Anne Philipe, poète


Auteur : Pierre Guérande


  
 

                                               Vivre l'instant suffit à nourrir l'âme

                                                                 (précepte bouddhiste)


Anne Philipe était née le 20 juin 1917 à Bruxelles et avait étudié en Belgique avant de s'installer en France au début de 1939.

 

Elle effectue en 1948, après un séjour d'un an en Chine, un voyage exceptionnel empruntant la Route de la Soie pour rejoindre l'Inde. Première Française à traverser le Sin-Kiang avec une caravane de marchands se rendant au Cachemire, c'est en camion brinquebalant, à dos de mulet, de cheval, à pied aussi, qu'elle refait le voyage mythique de Marco Polo. Elle est de ceux qui, comme Victor Segalen, Claude Roy ou, plus près de nous, Simon Leys, ne guériront jamais plus de l'envoûtement de la Chine. Elle en rapportera un film et des notes qui formeront la base d'un récit, "Caravanes d'Asie" qu'elle publiera bien plus tard, en 1954.

Auteur de plusieurs documentaires sur l'Asie et sur l'Afrique, Anne fut, avec Jean Rouch, à la base de la création du Comité du Film ethnographique. Elle signa dans Le Monde et dans Libération divers reportages (sur Cuba, le Venezuela, le cinéma japonais ….) et devint critique, pour les Lettres Françaises, des films scientifiques et documentaires, son terrain de dilection.

Son premier mari, Jacques Fourcade, est lui-même sinologue.C'est à la veille de partir pour l'Asie que celle qui s'appelle encore Nicole verra sa destinée croiser celle de Gérard Philipe pour la première fois : les amateurs de signes prémonitoires pourront trouver piquant que le célèbre acteur se voie proposer, vers cette époque, d'incarner François dans "Le Diable au Corps" et que Nicole Fourcade lui ait recommandé avec insistance d'accepter le rôle ! Mais ce serait une erreur d'augurer, par référence à ce titre, un destin amoureux qui sera fait de passion, certes, mais surtout de partage spirituel et d'intimisme foncier. Allant plus loin dans cette interprétation (totalement sujette à caution, nous en conviendrons) en langue des signes prémonitoires, Gérard fera connaître sa fiancée à René Clair au moment-même où celui-ci le pressent pour jouer dans "La Beauté du Diable". Et, pour cependant prendre ce titre au mot, nous nous trouvons devant un exemple - assez unique dans le monde du cinéma et pour la réceptivité qu'on en a généralement - où la beauté et la jeunesse masculines soient célébrées avec une ferveur habituellement réservée aux actrices plus qu'aux acteurs : mais Gérard a bien saisi les multiples qualités de l'élue qui, sous des dehors timides et introvertis, se révèle être une âme forte et fascinante.

Il affecte d'ailleurs à l'égard de cette valeur "beauté" un détachement paradoxal, sitôt du moins qu'il s'agit de la sienne, vécue comme un simple chance d'accéder à la recherche de beautés éternelles et fondamentales, au service desquelles il est prêt à se donner de tout son être. "Chez ce garçon qui aurait pu n'être que beau se lisait une inquiétude où nous voyions un cinstant appel à la grandeur et, pas plus que le Prince de Hombourg (…), il ne pouvait laisser redouter que ses faiblesses ne fussent autre chose chez lui que la condition même de ses victoires d'homme". (G.P. p.419).

 

Ainsi donc, celui qui aura tenu entre ses bras les plus attirantes beautés du théâtre et du septième art (Maria Casarès, Michèle Morgan, Danièle Darieux, Danièle Delorme, Micheline Presle, Edwige Feuillère, Gina Lollobrigida, Simone Signoret, Germaine Montéro, Anouk Aimée, Lili Palmer, Dany Carrel, Annette Vadim …) réservera à celle qu'il décide d'appeler désormais Anne (son premier prénom) ses regards que tant d'autres auront convoités pour elles-mêmes. "Il avait besoin de cet amour tranquille, de cette volonté près de lui, qui se manifesta sans défaillance" (M. Périsset G.P. p. 126). Anne, de cinq ans plus âgée, assumera totalement sa vocation de femme éclairée, douce et aimante aux côtés de cet être qui, dans sa fragile constitution, nourrissait comme elle un idéal d'exigence et de perfection.

C'est le 29 novembre 1951 qu'a lieu leur mariage et on sait que le destin n'accordera au couple que huit années de connivence et de tendresse puisque la mort de Gérard y mettra fin le 25 novembre 1959. Comme on pourra le lire, ce couple aura été l'exemple d'une magnifique communion interpersonnelle dans l'amour, sans doute, mais aussi dans le partage des passions intellectuelles et émotionnelles respectives.

Cela ne pouvait manquer : Anne est retournée en Chine avec Gérard, en 1957, et s'y rendra à nouveau en 1979, après la révolution culturelle, après l'ère de Mao et de Chou En-Lai. Il en résultera un nouveau livre "Promenade à Xian".

A côté de cette œuvre quasi journalistique et ethnographique, une autre œuvre s'élabore peu à peu, dont le décès de l'être aimé semble bien être le point de départ et d'arrivée. Non que l'auteur ait voulu - selon un vers de Jean Follain - "s'épuiser à chercher le secret de la mort", mais qu'elle ait ait, au contraire, cherché résolument à se placer du côté de la vie,  sans rien perdre de l'expérience humaine engrangée dans la lumière du  bonheur, quoique se demandant toujours si c'est là chose possible, si l'on peut parvenir à se reconstruire, si l'on peut faire taire la détresse de l'ego pour pleinement escorter l'avenir de l'Autre, de ces autres surtout que sont sa fille et son fils.

A l'image de tout un courant contemporain, mais aussi d'une tradition fortement incarnée par la pensée antique - notamment boudhiste - elle écrira plusieurs romans qui, tous, pourraient passer pour une évocation lancinante du deuil et de la fidélité à l'amour disparu, n'était ce souci, bien plus ancré chez elle, de sacralisation de l'instant : un thème que l'on trouve aussi sous la plume de dramaturges comme Paul Willems, de chroniqueurs inspirés comme Philippe Delerm, de contemplatifs comme Rainer Maria Rilke ou d'un Vilhelm Ekelund quand il écrit: "Plus complet, plus simple ton rapport au quotidien, plus profondément mouvementée et aventureuse la force de ta méditation". Cette "célébration du quotidien" (Colette Nys-Masure) aboutit, chez la poétesse néerlandaise M.Vasalis, à une authentique conscience mystique de la manifestation de l'Eternel dans l'éphémère ; chez une autre, Ana Maria del Re, on "exalte l'éphémère qui véhicule le permanent, l'imperceptible où pointe la vie (et qui est) une respiration de l'âme" (préface de Luc Norin).

 

Anne Philipe, agnostique comme l'était aussi Gérard, est bien la sœur de ces auteurs, croyants ou non, et elle ajoute à cette quête d'une transcendance dont elle se forge l'image floue mais indéniable, la sérénité d'un regard de femme pour qui la maternité nous semble s'étendre au règne des vivants autant que des disparus qu'elle porte semblablement dans son cœur et dans sa ligne de vie.

Cette pensée ne la quittera plus : ses romans en approfondiront toujours plus la véracité, pour elle inéluctable, et on trouve au détour de ses pages intimistes de brusques incursions dans la poésie, comme si celle-là seule pouvait rendre au fond la magnificence de son attachement aux êtres, ceux qui sont et ceux qui ont été, et dont nous montrerons ultérieurement des exemples dans la relation poème-roman qui scelle l'expérience humaine de cet être rare : Anne Philipe.

"Nos chagrins se mélangent et réclament la parole, comme si seuls les poèmes pouvaient les contenir, les consoler" (p.63). Cette phrase est d'Yvon Le Men, le poète de Lannion, dans un livre au titre évocateur "Besoin de poème" (Seuil, 2006). Telle n'est cependant pas la vision d'Anne Philipe. Pour elle, la poésie exalte la vie (qui s'en entoure et s'en souvient à l'heure de la mort), mais Anne réserve à la quotidienneté des choses une place éminente et sobre qui a son propre talent pour conjurer les démons de déni et du suicide moral.

                                                              

L'apaisement se trouve dans les gestes
les plus simples :

allumer le feu, mettre la table,

verser à boire, couper le pain,

regarder manger les enfants

Actes élémentaires et pourtant privilèges.

Et l'image de ceux pour qui ils
Demeurent interdits défile dans la pensée.

(Spirale, p 44)

 

"Le temps d'un soupir" (*) évoque bien évidemment le compagnon si précocement enlevé à l'affection et à la dévotion sans bornes. Mais si le thème de la mort ne quittera plus Anne, ce sera pour lui adresser une longue invocation, faite de profonde nostalgie sans doute, mais aussi de conquête de sens en regard de la vie que nous recevons et donnons : méritons-nous cette double destinée de naître et d'infliger la naissance, et y a-t-il culpabilité inéluctable liée à ces deux moments essentiels du vécu des êtres, ou bien plutôt chance inouie d'exaltation, même en sachant cette vie brève et vouée à la finitude ?

 

Romancière, Anne Philipe ne parsème pas ses pages de poèmes qui en détruiraient le rythme. Sa prose est foncièrement poétique, ce qui est autre chose. Mais ce n'est que dans deux livres, plus proches de l'essai sur le sens de la destinée humaine ("Spirale" et "Ici, là-bas, ailleurs"), qu'elle se laisse aller à écrire de vraies pages de poèmes, et qui lui en ferait grief ? 

 

Ainsi trouve-t-on dans "Spirale"  des odes à l'amour et à la maternité (thème récurrent chez notre auteure) comme celles qui suivent :

 

Perfection. Certitude.
Ainsi parfois après l'amour.
Seul existe le présent
mais éternel et à jamais semble-t-il éloigné
de la peur imposée ou ressentie.
Attente calme de ce qui sera.

Silence d'espoir.
Je suis fleur et rivage,
la nuit redevient lumineuse,
le désert cesse d'être solitude.

La douleur a germé.

(Spirale p. 14)


Il aura ton regard
Il aura ton front
Il aura ta voix
Il aura ta bonté
Il aura ta démarche
Il aura… Il sera…  Rêve.

(Spirale p. 86)

 

Mais, incontestablement, l'œuvre d'Anne approfondit sa méditation sur la mort qu'elle parvient à faire belle et presque lumineuse, parce que révélatrice des valeurs de vie que, avec une sorte de stoïcisme à visage humain, nous persistons à transmettre, preuve au fond d'une volonté créatrice qui transcende l'inéluctable fin des choses.

 

Tu fus mon plus beau lien avec la vie.
Tu es devenu ma connaissance de la mort.
Quand elle viendra, je n'aurai pas l'impression
De te rejoindre, mais celle de suivre
une route familière, déjà connue de toi.

(Le temps p. 54)

je me souviens de qui j'ai aimé
de son rire et de son plaisir
de la naissance de l'enfant
de mes mains tendues
pour le recevoir encore  attaché
je me souviens de son corps humide
à peine déplié
je ne sais plus
était-ce le corps de notre enfant
ou ton visage
que je remontais vers moi

(Ici, là-bas, ailleurs p 45)

 

"Ici, là-bas, ailleurs" porte encore le titre de roman alors qu'il évoque, comme Spirale, l'expérience humaine en son parfait intimisme et qu'il penche, pour la première fois, vers l'authentique recueil de poèsie : quelques chapitres sont de purs poèmes, d'autres s'ouvrent sur une citation poétique qui monte compulsivement aux lèvres et qui, comme la houle soulève la mer ou comme le chœur antique scande la tragédie, paraît s'imposer d'elle-même là où le récit, soudain défaillant, l'appelle à son secours.

L'hommage au compagnon de vie reste infiniment présente bien que l'évocation englobe désormais tous les morts anonymes et fraternels que préfigurait celui - l'irremplaçable - qui donna à vivre tant d'instants demeurés lumineux et purs :

 

La scène encore obscure
un lieu vide le lieu du jeu
arène enfer ciel tribunal
il la regarde

il dit bonsoir ça va ça va bonsoir
et dans le noir
il va prendre sa place

avec des pas qui ne s'entendent pas

les battements de tambour

la musique
le lent effacement de la lumière dans la salle
tandis que prend vie la scène

encore sombre quand les voix s'élèvent :

"qu'elle se fasse attendre encore un quart

d'heure

et je m'en vais. Il fait un froid de tous les
diables."

Sa voix : "patience, altesse, patience."

(Ici, là-bas, ailleurs p 82)

 

Est-ce Gérard, est-ce Lorenzaccio, qui, finalement, nous vaut ce cri abandonné, comme un précepte du Livre de la Sagesse, par une épouse marquée du signe de la cruauté autant que de l'enchantement d'être ?

Être la flèche
Son but et sa trajectoire
Parfois l'éclair

(Ici p. 85)

Variations sur le thème de la mort : une lecture inattentive ou simplement craintive face à une réalité inéluctable pourrait aboutir à ce verdict injuste : Anne Philipe n'en finit pas de parler de la mort. Faut-il le dire: le drame dont elle parle, une première fois, celui de la perte de son mari de légende en aurait mené plus d'une à "s'enchaîner aux grilles de la mort" (P.G.) et à ne ressusciter qu'en apparence, pour peu qu'elles aient réussi à ressusciter.

Or, chez Anne Philipe, rien de pareil.

Tout doit s'éteindre de ce qui porte vie. Seule
Une attraction nouvelle, par un savant appel,
Peut maîtriser souffle et souffrance de cela qui s'enfuit.

                                               Jeannine Dion-Guérin



Pierre GUERANDE


Note :

(*) Anne-Marie, fille de Gérard et d'Anne, a récemment rappelé l'existence de ce livre dont elle a lu les chapitres au Petit-théâtre Hébertot durant l'automne 2006.


Références
 

Del Re, A.M. Nocturnes (trad. M. Hennart) Tétras Lyre, Belgique, 1998.

Ekelund, V. Le Moment suprême, Textes choisis et traduits par B. Stassen, Pré aux Sources, Ed. B.Gilson, Bruxelles, 1990.

Guérande, P. Un thème éminemment contemporain : ne pas laisser passer les choses simples. Sources, 22, Revue de la Maison de la Poésie, Namur, 1999.

Guérande, P. Le Men, Y. Besoin de poème, lettre à mon père. Seuil, Paris, 2006 in Francophonie vivante, 4, 2006.

Le Men, Y. Besoin de poème, lettre à mon père. Seuil, Paris, 2006.

Périsset M. Gérard Philipe, Les Grands Acteurs, Ed. J'ai lu, Paris, 1989.

Vasalis, M. in Septentrion, Arts, Lettres et Culture de Flandre et des Pays-Bas, 27E année, I, 1998.

 
 
Bibliographie d'Anne Philipe

Caravanes d'Asie, récit, préface de Claude Roy, René Julliard, 1954

Gérard Philipe, (en collaboration avec Claude Roy), NRF Gallimard, 1960

Le temps d'un soupir, roman, René Julliard, 1963

Les rendez-vous de la colline, roman, René Julliard, 1966

Spirale, Gallimard, 1971

Ici, là-bas, ailleurs, roman, Gallimard, 1974

Un été près de la mer, roman, NRF Gallimard, 1977

Promenade à Xian, NRF Gallimard, 1980

Les résonnances de l'amour, roman, NRF Gallimard, 1982

Je t'écoute respirer, récit, NRF Gallimard, 1984

Le regard de Vincent, roman, NRF Gallimard, 1987

La demeure du silence (entretiens avec Eva Ruchpaul)

L'éclat de la lumière (entretiens avec Marie-Hélène Vieira da Silva et Arpad Szenes)


 




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