Marlena Braester : du discontinu au continu, un seul continuum


Auteur : Eric BROGNIET



A travers l’expérience du désert, Marlena Braester nous parle d’un creusement de l’humain qui est une expérience spirituelle où le corps et l’esprit, liés, se confrontent à un infini et font face à leur propre finitude. Le désert est d’abord ce milieu physique presqu’inhabitable, où faire concrètement l’expérience de la finitude, de la fragilité, du constat de la dissolution du corps. Il révèle en même temps que cette dissolution du corps une opération de creusement et d’incandescence par quoi, dans l’épreuve, nous mesurant à notre solitude, nous nous débarrassons progressivement de ce qui nous encombre. Le désert, en nous passant à son feu d’astre et de sables, de vent effaçant les contours, les repères, de zénith révélant nos ombres, suscite en nous une soif brûlante, fait se lever un appel dévorant :

           
                                   « chaos qui se retourne sur lui-même

                                   la lumière se concentre

                                   efface les ombres

                                   Les voix se concentrent

                                    Effacent les échos ».
 

Du chaos aux échos, il y a dans le retournement langagier lui-même signalement du retournement opéré, à travers le langage, dans la conscience de celui qui parle. Nous voyons alors un espace de l’indifférencié, de la privation portée à son comble et qui, par là même, fait surgir le noyau de l’infracassable, relance un accord en creux. Marlena Braester nous parle en un poème dense où la redite, la répétition du même, l’accumulation, mais aussi l’économie verbale témoignent de ce creusement de l’Etre qui, tout à coup, culmine, éblouit, conjure et purifie la vision, suscite la rencontre avec soi et le monde. Ajouter du privatif au privatif ou accumuler le même et le même, processus paradoxal, dont ont toujours témoigné les mystiques et dont le paradoxe permet la sortie de l’état de manque :

 

 « Vers
le face à face

dénués de visage

les regards

 
Lignes se brisant
l’une l’autre
s’annulant
géométrie dans l’air
 
les regards avancent
jusqu’à ce qu’ils rencontrent
la nuit
 
d’un seul regard
annulée
la nuit ».
 

            De ce corps à corps avec soi-même, par l’expérience concrète du désert, le poète sort désangoissé. Il faut songer ici à l’étymologie du mot : « expérience », ou en latin « ex-periri », sorti des dangers… Le poète, ayant mesuré chaque arpent de son non-lieu, le non-lieu, s’abolissant lui-même, devient lieu d’acquiescement et lieu habitable . Habitable dans la fragilité, la métamorphose ou l’éphémère assumés.

 

Cette leçon essentielle du désert, à laquelle le poète s’attache dans « Oublier en avant »[1] avec une grande maturité d’expression, avait été amorcée, pressentie dans deux de ses livres précédents. Comme dans une œuvre abstraite, mais aussi profondément phénoménologique, diverses figures de son discours poétique s’articulaient déjà de manière oxymorique : les couleurs blanche et noire, la parole et le silence, la nuit et le jour, la vision et la cécité, les voyelles et les consonnes, la ligne d’horizon et le cercle, l’œil et la bouche, le stable et l’instable, la présence et la perte, qui toutes se déclinent en images et figures complémentaires d’une recherche du sens. En quoi cette écriture traduit bien la position ontologique post-moderne qui est la nôtre : il faudra sortir du « je », du jeu des apparences à travers une scrutation quasi hallucinatoire de ses composantes, pour déboucher sur la seule position qui vaille : celle de l’errant, d’un marcheur, poreux et perméable à un univers de signes en constante mutation, ce que traduit bien le rapport de deux images essentielles : celle de la pierre et celle du sable. L’encre d’Albert Woda qui sert de frontispice à son dernier livre en date traduit parfaitement cette attitude[2].

 

Dans « La voix, elle »[3], son premier recueil, le premier poème dit bien que la profération n’est nullement une « prise de parole » mais une approche kaléidoscopique d’un réel aux multiples potentialités :

 
                                   « entrez

                                   dans l’abîme de la porte

                                   (…)
                                   entrez

                                   profils pleins

                                   profils creux

                                   (…)
                                   profils tombés

                                   dans l’espace éclaté

                                   de toutes les portes »

 

Face à une réalité (le jour, le paysage, la chambre, les murs, la claustration e.a.) qui s’avère inquiétante, étouffante, le poète écoute « monter » la nuit, entend sourdre le rêve et écoute aussi « gouttes de solitude vivante — la chair ». Si le rêve est circulaire, déjà, comme le sera la bouche et la parole en forme de cercle dans son second livre, « Absens »[4], c’est par une opération de magie paradoxale que l’être proférant cherche l’échappée belle :

 
                                   « loin dans le miroir

                                   Sous un front d’ombre

                                   Laisser le sommeil entr’ouvert

                                   Vert le rêve descendant

                                   Des miroirs ouverts

                                   Errantes odeurs d’une autre mer

                                   L’ombre traverse l’ombre

                                   Du rêve circulaire

                                   Loin dans le miroir »

 

Soyons attentif dans ce poème à un procédé de répétition musicale, à un doublement de certaines séquences du vers, de l’unité phonétique ou de mots entiers, qui, de manière assez fréquente chez l’auteure, sont présents, non par pur effet gratuit, mais par opération langagière consciente dont le but est d’ouvrir à l’intérieur même du discours poétique ces « portes » dont elle nous parlait. Les phonèmes peuvent dans un même texte donner lieu à plusieurs catégories musicales et à des phénomènes de gémination qui permettent une lecture à sens ouvert, et donc à la parole d’explorer en cascade toutes les potentialités qu’elle découvre, suscite, révèle ou provoque. Nous sommes donc face à une certaine forme de glossolalie, dont la fonction prophétique (proférante, proliférante) est attestée depuis toujours. Casser le noyau de la langue pour laisser ses particules se recombiner selon des sens neufs, voilà bien un acte de mise au monde et une opération de conjuration du linéaire, du fermé, de l’unique.

 

L’impression de sécheresse que la poésie de Marlena Braester peut donc donner lors d’une lecture initiale se trouve ici démentie par un système de signes et des procédés linguistiques cohérents et musicalement riches, par un système métaphorique dont nous signalions plus haut les correspondances, et enfin par le rapport établi entre ces outils d’expression et la lecture du monde qu’ils induisent.

 

L’un de ses livres les plus aboutis, selon moi, est « Absens ». Il rèvèle un procédé de composition intéressant : chaque poème est placé sous le signe d’une lettre de l’alphabet, de A à Z. Il s’agit d’un seul poème, toutefois. Où deux personnages sont reconnaissables. Si seul le narrateur parle, il parle aussi d’un autre qui parle et qui se tait :

 

« Et pourtant il disait quelque chose. Il parlait. On se parlait. (…). La nuit tombe, d’un mot à l’autre, de syllabe en syllabe. (…) Seul le blanc résiste au noir. Qui s’amasse. Jusqu’où       ».

 
Le poème finira par : « — Je n’ai rien dit ».
 

Il y a quelque chose à la fois de Beckett  (L’innommable) et de Munch (Le Cri) dans ce texte. L’écriture y est à la fois plus narrative et pourtant blanche. La réalité y est sans cesse percolée par l’onirique. Ce poème dramatique possède une unité de ton et un rapport entre le langage et le visuel qui le prédestine à la mise en scène, au théâtre. Le blanc et le noir, comme la bouche et le cercle sont des métaphores de la présence/absence. Là aussi, ce qui viendra du sens (ab-sens) ne proviendra pas de la présence ni de l’absence mais du couple qu’ils forment l’un et l’autre : à la fois couple dans la relation du narrateur, mais couple à l’intérieur de chaque personnage, puisque ceux-ci sont sans cesse en train de parler et de se taire, de se taire dans la parole et d’inséminer leurs silences. Tout dans le travail relationnel ici décrit est marqué au sceau du privatif ; l’éloignement est nécessaire pour se donner de la perspective. Dé-crire, dé-lier, dé-lire : tout travail sur la langue, comme tout travail sur la communication de soi avec soi, ou de soi avec l’autre passe par cette -pense. Le cercle et la ligne d’horizon sont ici deux des figures métonymiques majeures de cette démarche :

 

« Autour de la bouche la même ligne blanche, à peine visible, resserrée, un cercle qui se ferme de plus en plus.

Le temps passe dedans son corps
Dehors — le corps qui fait mal
Et il se tait avec les mots. Il efface des sens, il n’en reste aucun.
Sans ce corps
Il reste des signes.
Dehors — une voix
Plusieurs voix
Des voix dedans la voix
voix dedans
voix dehors »
 

Avec son dernier livre publié, « La lumière et ses ombres » nous assistons à l’émergence d’un univers moins bicolore que dans les précédents. A la suite de l’expérience du désert, le regard porté par le  poète sur le monde est plus ouvert à la couleur et à la transparence. Comme s’il y avait là émergence d’une ontologie de la réconciliation. Mais réconciliation non dans l’unité linéaire, plutôt dans l’ouverture :

 
« La transparence déjà
 
Mais
La lumière avance
Dans l’épaisseur diffuse
L’onde se casse
 
Et une couleur est née
A peine un éclat
Sans nom encore
D’autres éclats aux angles indécis
Se jettent
Hors la transparence
 
Sous la calme tempête de la
Résonance
Le langage naît
Des couleurs inarticulées
Graves puis aiguës
 
La transparence
Ne se posera pas sur le
Discontinu »
 
Le dedans du regard révèle les potentialités du monde : les syncopes ne s’opposent plus au continu.


Eric BROGNIET

Namur, 10 septembre 2006. 
Cet essai fait partie de la prochaine livraison de la revue CONTINUUM qui consacrera dans ce numéro un dossier relatif au poète.


Eric Brogniet, Marlena Braester, Christian Hubin, André Braester
© Maison de la Poésie et de la Langue française, 2006.

[1] Oublier en avant. Remoulins-sur-Gardon : Editions Jacques Brémond, 2002. Prix Ilarie Voronca 2001.
[2] La lumière et ses ombres. Remoulins-sur-Gardon : Editions Jacques Brémond, 2006.
[3] La voix, elle. Paris : Editions Caractères, 1993.
[4] Absens. Paris : Editions Caractères, 1996.

 

 



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