Heidegger avec Sade


Auteur : Alain SUIED


Sade s'est donc arrêté là, au point où se noue le désir à la loi. Si quelque chose en lui s'est laissé reteni!r à la loi, pour y trouver l'occasion dont parle Saint-Paul, d'être démesurément pécheur, qui lui jetterait la pierre ? Mais il n'a pas été plus loin.

Jacques Lacan, Ecrits, Kant avec Sade, éditions Le Seuil.

Voir note

Sade

Les "révolutionnaires" veulent "faire", agir, changer le monde ; les "contestataires" veulent seulement retrouver l'état parasitaire du supposé "paradis" prénatal, voguer dans l'infinité factice de leur narcissisme, profiter du monde bourgeois qu'ils ont reçu en héritage exclusif, comme par exempe les "étudiants" de Mai 68, fils et filles de l'élite intellectuelle et financière mais se présentant comme "marxistes-léninistes" et posant à l'anarchie... Mais les uns et les autres rejoignent - parfois sans le savoir - les idéaux les plus réactionnaires : ceux de la pensée païenne initiale qui constitue le terreau de l'Europe d'aujourd'hui et de ses structures officielles comme de l'anti-judaisme devenu anti-sioniste après avoir inspiré l'antisémitisme de gauche au 19ème siècle et le National-Socialisme...

Mais un problème demeure : que faire de la pensée hébraïque, source niée ou dénigrée de la vision monothéiste et plus largement encore d'une part de l'être occidental ? Contester la loi ? Ce destin pervers a montré son impensé : le maintien de cette même loi...


La pensée-Heidegger permet "d'aller plus loin" (Lacan) : jusqu'à la destruction et non seulement l'oubli de cette "dette" - à travers l'engagement nazi dans les années 1930, puis, après la guerre et la shoah (jamais mentionnée dans son oeuvre), dans la théorisation de la Négation. Le pseudo "retour aux Grecs" dit cela. Heidegger n'est pas, comme Hölderlin, un "pauvre étranger en Grèce" (parole dont nul n'a encore épuisé le sens!) : il propose une histoire négationniste de la pensée occidentale - sans la pensée génésiaque (et sans Sade ? non, en dépassant Sade : son crime est bel et bien inscrit dans le réel...).

Heidegger

On devine ce qui autorise l'existence d'un courant heideggerien "de gauche" - si le "mal" (en l'occurence le "père" fantasmé d'une "horde primitive" très... actuelle) peut être éradiqué, si la contestation peut se transformer en dépassement infini du père (le capitaliste et le mondialiste, qui ont payé les études et le confort et les situations de notables intellectuels), alors l'adoption d'une telle vision peut faire l'impasse sur quelques "détails" dérangeants... et nazis...


Déconstruire est aussi une manière de contester en cannibalisant le Système!...


Le "retour aux Grecs" a pourtant ses limites : il exclut aussi, dans son principe, la pensée chrétienne : certes, le Bavarois dénonçait aussi bien ses confrères juifs que chrétiens, mais a-t-il vraiment jeté le "bébé avec l'eau du bain", oublié aussi Saint-Paul... ou a-t-il "catholicisé" les philosophes pré-socratiques ? Aurait-il "complété" Nietzsche comme les Nazis voulurent le "récupérer" ? Les réponses à ces questions permettraient de souligner la considérable imposture de cette démarche. Nous ne prétendons pas les détenir, mais témoigner de notre intime conviction : le Jésus juif est le meilleur témoin contre la négation heideggerienne - et précisément parce que son destin rencontre la vision grecque et l'intègre... Nietzsche ne fut en aucun cas antisémite et ses attaques virulentes contre le christianisme et le judaisme ne s'abaissent jamais à la haine névrotique d'un Wagner... Et sa vision fort peu conforme des penseurs Grecs a changé de façon durable notre approche de leur pensée sans pour autant l'utiliser à des fins idéologiques ni pour dénier l'apport des autres pensées, asiatiques, indiennes, par exemple... Il est possible de suggérer que la pensée-Heidegger séduit certains sur le mode de la "contestation" - en ce sens elle révèle son temps et se révèle "de son temps", en promettant un idéal idéologique se riant de la Technique (et de l'oubli de l'être, paradoxalement), niant la condition humaine, l'être-là. Un monde et un mode où le principe de réalité est évacué, où le père (le juif fantasmé et... disparu...) est nié et n'a jamais eu lieu. Quitte à nier par la même occasion la violence absolue de la Négation, la violence historique du meurtre de masse et particulièrement de la Shoah, à jamais non-dite...


N'est-ce pas ce déni du déni qui est à l'oeuvre aujourd'hui dans certaines formes d'antisionisme forcené niant l'antisémitisme radical, et l'antichristianisme de certains régimes et organisations islamistes supposés anticapitalistes... par essence, sans doute ? Heidegger avec Sade ? Non, après Sade : une philosophie pour un socius où la perversité a déjà montré sa folie, son absence de "limitations", où la germanité a rejoint l'archaïsme le plus fantasmatique... Un intégrisme bavarois ? La séduction ultra perverse de cette pensée tient dans sa réalisation du déni : la pensée juive n'a pas eu lieu. Nous voilà revenus au lieu païen par excellence : le monde européen d'avant la christianisation... Ainsi, comme dans toute vilaine aventure antisémite ou raciste marquée sans recours de la haine de soi, la pensée-Heidegger (comme certaines oeuvres marquées par le nazisme mais adoubées par l'intelligentsia occidentale, on songe à Genet, à Céline) est en vérité d'abord et pour longtemps une pensée de la déchristianisation, une pensée du 19ème siècle, une pensée de la contestation ultime face à la victoire de la vision biblique à travers les valeurs de Jésus! Une incitation au ressentiment, au déni, à la violence désespérée du refus de l'autre. Le déni de l'Histoire issu des idéologies arabo-musulmanes, de Téhéran à Damas, d'Alger à Gaza, du Golfe à l'Ouzbékhistan n'est-il pas la plus récente illustration de la régression sadique, actuellement obsédée par Israël, mais déterminée à répandre son ultra-violence contre la différence, toutes différences ? Les privilégiés se trouvent toujours plus avides, plus privilégiés et plus négateurs. Sade n'est plus ce qu'il était.



Alain SUIED
Inédit
1er août 2006

_________________________________________________________________________
Note de la rédaction :

Sur cette problématique nous vous recommandons notamment la lecture de l'ouvrage de :
François OST, Sade et la Loi, Paris : Editions Odile Jacob, 2005.

L'auteur, juriste, philosophe, vice-recteur des Facultés Universitaires Saint-Louis à Bruxelles, enseignant également à Genève et à Louvain-la-Neuve, est membre de l'Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique. Dans son ouvrage, il démontre que "Sade passe ving-huit de sa vie à l'ombre de la loi. Il n'aura de cesse, en des milliers de pages d'une écriture sans merci, d'en démontrer l'absurdité et l'injustice. Mais n'est-il pas lui-même l'esclave d'une autre loi, bien plus cruelle que celle de la cité ? Plus qu'une apologie du crime, toute son oeuvre n'est-elle pas une certaine manière de restaurer ce qu'elle nie par ailleurs ? Et que vise au fond cette contestation radicale de l'ordre social, qui défie les régimes politiques, sape les lois de la cité, corrompt les lois de la nature, détourne celles de la logique et subvertit celles de l'écriture ? "







Retour