Ariane à Naxos, Molly Bloom en Erin, deux insulaires : Oui


Auteur : Jacqueline De Clercq


 
 
 
Dyonysos découvre Ariane à Naxos
Tableau du musée des Beaux-arts d'Orléans. Huile sur toile (1.02mx1.52m) par
l'un des frères Le Nain (vers 1635)


L'ÎLE

D'abord, il y eut l'eau puis, de l'immensité marine, émergèrent ça et là des étendues de terre ferme appelées : îles.
L'île, que l'on ne rejoint qu'au terme d'une navigation maritime ou aérienne, est un monde en réduction, un double parfait du cosmos et présente une forte valeur sacrale. Elle est symboliquement un lieu d'élection, de silence et de paix au milieu de l'ignorance et de l'agitation du monde profane et est fréquemment associée à l'image du temple ou du sanctuaire, voire à celle de centre spirituel primordial. Qu'elle soit déserte, inconnue ou fabuleuse, l'île est également liée à la notion de refuge et constitue un espace clos, isolé et protégé où la conscience et la volonté s'unissent pour échapper aux assauts de l'inconscient. C'est dans les Îles Fortunées ou Îles des Bienheureux, telle la mythique Tula hyperboréenne, que se transfère le désir du bonheur terrestre ou éternel. Dans Les Travaux et les Jours, Hésiode les décrit comme un lieu de séjour sis " aux bords des tourbillons profonds de l'océan (dont) le sol fécond porte trois fois l'an une florissante et douce récolte ". " Asile d'utopie, lieu mythique où réinventer le monde ", l'île demeure aux yeux des écrivains contemporains, " le pied-à-terre (de) ceux qui veulent échapper au constat du néant, réapprendre à sentir et à percevoir par eux-mêmes la nature, l'amour, la liberté, le bonheur de vivre et d'être, sans être conditionnés par les fonctionnaires du négatif et du spasme désespéré. "[1]
Deux de ces îles aimées des poètes retiendront notre attention : celle de Naxos en mer Égée où une des " filles de Minos et de Pasiphaé ", ignominieusement abandonnée par son inconstant époux, transcende la trahison dont elle est victime par l'accomplissement d'étonnants voyages intérieurs et celle de  " la verte Erin " en mer d'Irlande où vit, aime, pense et (se) le raconte sans complaisance, mais avec force détails, la peu constante épouse de l'inconstant Léopold Bloom lequel arpente les rues de Dublin en quête de rognons et de bien d'autres choses, de l'aube au couchant du 16 juin 1904, tandis que sa femme soliloque. [2]
 
DU PÉRIPLE MARITIME INTERROMPU AUX VOYAGES INTÉRIEURS ACCOMPLIS

Abandonnée par Thésée sur l'île de Naxos, Ariane est appelée à y vivre une expérience inédite d'isolement et de prise de distances par rapport à sa Crète natale et à son royal environnement familial. En dépit des apparences — notamment, le caractère inopiné et scandaleux du lâchage de la princesse par son époux et la violence de la trahison subie —, l'épisode naxien se lira en termes de retraite plutôt qu'en termes d'exil au sens d'expatriation, de bannissement ou de relégation assorti de la perte des droits civiques de la personne concernée. Parce que Naxos n'est pas Athènes, destination annoncée du périple maritime, parce que baignée de toutes parts par la mer Égée, elle est (encore) dans la zone de contrôle de la thalassocratie minoenne, Ariane n'a donc jamais suivi son époux au-delà des mers... Qui, aujourd'hui, se souvient de la signification juridique de l'expression au-delà des
mers
? Qui sait encore qu'elle marque la limite de la sauvegarde des droits patrimoniaux, notamment ceux d'une femme dans une société matrilinéaire
[3] et que dès lors que cette limite n'est pas franchie, cette femme voit ses droits de succession sauvegardés ?     
Le détour par cette formulation imagée dont nous avons oublié le sens premier nous alerte opportunément sur la richesse polysémique de l'écriture du mythe, sur l'étendue du champ poétique qu'elle dessine ainsi que sur le caractère volontariste de la démarche d'Ariane à Naxos
[4]. Au lieu de rejoindre Cnossos ainsi qu'elle aurait pu le faire une fois le forfait de Thésée perpétré, la princesse crétoise choisit de transcender son chagrin sur le lieu même du drame. Ce faisant, elle élit Naxos comme espace de reconstruction.
 
M'ENTENDS-TU ?

Alors qu'elle se croit seule et totalement abandonnée sur l'île, pleure et se lamente, un dieu l'observe discrètement, écoute patiemment sa plainte et finit par lui adresser un court message (le premier des cinq vers constitutifs de la réponse de Dionysos). Lui conseillant d'être raisonnable, il ajoute : " Tu as de petites oreilles, tu as mes oreilles ". Il est peu vraisemblable que, par là, Dionysos entend souligner une ressemblance anatomique avec la princesse. La signification des " petites oreilles " s'éclaire par opposition aux " grandes oreilles " de l'âne, l'animal de bât dont Nietzsche stigmatise la soumission dans Ainsi parlait Zarathoustra. " Il porte nos fardeaux, il s'est fait serviteur, il est patient de cœur / Quelle sagesse cachée est cela qu'il ait de longues oreilles et qu'il dise toujours oui, et jamais non ! / Et l'âne de braire I-A ". Le hi-han de l'âne qui n'apparaît pas moins de huit fois dans Le Réveil, indique clairement la volonté de l'auteur de faire des porteurs de longues oreilles la figure emblématique de l'acceptation inconditionnée, de l'acquiescement sans réserve ni condition bref, de la soumission. C'est donc bien une affaire d'oreille, donc de langage, que Dionysos évoque. Avoir l'oreille de quelqu'un, c'est parler la même langue que cette personne, l'entendre, la comprendre — j'entends bien !... —, être avec elle en (communauté de) co-naissance.
Le voyage d'Ariane et son séjour sur l'île de Naxos, espace d'accueil de son apprentissage, puis de son compagnonnage avec Dionysos, s'identifient dans cette perspective symbolique à forte valeur polysémique, à une traversée. Traversée, comme résultat de l'action de franchir un espace (ici la mer Égée, depuis la Crète jusqu'à la plus grande des Cyclades), de celle de pénétrer quelque chose ou quelqu'un de part en part (son drame personnel et partant elle-même, à la fois comme sujet et objet, actrice et victime), de le percer à jour jusqu'à l'éclairer complètement. Une pluralité de traversées engendrant des états de connaissance et de conscience successifs ainsi qu'une meilleure appréhension de la complémentarité des contraires qui ne sont pas sans rappeler les caractères propres à la démarche initiatique.

 
LA TRAVERSÉE DU LABYRINTHE DE L'ENTENDEMENT

Formulée de manière énigmatique — peut-il y en avoir une autre pour qui invite quelqu'un à s'aventurer au-delà des conventions linguistiques ? —, la déclaration de Dionysos a au moins le mérite d'indiquer à Ariane de quelle image labyrinthique il s'agit (celle que dessine l'anatomie de l'oreille, la cochlée, en particulier), à quelle traversée elle doit se préparer (celles du sens) et quel navire il lui faut appareiller (celui de la langue).
Sur quoi se fonde cette lecture ? Les cinq vers du chant-réponse de Dionysos évoquent chronologiquement les idées suivantes : la communauté des petites oreilles : " Sois raisonnable Ariane, / Tu as de petites oreilles, tu as mes oreilles ", le mot à découvrir : " Mets-y un mot avisé ", les états successifs de conscience : " Ne faut-il pas commencer par se haïr lorsqu'on doit s'aimer " et l'affirmation : " Je suis ton labyrinthe ".
Passons rapidement sur la commune capacité des deux personnages à ne pas faire les ânes... et venons-en au " mot ", terme générique qui nous paraît désigner, sans l'ombre d'une contestation, la Langue, les Lettres. Si Dionysos avait voulu évoquer le bruit, il (Nietzsche) aurait sans doute choisi un autre terme : un son ou une note de musique. Il ne s'agit donc pas, dans le chef de Dionysos, d'opposer le silence au bruit. Ce qu'il recommande à Ariane de se mettre dans l'oreille est un mot avisé, c'est-à-dire, une suite de signes non interrompue qui fait sens dans le discours, une unité sémantique inaugurale[5]. Encore faut-il qu'elle le repère dans le dédale du vocabulaire, l'élise pour ses potentialités tant augurales qu'inaugurales, s'emplisse l'oreille de sa musique afin que, habitée par lui comme par le Chant du monde, elle puisse un jour le prononcer ou l'écrire. C'est donc bien à la traversée du labyrinthe de la langue que Dionysos convie Ariane. Figure emblématique de la création, il s'exprime en poète et recourt notamment à la métaphore pour fournir un indice supplémentaire, quoique légèrement décalé, sur le couple signe-sens qui circonscrit l'espace de la quête de la jeune éplorée.
La Plainte d'Ariane traduit fidèlement les étapes successives de cette longue traversée de la langue. La peine, la colère et le ressentiment de la jeune femme s'expriment d'abord de manière frustre, sans recherche ni nuance, dans l'urgence d'une parole cathartique véhiculée par le langage usuel et par quelques solides incohérences de pensée. Puis, le doute se met à ébranler ce qui cimentait les premières impressions. Des expressions plus ouvertes, moins univoques traduisent ce changement. La plainte se libère des formules convenues, des lieux communs, des stéréotypes et des jugements péremptoires — en particulier, à l'adresse de ce mystérieux messager qui du seul fait d'être un homme, n'inspire pas confiance à l'abandonnée. Progressivement, s'esquisse une écriture, fruit d'un long travail qui consiste à fouiller " la langue comme on fouille une plaie ", à lui faire rendre gorge et qui — peut-être ? — fera passer Ariane de l'autre côté du miroir, là où " la poésie permet d'habiter symboliquement le monde ".
 
JE SUIS TON LABYRINTHE

De sa naissance à Cnossos jusqu'à son débarquement sur l'île de Dia[6], la vie de la princesse crétoise est marquée au sceau du labyrinthe et de la charge symbolique qu'il recèle. Outre sa contribution à la victoire de Thésée à l'issue de son combat contre Astérion-Minotaure dans le palais de Cnossos[7], il convient de se souvenir qu'Ariane, danseuse émérite, exécute nombre de chorégraphies sur des aires de danse labyrinthiques réalisées selon les plans de Dédale dans les palais royaux crétois de Cnossos, Gortyne, Malia, etc.... Dès lors, et pour énigmatique qu'elle soit, la déclaration que lui fait Dionysos, je suis ton labyrinthe, résonne plus comme la poursuite d'une pratique qui lui est familière que comme une expérience inédite. À ceci près, que la nature du dédale qu'Ariane aura dorénavant à parcourir — ou sur lequel elle aura à installer ses corps et graphies à venir[8] n'a plus rien à voir avec celle des labyrinthes de sa jeunesse crétoise. Sa traversée maritime de Cnossos à Naxos inaugure, sans doute, une autre traversée dont Dionysos, dieu des métamorphoses extatiques, se déclare être le lieu ou, plus vraisemblablement, le double.
Dans son introduction aux Dithyrambes de Dionysos, Peter Pütz souligne qu'à partir de cette œuvre, l'écriture poétique de Nietzsche change de ton et de propos. Jusque-là, " la solitude et la mélancolie sont les thèmes dominants des poèmes de Nietzsche. Leur vocabulaire ne comporte presque que des expressions à connotations négatives (...) et les images sont pour l'essentiel toutes nocturnes. (...) Dans les Dithyrambes de Dionysos, au contraire on n'entend plus les sombres accents de la mélancolie, mais les cris perçants de la plus grande exaltation ".  C'est que l'auteur de Ainsi parlait Zarathoustra en a terminé avec la critique de l'humanisme chrétien : sa réflexion prend dès lors une orientation différente et est portée par une écriture différente. " Les formes archaïques de la plainte coexistent avec celles de la bénédiction et un rire inextinguible doit étouffer les cris de dou-
leur "
[9]. C'est donc en poète lyrique et par le biais de métaphores, que Dionysos indique à Ariane quel est dorénavant l'espace de son labyrinthe et de quel ordre est l'expérience qui l'y attend. Quand bien même nous ne saurions tenir Friedrich Nietzsche pour un féministe convaincu, il est peu vraisemblable qu'il faille interpréter ce vers à la lettre. La métaphore hautement symbolique de l'identification de Dionysos au labyrinthe d'Ariane dévoile, tout en la masquant, l'essence d'un procès initiatique. Dans la mesure même où Nietzsche-Dionysos parle à Ariane en poète, recourant à une figure de style qui joue du couple métaphore-métamorphose, c'est poétiquement qu'il lui file son message. Entendue de la sorte, la déclaration que le dieu fait à Ariane est essentiellement littéraire : prenant appui sur la recherche d'un mot avisé à se mettre dans l'oreille et sur le procès identitaire que la découverte de ce mot induira chez la jeune femme, le message dionysiaque relève non seulement de la langue, mais rejoint la position d'un poète dont Nietzsche connaît et admire l'œuvre, Novalis.
Si cette lecture de la Plainte d'Ariane et des cinq vers, mis dans la bouche de Dionysos, qui la clôt, ne rompt pas avec l'interprétation clinique qu'en fait Gilles Deleuze[10], elle s'en sépare cependant en ce qu'elle inscrit prioritairement la restauration de la santé d'Ariane dans la sphère du poétique. Cette bonne ou grande santé, Nietzsche l'évoque tout au long de son œuvre, mais, c'est à La Généalogie de la morale qu'il en réserve l'exposé le plus complet. D'un mot — si tant est qu'il soit bien raisonnable de tenter de la résumer —, la santé, au sens nietzschéen, est le fruit de " la transvaluation de la morale chrétienne " et s'inscrit en faux par rapport au sentiment de la faute, au péché, au remord, à la culpabilité et au cortège de souffrances qu'engendre la mauvaise conscience. Sans doute Ariane n'a-t-elle pas eu à connaître l'humanisme chrétien que Nietzsche pourfend ; pour autant, ses origines et son éducation de princesse royale à la cour d'un des plus puissants tyrans méditerranéens l'ont vraisemblablement abreuvée de valeurs, principes, modes de pensée et codes de conduites moraux qui n'ont rien à envier à " la moraline " dénoncée par Nietzsche. C'est donc à une clinique, radicalement critique, des acquis de son passé que, par la voix du dieu des métamorphoses, Nietzsche convie Ariane afin qu'au terme d'un processus de désoccultation et de prise de conscience, elle devienne qui elle est. Par une traversée (du labyrinthe) de la langue, traversée dont un mot avisé est le fil conducteur — mythos —, Ariane dépassera l'usage familier du langage, ses conventions et ses stéréotypes pour s'initier à une autre manière de (se) dire. Tel serait le conseil que lui donne Dionysos alors qu'elle s'abîme dans son chagrin aux accents quelque peu mélodramatiques sur l'île de Dia.
 
LE MOT AVISÉ

Quel est ce mot malin qui guidera Ariane dans le dédale et lui permettra d'en sortir, " ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre ", étant enfin devenue qui elle est ? Nietzsche se garde, bien sûr, de le préciser, sous entendant peut-être, qu'il n'est que trop connu, ou, qu'il n'est que symbole, " l'être comme... " (Deguy), ou encore, qu'il est ce que chacun entend qu'il soit.  
Quoi qu'il en soit de la pertinence de ces hypothèses, aucune n'interdit de chercher ce mot avisé aussi bien dans l'œuvre du poète-philosophe qu'ailleurs, en d'autres lieu et temps. Et pourquoi pas dans la bouche d'une autre insulaire, du nom de Molly Bloom ? D'aucuns ne manqueront pas de faire observer, qu'à première vue, les deux femmes n'ont pas grand-chose en commun : autant, à son arrivée à Naxos, Ariane est fort peu avertie des vicissitudes de la vie et, partant, très inexpérimentée lorsqu'elle y est confrontée, autant l'épouse de Léopold Bloom est une femme d'une trentaine d'années qui a déjà pas mal vécu à l'heure où elle se plaît à faire un bilan de sa vie. Autant l'une se lamente sur son sort croyant son avenir forclos par la trahison de Thésée, autant l'autre se ré-jouit de son existence bien remplie, quoique encore riche de promesses. Pourtant, en dépit de ce qui les sépare et, au-delà du temps et de l'espace, une attitude commune relie Ariane à Molly Bloom, les apparente l'une à l'autre : la positivité de leur rapport à la vie, la manière qu'elles ont de la prendre amoureusement à bras le corps, de surfer sur ses vagues, en particulier, par gros temps. Cette manière d'être au monde tient en un mot de trois lettres : OUI. Le mot par lequel s'ouvre et se clôt le monologue de Molly Bloom, à la fin d'Ulysse de Joyce, l'expression de l'affirmation que Dionysos espère entendre prononcer, un jour, par Ariane. Ce mot avisé qui la fera agir avec à-propos, intelligence, sensualité et jusqu'à la démesure parfois, exactement comme il fait agir Molly Bloom en toutes circonstances. Ce oui-là n'a rien à voir avec la morale. Quand bien même il est le résultat d'une réflexion aboutie, il est totale ouverture, hors limites, pure affirmation de soi, des autres et du monde, sésame de la création et de l'imaginaire.
Si Ariane n'en est pas encore là... c'est que Nietzsche nous la donne à voir, dans les Dithyrambes de Dionysos, au moment où elle vit la situation de crise qui précède, immédiatement, sa mise en chemin. En termes photographiques, on pourrait parler d'un instantané (événementiel) dont la légende serait : Ariane à Naxos (là et nulle part ailleurs, ni avant, ni après). À l'inverse, avec le monologue de Molly Bloom, Joyce nous offre une photographie panoramique de Molly-Pénélope, une vision diachronique de sa vie, dont la légende renverrait à la quarantaine de pages du soliloque et pourrait s'écrire : Tout Madame Léopold Bloom, née Marion Tweedy, fait à Dublin, le 16 juin 1904, (future date anniversaire du Bloomsday). À défaut d'indications précises du lieu, du moment et du contexte de la prise de vue, Ariane apparaîtrait en éplorée chronique, ce qu'elle n'est pas, n'était pas avant l'épisode naxien, ne sera jamais par la suite. Mieux, les lamentations par lesquelles sa douleur et sa colère de femme séduite et abandonnée s'expriment ne sont pas exemptes d'espoir. " Qui me réchauffera, qui m'aimera encore ? Donnez-moi vos chaudes mains, un brasero pour dégeler mon cœur ". Et plus loin : " c'est moi que tu veux ? Moi ? Moi — tout entière ?... ". Est-ce là, la marque d'une radicale renonciation à la vie, à l'amour ? Et la relative incohérence des propos qu'elle lance à l'adresse de son interlocuteur inconnu, cette façon qu'elle a de le nommer tantôt son " grand ennemi, son Dieu-bourreau ", tantôt son " compagnon " — celui avec qui elle partagera le pain et le vin de la poésie ? —, sont-ce là paroles de forclusion dans le drame ? Si d'épisode tragique il y est bien question, n'est-ce pas de la tragédie au sens nietzschéen du terme qu'Ariane soupçonne déjà qu'elle aura à connaître ? " Ne faut-il pas commencer par se haïr, lorsque l'on doit s'aimer ? ", lui lance Dionysos, comme par anticipation[11]. Souvenons-nous aussi qu'en amont de l'incident naxien, la jeune princesse témoigne d'une réelle capacité à prendre activement part à un événement[12], n'hésitant pas à transgresser l'autorité de son royal père. Un tel comportement ne saurait être celui d'une déprimée chronique ou d'un tempérament passif. Quant à l'expérience naxienne proprement dite, seul le mythe y fait allusion. Nietzsche abandonne, en effet, son héroïne avant qu'elle soit née une seconde fois — à l'instar, quoique différemment, de la double naissance de Dionysos[13]—, laissant au lecteur le soin d'imaginer par quelle porte s'opère la seconde mise au monde de la jeune femme.
 
DEUX INSULAIRES

 Port Erin (Irlande)

En préalable à l'examen du statut d'insulaire des héroïnes respectives de Joyce et de Nietzsche, précisons que nous excluons tout déterminisme géo-logique en la matière. Le fait d'être, l'une et l'autre, des îliennes ne saurait constituer la clé de leur apparentement à un analogue être au monde. Suffirait-il de vivre sur une île pour être à l'image d'Ariane ou de Molly Bloom ? Poser la question est y répondre. Toutefois, nous l'évoquions en introduction, l'île n'est pas un lieu anodin : sa charge symbolique référencée dans les mythologies du monde entier, en fait un lieu inaugural, un espace d'épiphanies, de révélations transcendantales ou non. Le choix de Joyce, né à Dublin, capitale de l'Erin, vert joyau de la mer argentée, d'y faire circuler L. Bloom-Ulysse, depuis le 7, Eccles Street-Palais d'Ithaque, jusqu'au 7, Eccles Street-Palais d'Ithaque où l'attend sans s'ennuyer Molly-Pénélope, la navigation du héros dublinois-grec, tant intérieure que dans l'histoire et la culture de l'Irlande, signent, entre autres choses, l'inscription de l'œuvre au sein d'une poétique insulaire. Quant à l'auteur des Dithyrambes de Dionysos, il installe d'entrée de jeu et de manière plurielle, La Plainte d'Ariane dans le cadre de l'insularité : Ariane, née sur l'île de Crète, vient d'être débarquée sur l'île de Dia, lieu emblématique de la rencontre avec l'initiateur et espace initiatique. Mais l'île est également présente dans d'autres chants des Dithyrambes : " cette petite oasis... cette baleine... gloire à son ventre / s'il fut de la sorte / un charmant ventre d'oasis[14] (Parmi les filles du désert). Dans Le Signe de feu : " ici, où, parmi les mers, l'île a surgi, / pierre du victimaire se dressant escarpée " et, " la mer elle-même ne fut pas assez solitaire pour lui, / il se hissa sur l'île, sur la montagne il devint flamme ", notamment.
Renvoyant à la symbolique d'un lieu inaugural, creuset des plus favorables augures et, du fait de sa nature géophysique, à celle d'espace refuge à la fois, isolé[15] et protégé, l'île est une figure environnementale privilégiée pour l'écrivain. Elle est un des lieux " où les événements ne vont plus être associés de manière discutablement démonstrative suivant un processus de causes à effets, mais principalement en fonction de leurs rapports de nature et de qualité ", comme le souligne Claude Simon à propos de Joyce[16]. Transposée à La Plainte d'Ariane, la remarque de Simon gagne encore en pertinence ; le caractère énigmatique de l'intervention du dieu réside dans l'absence de causalité entre les éléments constitutifs des conseils prodigués à la princesse. Ici, rien ne va classiquement de soi ; Nietzsche préférant la correspondance baudelairienne à la relation de cause à effet. C'est que les deux auteurs s'emploient " à libérer des éléments en deçà et au-delà du langage habituel, à redonner à la langue son dehors, à reconquérir les régions où le désert croît (Nietzsche) "[17], se tenant, l'un et l'autre, en cette zone de l'écart où la poésie dit le monde. Là, où l'analogie poétique se substitue à la démarche discursive.
Plus haut, citant Pütz, j'avançais que la solitude n'est pas un thème dominant des Dithyrambes. Or, Naxos est l'île où Ariane est solitaire comme jamais elle ne le fut et ne le sera, où elle fait l'expérience (la traversée) philosophique de la solitude.
" Donne-moi, à moi la plus solitaire, que la glace, hélas ! la glace fait sept fois languir après mes ennemis ", supplie-t-elle. Sans doute, peut-on lever ce paradoxe en distinguant le sentiment (douloureux) de solitude — " un seul être vous manque et tout est dépeuplé " — et la situation solitaire, en particulier, lorsque celle-ci fait le lit d'une recherche existentielle aboutie. Cette seconde acception, à connotation poétique lorsqu'elle est circonscrite à un lieu spécifique — la forêt, le lac, la nuit, l'île déserte ou le ventre de la baleine — renvoie à l'idée de solitude positive, d'environnement favorable à l'émergence de l'authenticité ; une idée que les poètes romantiques se complurent à magnifier. " La Solitude seule est la source des inspirations. La solitude est sainte ", affirme Vigny. Quoi qu'il en soit, c'est dans ce cadre-là que Nietzsche installe son Ariane et Pütz a raison de souligner qu'aux cris de détresse de la princesse, succède un discours radicalement différent qui, au fil de son élaboration, se départit de ses dimensions douloureuses au bénéfice d'un gai savoir. Et il ne paraît pas hasardeux d'avancer que le séjour sur l'île de Naxos y a largement contribué. L'isolement qui est le sien, l'unique intervention de Dionysos, la discrète " surveillance " dont il entoure la jeune femme, sont autant de conditions favorables. Naxos est pour Ariane l'île opportune, celle qui la conduira à bon port et signera sa sortie du labyrinthe. Pour Molly, la situation n'apparaît différente qu'en ce qu'elle est photographiée au moment même du monologue. Ici, le futur, fût-il un futur antérieur, n'est pas de mise : c'est dans le temps du faire et du déjà fait que la confidence s'inscrit. Née à Gibraltar, Marion Bloom vit depuis longtemps en Irlande quand elle repasse le film de son existence. Sans doute, son île à elle, est-ce autant la maison du 7 Eccles Street à Dublin, où elle vit avec Poldy, que l'Irlande. L'espace clôt et protégé dont elle assure l'intendance, le lieu d'accueil de ses amours, son domaine. " (...) bonne affaire que j'aie découvert ce vieux torchon à vaisselle tout pourri qui puait qui était perdu derrière le buffet de la cuisine je savais qu'il y avait quelque chose j'ouvrais la fenêtre pour faire partir l'odeur il ramène ses amis ici pour les recevoir comme la nuit où il est rentré avec ce chien s'il vous plaît qui pouvait aussi bien être enragé et surtout le fils de ce Simon Dedalus (...) j'espère qu'il viendra lundi comme il a dit à la même heure 4 heures je déteste les gens qui arrivent à n'importe quelle heure vous allez ouvrir vous pensez que ce sont les légumes et c'est quelqu'un et vous dans quelle tenue ou la porte de la cuisine sale dégoûtante qui s'ouvre toute seule (...) "
[18]. C'est depuis cette maison, à l'abri de ses murs, que Molly effectue sa navigation intérieure. Retraversant, dans un joyeux désordre, les trente-deux années que compte son existence, ses réflexions passent par différentes étapes qui ne sont pas sans rappeler celles qui balisent le chagrin d'Ariane. D'abord, de sévères critiques à l'égard des hommes, dont elle n'exonère pas son époux, même si elle lui accorde un crédit d'indulgence chaque fois qu'elle en a l'occasion.
" (...) comme avec cette souillon de Mary que nous avions à Ontario Terrace qui rembourrait son derrière pour l'exciter ça n'est pas drôle de renifler sur lui l'odeur de toutes ces grues-là (...) qu'est-ce qu'elle m'a dit (…) qu'il montait souvent dans le lit avec ses souliers crottés quand ses lubies le prennent non mais l'idée d'être obligée de coucher avec un être comme ça  (...) en tout cas Poldy lui on peut dire tout ce qu'on voudra il essuie toujours ses pieds sur le paillasson quand il rentre qu'il pleuve ou non et toujours il cire ses souliers lui-même (...) ".        
C'est entendu, les hommes ne sont pas tous des gentlemen, mais Molly n'est pas une sainte : elle est jeune, a un tempérament de feu, une sensualité dévorante, des appétits sexuels à la mesure, les mots pour le dire et la liberté pour le faire, avec toute la compétence souhaitable. " (...) j'en savais plus long à 15 ans sur les hommes et la vie qu'elles à 50 (...) pourquoi avons-nous été créées avec tous ces désirs je vous le demande je n'y peux rien si je suis encore jeune n'est-ce pas (...) ". C'est dire qu'elle ne s'embarrasse pas de moraline (tant exécrée par Nietzsche) pour organiser sa vie au mieux de ses aspirations. Certes, quelques frustrations s'expriment. " (...) ça serait épatant si je pouvais seulement avoir un beau jeune poète (...) je vais lire et apprendre un peu par cœur si je savais qui il préfère (...) et moi je lui apprendrai tout et le reste je le ferai jouir des pieds à la tête jusqu'à ce qu'il défaille sous moi et alors il me mettra dans ses vers amant et maîtresse et au grand jour avec nos 2 photographies dans tous les journaux quand il sera célèbre (…) mais alors comment vais-je m'arranger avec l'autre (...) ". Derrière ce souhait, se cache sans doute l'aveu d'un manque, la non-reconnaissance de ses propres talents d'artiste, à tout le moins, l'échec de ses velléités artistiques. Molly a un peu chanté et elle y a cru : à l'initiative de Poldy, elle a interprété le " Pioupiou Distrait " dans un théâtre désaffecté, un chorus du " Stabat Mater " et " l'Ave Maria " de Gounod. Elle aime la poésie et les poètes : " j'ai toujours aimé la poésie quand j'étais jeune j'ai cru d'abord qu'il était un poète comme Byron mais il n'y en a pas un grain dans sa nature (...) ". Byron est son modèle : à propos d'un de ses amants, elle se souvient qu'" il était bel homme dans ce temps-là essayait de ressembler à Lord Byron (...) et lui ressemblait un peu (...) ". Elle aimerait " tant que quelqu'un (lui) écrive une lettre d'amour il n'y avait pas grand chose dans la sienne (...) " et, la voilà détaillant la collection de lettres d'amour qu'elle a reçue.    
Molly Bloom, une insatisfaite ? Que non ! Une grande gourmande, sans doute difficile à satisfaire tant elle aime les bonnes choses, toutes les bonnes choses de la vie : celles qu'elle connaît déjà et celles dont elle subsume le crédit de jouissance. Une Vivante, la flamboyante Irlandaise, ah ça, oui ! Une bonne vivante qui entend bien poursuivre son projet de vie aussi librement qu'elle l'a mené jusqu'ici, sans état d'âme superflu.
Est-ce un hasard si Molly aussi bien qu'Ariane nous sont données à entendre par leur auteur respectif dans des situations où elles sont seules locutrices ou presque ? Pour déterminants qu'ils soient, les cinq vers du chant de Dionysos n'hypothèquent pas le caractère monologué du dit d'Ariane. Quant à Molly Bloom, elle est exclusivement comptable de son discours. Chacune des deux jeunes femmes construit, et se construit (dans), une parole unique dont l'émergence ne saurait être dissociée de l'isolement qui est le leur. Le silence que leur parole rompt est bien plus que ce qui précède le dire, il est le terreau indispensable à son élaboration. Silence de la maison dublinoise dans laquelle Molly entame la journée du 16 juin 1904, environnement paisible de Dia où Ariane se réveille lentement de sa stupeur, suite au forfait de Thésée. Certes, les bruits du monde ne désertent pas instantanément l'esprit des deux héroïnes, mais le calme des lieux est propice à l'apaisement, au ressourcement et, à plus ou moins brève échéance, au retour de la sérénité. L'île est ici présente en toutes ses dimensions : qu'elle fasse le lit d'une parole monologuée, avant de devenir, ou de redevenir, le lieu du dialogue, souligne son caractère protégé et protecteur de lieu clôt, à l'écart de la trépidation. Comparable à l'espace circonscrit par la clôture monastique, elle favorise la concentration en dégageant l'esprit de toutes interférences parasites, l'élaboration de la réflexion par degrés : au silence intérieur qui n'est toutefois pas synonyme de mutisme, succède l'éclosion d'une parole à une voix (le soliloque) qui prendra le temps de se construire avant de se confronter à tout autre qu'elle-même. Pour qu'elle soit, de surcroît, prétexte à navigations poétiques, encore faut-il qu'un musicien des mots, tel Nietzsche ou Joyce, vienne ensemencer ce substrat initial ; là commence l'indicible mystère de la création poétique.
 
 
 Jacqueline DE CLERCQ
 
 
 
 
 
Notes

[1]  C'est en ces termes que J.-L. Drouin décrit l'île dans laquelle Philippe Sollers situe son roman L'Étoile des amants, in, Le Monde du 6 septembre 2002.
[2]  D'après Nietzsche, Friedrich, Dithyrambes de Dionysos, (en particulier, le chant intitulé Plainte d'Ariane), Robert Laffont, Bouquins, 1998 et Joyce, James, Ulysse, (en particulier, Le Monologue de Molly Bloom), Gallimard, nrf, 1948.
[3] Le caractère autoritaire du règne de Minos marque la volonté du souverain de transformer la thalassocratie minoenne, originellement matrilinéaire, en société patrilinéaire. Mais à l'époque des faits, ce changement de statut n'est encore qu'en voie de réalisation.
[4]  Nous avons analysé la signification de l'expression, au-delà des mers, dans le mythe de Thésée et dans la légende d'Ariane, dans Le Mythe comme palimpseste, l'exemple du Labyrinthe, conférence donnée à Bruxelles en 2001.
[5]  La traduction, de l'allemand vers le français, de Jean-Claude Hémery est : " accueilles-y une parole sensée ", in Lamentations d'Ariane / Klage des Ariadne, édition bilingue, Gallimard, 1974.
[6]  Dia : ancien nom de Naxos.
[7]  Construit par Dédale à la demande de Minos.
[8]  Dionysos, Le Léger, est aussi le dieu de la danse.
[9] Les citations sont extraites de l'Introduction aux Dithyrambes de Dionysos, de Peter Pütz, in Friedrich Nietzsche, Œuvres, op. cit.
[10] Deleuze, Gilles, Critique et clinique, (Mystère d'Ariane selon Nietzsche), Minuit, 1993.
[11]  Les citations sont extraites de Lamentation d'Ariane / Klage des Ariadne, op. cit.
[12] Son intervention en faveur de Thésée et sa fuite, avec lui, de Crète.
[13]  Dio-Nysos : né deux fois. D'abord porté par sa mère, Sémélé, Dionysos est ensuite transplanté dans la cuisse de Zeus, où il achève son développement fœtal. Sa mise au monde s'effectue donc par deux portes.
[14]  De l'oasis, comme figure de l'île.
[15]  De l'italien, isolato : séparé comme une île, isola. (Robert).
[16]  " La Voie royale du roman ", in Le Nouvel Observateur du 6 février 1982.
[17]  " Figuration du sidéral ", conférence donnée par Robert Harvey à Fontenay-aux-Roses, juin 1995.
[18]  Toutes les citations de ce passage sont extraites de Joyce, James, Ulysse, (Monologue de Molly Bloom), op. cit.


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