit passe où il veut et quand il veut. Es-tu un croyant sans autel ? Qui aurait le droit de s’en plaindre ? Je tiens à t’avouer ici, en confiant à notre Monique le soin d’exclamer les beautés issues de ton d i c t. Que je relève, toutefois, la fusion d’un mystère et d’un espoir, et que j’exhale un souffle offert à la mémoire d’un veilleur. « Si l’ombre s’obstine en son règne,/susciterons-nous à force de mots/l’œil de la lumière/engourdi sous le roc ? ». « MAIMONIDE LE CORDOUAN/un soir au bout de négations où se taisait le vide/il entendit une voix et sut que c’était une image,/se garda de lui donner une forme,/s’endormit alors dans le parfum d’un jasmin/où se dissolvait la lumière/d’un crépuscule ».      Je concluerai sur un aveu. Pourquoi mon « Envol d’un soleil » est-il dédié à Marcel Hennart ? Le Maître et l’Ami ?     Le Maître ? Rien de plus simple. Durant sa jeunesse minière, au Borinage, je bondissais sur chaque livraison du « Thyrse ». Tes recensions, Marcel, fondaient fréquemment mes lectures. Et ce que tu recommandais éclaire ma bibliothèque, nourrit encore mon esprit.      L’Ami ? Parce que vingt années de voisinage et de rencontres nous incitent, Jeanne-Marie et moi, à remplir nos devoirs d’artistes, quoi qu’il puisse en coûter.      Nous te souhaitons longue vie en poésie. Puissent les artistes naissants prendre courage à la lueur de ton exemple.   Communication donnée au Grenier Jane Tony en décembre 2005       A la mémoire de Marcel Hennart            (3 août 1918 – 13 novembre 2005)                    Amour, la brise dit              Ta pure robe blanche…                                                       ANTONIO MACHADO   Le temps est venu pour un frère de renoncer en souriant au soir-tressaillement des merles et à l’aurore des mésanges.   Le temps est venu pour un frère de ne plus vivre les bourgeons jusqu’à frémir et à éclore parmi la patience des feuilles.   Le temps est venu pour un frère d’élancer des fontaines d’herbes, d’ouvrir pétales de pensées à l’évanescence du ciel.   Puis de se faire pèlerin de l’infini où l’on veut naître semeur de poussière fertile vers la confiance des labours.   La glaise le modèle encore au fond d’un mystère pesant, sous une dalle rencontrée par une racine de cèdre.   Mais sa voix traverse la neige opprimant l’automne en ce jour, genèse d’une obéissance dont la Fin sera notre amour.   L’Etre s’épanouit, berceuse, brise ou annonce que le temps est venu pour  nous de répandre les corolles d’un cri d’enfant.                  27 novembre 2005                (Premier dimanche de l’Avent)     JACQUES DEMAUDE

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