Israël Eliraz, entre regard et réalité du regard


Auteur : Yves NAMUR




                                                                                                                                                 Qu'y a-t-il à dire ? Plein
                                                                                                                                                 Israël ELIRAZ
                                                                                                                                                 in : Miniatures Clemente







A propos du regard, Edmond Jabès écrivait dans Aely que "le regard n'est pas le savoir, mais une porte". Et d'ajouter promptement : "Voir, c'est ouvrir une porte". Il me semble que cette pensée de Jabès, l'un de nos grands maîtres en poésie, devait inaugurer quelques réflexions autour d'un auteur que nous aimons par-dessus tout : Israël Eliraz, aussi fécond que profondément attachant, aussi lucide qu'il n'est encore ce rêveur éveillé toujours en promenade, aussi novateur qu'il n'est coutumier du mot simple.

L'un des premiers livres que j'aie ouvert d'Israël Eliraz, Minisatures Clemente, posait déjà quelques règles élémentaires de ce grand art du regard, du voir juste : " Exerce l'oeil comme si tu y étais entre visible et invisible... puis on parlera d'une chose que rien ne peut contenir...". Ailleurs encore on y retrouve de telles invitations comme : "tout ce qui peut êtrre vu peut être vu encore plus" ou encore : "apprends à voir les choses absentes", pour n'en citer que l'une ou l'autre. On l'aura compris, le regard - que l'on pourrait définir à son propos comme étant un regard de l'oeil vide, de l'oeil vidé, c'est-à-dire un oeil sans aucun a priori, sans aucune leçon ancestrale - ce regard, cette "vision hardie, sans but", est le chemin unique qui puisse nous mener à la connaissance intime des choses et Eliraz de nous le répéter autant qu'il le peut.

Le regard d'Eliraz - et on peut aussi parler du poème élirazien, car chez lui, le poème c'est le regard - le regard participe de ce qsue j'aime appeler "la connaissance du réel". Le poème d'Eliraz c'est cela : approcher au plus près l'essence de la nature que nous connaissonbs hélàs si peu. Son poème est ainsi célébration, au sens où Roberto Juarroz l'entendait, "célébration car il est toujours l'intensité extrême d'un fragment du monde". Et l'on se met encore à penser à son propos, à cette Huitième Elégie de Rilke, évoquant nos yeux à nous comme inversés, regardant dans l'apparence alors que notre regard devrait être tourné vers l'Ouvert.

Assurément, le poète Israël Eliraz aura tourné nos regards vers cet "Ouvert", un espace immense qui paradoxalement nous fait marcher jusqu'à ce "là où il n'y a rien", ce nulle part, ce "dehors" dont le poète dit qu'il est un "lieu inlassable" pour lui. Un lieu de liberté totale où, selon ses propres termes, tout le visible est comme aplati par l'oeil, toutes les choses sont égales les unes aux autres : l'homme, l'arbre, la fourmi, l'abeille... et chacun d'entre nous.

Chaque poème d'Eliraz approche donc un peu plus près de la réalité, de la grande réalité. Mais qu'est-ce donc que cette réalité avec laquelle le poète voudrait que nous soyons proches, à défaut d'être intimement liész à elle ? Qu'elle est donc cette réalité-là ? Chez Eliraz, cette réalité pourrait avoir comme nom, le Levant. Un lieu encore vide (titre aussi de l'un des livres les plus poignants d'Eliraz, Petit Carnet du Levant) où

          un vent vient balayer
          l'oeil, la poussière,


          révélant ce qui se cache
          au-dedans du visible.
         

Le Levant écrira-t-il "est réel au fur et à mesure qu'il se réalise... Le Levant dans mes poèmes est encore vierge, cette virginité est à la base de mon travail poétique". La réalité d'Eliraz répond probablement assez bien à la notion qu'en avait jadis proposé Hugo von Hofmannsthal, la réalité écrivait-il est une "signifiance insignifiable", quelque chose que nous n'éprouverions que dans le saisissement, dans l'instant même de notre regard. C'est alors, à cet instant même que le poète choisit de fermer les yeux et de se laisser envahir par l'abeille, la fourmi ou n'importe quel objet de la cuisine. Tout est bon à construire cette réalité-là, du plus simple au plus sublime, du plus laid à la beauté terrible.

         
          Je ferme les yeux, laisse la forme
          sans forme emplir la maison.


          L'élan vers la grâce est grâce
          Et son but - l'effacement.


          Les doigts mouillés du Levant à mes épaules
          comme le Levant me surveille
          je dois surveiller la manière


          dont la langue parle de lui,
          se penche sur lui.





Cette attitude-là est la seule qui permette peut-être à Eliraz d'être vraiment lui-même dans ce monde terrible, dans ce temps présent des souffrances, dans cet Orient-là. La phrase inaugurale de Porte Rouge illustre ce propos et dit en substance : "Aujourd'hui je n'ai rien fait qu'être/tout le reste est repoussé à demain".

Ce qui, par ailleurs, est clairement ressenti à la lecture de tous ses poèmes, c'est ce besoin viscéral qu'a le poète de coller à la chose, aux outils ou aux insectes minuscules, de les toucher à un tel point qu'il en devient lui-même matière et objet. Etre en quelque sorte en harmonie avec la nature, être enfin soi-même, voilà peut-être où Eliraz veut en venir avec son lecteur.


          Lentement la langue visible
          se gomme elle-même et suggère :


          sois matière, deviens outil.


Quant à la langue d'Israël Eliraz, s'il m'est impossible d'aborder le versant hébreu de ce travail par méconnaissance de la langue elle-même, et je le regrette, oserais-je dire que cette langue s'inscrit naturellement dans notre langue française ? Oui, j'affirme que le poète Eliraz est aussi un poète de la langue française, qu'il est probablement l'un de ces rares poètes à la double exigence, à la double existence - mais quelle leçon de vie ils peuvent alors nous donner à nous les païens! Le jour est peut-être déjà venu, où il passe d'une langue à une autre, apportant à chacune d'elle les subtilités de l'autre, les enrichissant l'une et l'autre. Dans une évocation de l'oeuvre d'André du Bouchet - un poète et une démarche avec qui Eliraz entretient des relations étroites et fraternelles - Henri Maldiney dit en substance qu'une oeuvre poétique "n'est pas faite d'idées, mais de mots à qui la pensée ne vient de nulle part ailleurs... que d'elle. c'est là son seul critère d'authenticité, de ce qui la constitue en propre comme poésie". La langue ou les mots éliraziens sont par eux-mêmes oeuvre de poésie, j'entends par-là que comme simples objets, ces mots sont créateurs de poésie, d'un "état" poétique, d'un lieu (toujours ce Levant) où tout peut finalement encore advenir, cet espace ouvert, cette "terre ouverte" de du Bouchet.

L'une des préoccupations essentielles aussi d'Israël Eliraz est d'être constamment "l'accompagnateur" des poètes, des musiciens ou des peintres comme il est aussi l'accompagnateur des insectes minuscules ou des objets les plus désuets, les plus humbles.


          Qui nous tiendra compagnie dans le noir
          sinon la musique, la lampe,
          les outils ?


nous est-il demandé dans un poème de Comment entrer dans la chambre où l'on est depuis toujours.

Et combien de signes n'a-t-il pas ostensiblement laissé dans l'exergue des livres ou dans les poèmes eux-mêmes. Nous montrant de la sorte qu'on ne peut vraiment naître (et n'être) en poésie qu'avec ceux qui nous précèdent en chemin. Apprendre ainsi, comme le suggère Ezra Pound, où est vraiment notre place dans le monde, dans cette réalité pressentie.

A son tour aussi il est notre accompagnateur à nous les poètes. Devrais-je encore dire à qui veut l'entendre combien je lui suis redevable de ces découvertes, de ces sensations intimes des mots vert ou abeille et combien il faut aller le lire pour avancer quelque peu vers l'avant ? Oui, avec Eliraz il nous est enfin donné de partager la table, de Dîner avec Spinoza et des amis, pour reprendre le dernier titre de l'ouvrage paru chez Corti. Et c'est là aussi l'une des grandes richesses de cette poésie : le partage de la poésie, le partage du réel.

Le poète Eliraz est aussi l'un de ceux qui parlent, qui interrogent, qui scrutent les choses, mais qui jamais ne vont à l'explication des choses. Il faut parler, nous dit-il, mais sans expliquer. la seule façon peut-être de marcher au-devant de soi, loi de soi, comme seuls les poèmes justes peuvent le faire. Et Eliraz le fait à perdre de vue, laissant l'éventuelle vérité dans les choses elles-mêmes, en quelque sorte dans la lumière des choses. Allant aussi jusqu'au paroxysme, jusqu'à célébrer ce qui n'existe pas, rejoignant ainsi Roberto Juarroz nous demandant s'il est "un autre chemin pour célébrer ce qui existe" que celui de parler ce qui n'est pas.

Oubliant sciemment tout ce qu'il sait, nous offrant souvent à la lecture des poèmes que j'oserais appeler "poèmes bruts" ou "poèmes de matières brutes", Eliraz emprunte la seule voie qui soit possible pour aller à la connaissance : le regard de la chose elle-même. Qu'on me permette de citer ce fragment d'un poème de Porte Rouge, parce qu'il dit tout ce que nos écrits ne pourront jamais dire.


          trop peu nous savions de ce
          que nous avions imaginé savoir

   
          que tout est ouvert
          et bien connu.


          Est-ce qu'il ne suffit pas d'aimer
          pour être aimé ?


          Que doit-on, que peut-on
          faire encore de cela ?





On l'aura compris, nous sommes loin d'avoir épuisé toutes les demeures possibles de la poésie d'Israël Eliraz, mais il faut parfois s'en aller, parce que l'on sait avec Eliraz que lorsque tout est dit, que tout reste à dire. Oui, le poème d'Israël Eliraz serait peut-être bien l'une de ces "étincelles d'absolu" auxquelles l'homme se doit de rêver éveillé.



Yves NAMUR

Préface au nouveau livre du poète, à paraître en avril 2006 aux éditions Le Taillis Pré.
Les photos illustrant cet essai ont été réalisées par Eric Brogniet dans le Désert du Néguev et sur les bords de la Mer Morte en janvier 2006.








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