Utopies du lieu commun


Auteur : Richard MILLER


 



Mesdames, Messieurs, Chers amis,

Nous venons de vivre des événements tragiques : la série d’attentats terroristes qui ont frappé le cœur stratégique des Etats-Unis d’Amérique est un événement dont la portée symbolique est particulièrement forte et nous engage à la réflexion. Lorsque les médias ont apporté au monde la nouvelle de ces attentats, diverses réactions se sont exprimées en Europe, dont la première émanait du président de la Fédération de Russie, avec pour point commun cette pensée : « C’est une atteinte à l’humanité, à la démocratie, à la civilisation ». Il n’est pas fortuit que ce point de vue émane immédiatement du continent européen et que les actes de barbarie, commis notamment à Manhattan, soient considérés comme une atteinte à la civilisation. Les Européens savent de quoi ils parlent : l’Europe n’est pas autre chose qu’un carrefour, et son Histoire l’a montrée tantôt victime de ses propres barbaries tantôt porteuse de barbarie sur d’autres continents et contre d’autres cultures. Elle possède l’expérience de l’Histoire, de ses blessures, de ses interrogations, comme l’Amérique du Nord ne la possède pas encore et est en train de l’apprendre douloureusement en ce millénaire finissant.

Culture. Voici le mot-clé. Au moment même où ces attentats frappent le symbole d’une civilisation, l’Europe, qui s’apprête à un élargissement sans précédent de ses pays membres, s’interroge. Divers colloques, dans notre pays, qui assume pour l’instant la Présidence de l’Union, ont pour point commun une réflexion, une recherche sur l’Utopie, sur l’espace imaginaire et sur les mythes qui fondent notre culture, notre européanité. Voici que s’ouvre à Mons, à l’initiative du CIEPHUM et des Cahiers Internationaux du Symbolisme, les travaux sur Utopies du lieu commun. Le 14 septembre avait lieu à Louvain-la-Neuve un colloque sur des thématiques proches. Les 24 et 25 novembre prochain, à Bruxelles, aura lieu le Colloque « Une Europe de la Création ». A Bruges, plus tard, s’ouvriront des travaux de réflexion sur l’imaginaire et les mythes européens. Il n’est pas fortuit que l’Europe s’interroge sur elle-même, sur ses valeurs fondatrices, et qu’en Europe, ce soit notre pays qui, durant ce semestre de Présidence de l’Union, propose diverses initiatives de recherche et de réflexion sur le sens et le devenir de notre « lieu commun ». Car notre pays sait aussi ce qu’il en est de la complexité multiculturelle et plurilingue, lui qui vit d’une permanente recherche des équilibres institutionnels, des fragiles et nécessaires rapports  communautaires et d’une identité en constante métamorphose. Notre pays, en ces moments symboliques exceptionnels : l’élargissement de l’Union européenne, la présidence belge de l’Union, les attentats terroristes contre les Etats-Unis d’Amérique, l’opposition entre barbarie et civilisation, la résurgence des guerres de religion – qui ont toujours été les plus terrifiantes et les plus meurtrières dans l’Histoire de l’Humanité – montre, par ces interrogations et ces travaux, en quoi le questionnement et la recherche d’une identité en constante métamorphose sont une des caractéristiques essentielles de notre culture commune. Par ce fait, elle ouvre des potentialités dans la recherche d’une voie européenne, qui serait celle de la liberté et de la tolérance, qui serait celle d’une piste tierce au milieu des fatalités, entre d’une part la Pensée Unique et le règne de la Marchandise, et de l’autre le Fanatisme et la régression. Entre le Dieu du Capital, dont les attributs ont été symboliquement visés et abattus ce 11 septembre à New York, et le Dieu terrifiant des intégrismes religieux (de tout bord, disons-le pour ne prêter le flanc à aucune équivoque).

La fin du vingtième siècle et ce troisième millénaire qui s’ouvre devant nous avec ce faisceau de faits, cette équation, auront été marqués par des conflits génocidaires : on vise à détruire la race de l’autre et non plus à conquérir un territoire ou s’approprier des biens, on cherche à faire disparaître l’autre en tant qu’être humain différent de soi.  Ceci est extrêmement pathologique et dangereux.

S’interroger sur le concept d’utopies – et je souligne l’importance du pluriel dans « utopies » - ainsi que sur la notion du lieu commun, dont la formulation montre qu’il existe une dialectique, une double voie, un axe à deux branches dans ce que ce terme recouvre, bref, aussi, par conséquent, un choix éthique à faire entre l’ouverture et la diversité ou la fermeture et l’exclusion, voire la destruction, de l’hétérogène, de ce qui  et de celui qui est différent de nous et de nos valeurs, de notre vision de la réalité, de notre vérité, est un acte profondément culturel et profondément européen.

Car, poser une réflexion, s’interroger, douter, refuser LA vérité pour comprendre et comparer DES vérités, c’est un état d’esprit européen, c’est l’héritage de la démocratie grecque, c’est les prémisses et les fondements de notre civilisation. La manière dont nous réfléchissons, la façon dont nous pensons, le mode sur lequel nous posons des questions, même les plus simples, les plus courantes, sont dépendants et caractéristiques de la culture à laquelle nous appartenons.

L’Europe comme utopies (au pluriel) dont la diversité est gage d’enrichissement de la réalité et d’ouverture, de respect et d’accueil de la réalité de l’autre, ce n’est pas la même chose que l’Utopie européenne. Le Même et l’Unique, le Stable et l’Uniforme peuvent être un lieu commun, dans le sens d’un appauvrissement de la pensée. A l’inverse, ainsi que le reconnaît l’article 151 du Traité de l’Union, révisé à Amsterdam, la diversité culturelle et le respect des différentes langues, cultures, caractéristiques propres à chacun, peuvent, comme la Belgique le montre à travers sa délicate et permanente recherche des équilibres et des identités, entraîner la création d’un lieu commun, dans le sens d’un espace de vie pour tous et pour chacun.

Culture, civilisation, démocratie : voici des mots qui comme ceux d’amour, de liberté, de vie, ont un sens plurivoque, recouvrent des subtilités complexes et multiples, aussi multiples et complexes que chaque vie humaine, que chaque individu. C’est leur indétermination et leur caractère multivoque qui permettent, à partir de la réflexion et du doute, l’invention, la créativité, le progrès. Ces mots sont le fruit d’un processus de conscience. Quand l’homme devient Homme et qu’il se redresse, qu’il se dresse contre la fatalité programmée de la nature purement animale, déterminée une fois pour toutes par un commun schéma de survie, de comportements stéréotypés, il invente de la culture, il se met à penser, à douter, à inventer. Il crée de la liberté. Il invente la démocratie. De la distanciation et du manque, il fait les fondements de la capacité de rencontre et de relation. C’est parce que je suis différent de l’autre que je puis inventer avec lui un mode relationnel. Si je thématise l’autre, si je ne reconnais pas son caractère d’unique et donc de différent, je ne puis entretenir avec lui que des rapports destructeurs et morbides.

Comme l’écrit Jean Servier, dans son ouvrage désormais classique, « Histoire de l’Utopie » (Gallimard, 1991, coll. Folio ; Essais, n° 172) :

« Nous pouvons mieux distinguer maintenant les trois buts que poursuit l’utopie et qui ne sont pas pour autant les moments d’une quelconque perspective chronologique. Elle est prise de conscience de la divergence qui sépare les deux sens du mot Progrès : à la fois chemin qui mène vers la Cité juste et épanouissement de l’homme par les techniques de la matière. (…). L’utopie triomphe dans la certitude du règne de l’homme. (…). L’Utopie est le rêve de l’Occident, de Faust qui, ayant oublié le sens de l’aventure humaine, évoquait en tremblant l’image de son désir et souhaitait en même temps pouvoir la conjurer. (…). Platon proposait de lire dans le grande livre de la cité afin de mieux déchiffrer son homologue, le petit livre de l’homme, car selon lui, les deux textes étaient les mêmes ».

Il faut sans cesse rappeler qu’Utopie signifie étymologiquement « la terre de nulle part », donc un lieu toujours à atteindre. La Cité juste est un lieu commun toujours à atteindre, toujours à créer, à construire et reconstruire. Le fait que ce lieu soit toujours à atteindre maintient l’Homme en chemin, en mouvement, en inventivité, en créativité. Il n’est de réalité plus destructrice que celle qui se donne pour absolue, pour vérité unique, pour terme de l’aventure.

La pensée unique et le meurtre programmé de l’autre sont liés, aussi complémentaires l’un à l’autre que la nuit et le jour. Ils mènent inéluctablement à cette réalité terrifiante et mortifère. Le terme définitif de toute aventure c’est la mort.

Mesdames, Messieurs, Chers amis,

parce que la Mort, c’est l’arrêt définitif des potentialités – que celles-ci soient celles d’un être humain particulier ou d’un être social et collectif -  et que la Vie, au contraire, c’est la capacité à œuvrer, à se métamorphoser, à bouger, à produire du changement, à transcender l’inéluctable,  nous ouvrirons ces travaux sur « Utopies du lieu commun » avec la conscience des enjeux cruciaux qu’ils recouvrent. Je vous remercie de votre attention.

 

Richard MILLER

Discours d'ouverture de la séance inaugurale du Colloque du CIEPHUM « UTOPIES DU LIEU COMMUN », Hôtel de Ville de Mons, 20 septembre 2001.

 

 

 


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