Sur la traduction des "Songs" de Blake


Auteur : Alain SUIED





William Blake

A l'image des "Livres Fondateurs", les "Songs" de William Blake présentent une simplicité apparente et un horizon infini.  Simplicité des images, des mots choisis - et pourtant, tout ici est...métaphore, passage par la dimension symbolique.  Une quête élémentaire - mais "l'élémentaire" ne vient pas figurer un commencement, un début de...l'expérience vivante.  Et le "symbolique" ne se résout ni se résume, ici à une idéologie ou à la figuration du monde "visible": il charge tout vocable d'une "aura" - au sens que Walter Benjamin attribue à ce mot - qui l'amène à suggérer au lecteur un "autre" monde, une autre "dimension", soigneusement dissimulés derrière la "simplicité" elle-même.  Et la "métaphore", ici, n'est pas une facilité, un tour de style: il ne s'agit plus tout-à-fait d'évoquer une idée derrière une image, de "donner le change": ce qui est métaphorisé, c'est la possibilité, PAR LE POEME, d'offrir, d'incarner une allégorie du monde autre, du monde rêvé, du monde espéré.  Du "Paradis perdu"?  Et la "simplicité" est démultipliée par la succession des deux "livres":  "Les chants de l'innocence" précédent "Les chants de l'expérience" et en même temps s'y superposent!  Le regard "innocent" (premier?) du poète re-voit, ré-évalue les thèmes du premier volume en les plongeant dans le réel de "l'expérience".  Le monde "narcissique" de l'innocence se complique par l'entrée dans le monde 'oedipien" de la condition sociale, de l'existence humaine.  La simple (?) réalitése complexifie jusqu'à dévoiler la cruelle inadéquation du langage humain face au mystère divin, la vaine apparence sous la certitude...  Le "tigre" du Destin bondit et "l'agneau" Christique doit affronter la déchirure que le réel impose à toute symbolisation.  Le génie de BLAKE est dans ce PASSAGE des "Chants de l'innocence" à ceux de "l'expérience".  Son "message" est POETIQUE: seul le poème a permis de transmettre les interrogations tapies dans la nuit de la pensée et de la parole humaines.  Seul le poète peut dénoncer l'archaïsme du monde humain et ouvrir la conscience (les "portes de la perception", selon "Le mariage du ciel et de l'enfer", conclusion (?) des "Chants") aux secrets infinis de la Créations.  Poèmes désormais "classiques" apèrs avoir connu un long et significatif oubli, les "Chants" accompagnent la culture de chaque anglophone.  Les "interprétations" - comme les traductions - foissonent.  Révolutionnaires? Christiques? A lire dans un sens "littéral"?  Dans un sens mystique?  Chaque "lecture" amplifie le mystère au lieu de le réduire.  Secrète magie du poète! Le miroir qu'il nous tend s'ouvre sur "l'autre côté", inqualifiable, multiple, kaléidoscopique, aussi "simple", aussi "complexe" que le réel - dont le poète voudrait transmettre la surprise et l'évidence.  N'en va-t-il pas de même pour chaque traduction?  C.E. Ioli nous amène vers cette question.
Son mémoire les traductions existentes des "Chants", repère les choix formels et les "approches" de chaque traducteur - mais ne se réduit pas à cette confrontation; il nous rend témoins d'un fait incontournable - abordés avec passion par chacun, les poèmes de Blake ne se laissent pas saisir.  Leur abord - qui devrait être "élémentaire" - se dérobe à chaque prise.  On le voit ici: ne traduire que la métaphore "religieuse" ne suffit pas; ne traduire que le rythme ne suffit pas, ne traduire ces poèmes qu'à partir du contexte socio-économique de leur temps ne suffit pas... .  Comme devant les Livres fondateurs (que Blake "imitera" de façon plus évidente et plus basphématoire dans "le Mariage du ciel et de l'enfer"), nous sommes ici à l'aube d'une nouvelle forme d'expression POETIQUE.  Keats et Dylan Thomas s'entendent déjà dans les "Chants": leur auteur casse le poème "classique"... par la simplicité même, "révolutionne" la Poésie Anglaise par la violence... de la seule "Innocence"!  Il s'agit de "l'innocence" des mots, enfin voués à ne dire que ce "sublimation", loin de toute "métaphorisation" du réel.  Blake montre le monde - comme par transparence -  au lieu de le mettre à distance par le poème.  C'est le monde permier, celui de l'innocence Christique - mais c'est aussi le monde cruel des rues Bourgeoises de Londres hantées par la misère, la prostitution et par le crime majeur: l'indifférence!  C'est aussi le monde social du racisme, de la haine de l'autre, du Narcissisme en acte.  Blake, comme tout poète authentique nous met face à nous-mêmes.
Comment "traduire" une telle démarche?  En rimant?  En cherchant à rendre une "équivalence" formelle?  D'époque en époque, les approches de l'oeuvre évoluent - ainsi des traductions - mais la "fidélité" réside parfois dans le paradoxe.  Blake ne nous démentirait pas: c'est par fidélité au message de "pureté" du "Berger", du Christ, qu'il affronte, terrible "expérience", le "Tigre" de la société, si oublieuse des idéaux et de la vérité qu'elle prétend servir!  Traduire, dans ce cas, ce sera peut-être rendre dans l'autre langue, dans l'inconscient de la langue, l'Autre et l'Inconscient du poème original, servir non la forme mais le CRI, la nécessité, l'urgence, la révolte fondamentale qui détermine les "Chants".  C.E. Ioli s'est pas contenté de comparer les rimes, les rythmes, les interprétations de chaque traducteur.  Elle a d'emblée ressenti la force du souffle Blakien, entre humaine condition de Création Divine - et a su tout ce qui pouvait se perdredans une traduction.  Au-delà des rimes, elle a cherché la véritable "cohérence inérieure" du texe et de sa traduction française.  Son introduction s'ouvre sur un parallèle musical: l'écoute d'un "lied" de Shumann l'incite à comparer, dans le livret du disque le texte original et sa traduction: la différence est consternante: le poème d'Eichendorff, sublimé par le compositeur, compris, "traduit" par lui, se corrompt, s'étiole, perd toute profondeur dans la traduction.  La "lettre" a éteint l'esprit du poème.  Pareil au musicien, le traducteur devrait laisser perdurer LA VOIX DE L'AME que le compositeur sait préserver - et faire passer dans son langage propre.Tout en respectant le sens, il doit pouvoir offrir au lecteur plus que la littéralité - le chant secret du poème derrière les mots, la force d'émotion et de transmission du texte.  C.E. Loli nous invite à "traduire" l'innocence et l'expérience qui fondent toute poésie véritablement puisée à la source de l'âme.

Alain SUIED

Préface au mémoire de C.E. Ioli sur la traduction des Songs de Blake, Université de Bâle.

Pour rappel:

William BLAKE, Les chants de l'innocence et de l'expérience, traduits par Alain SUIED. Paris: Arfuyen,1992-1993.

Voir aussi:



http://www.jose-corti.fr/auteursromantiques/blake.html

http://blockhaus.editions.free.fr/Blake.htm

http://members.aol.com/lshauser2/wmblake.html

http://www.jose-corti.fr/titresromantiques/ecrits-prophetiques-blake.html

http://www.kirjasto.sci.fi/wblake.htm

http://agora.qc.ca/mot.nsf/Dossiers/William_Blake







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