Le bon usage, par André Goosse


Auteur : André Goosse


LE BON usage   1936-2011   par André Goosse       Le bon usage naquit en Belgique il y a soixante-quinze (ou septante-cinq ans), à la suite d’une série de hasards, d’abord de mauvais augure : l’auteur était un inconnu ; le livre fut refusé par l’éditeur namurois de manuels scolaires qui l’avait commandé, puis par d’autres maisons bien implantées en Belgique. Grâce à des intermédiaires éclairés, surtout au généreux Fernand Desonay, jeune professeur à l’Université de Liège, le manuscrit sortit du tiroir où il avait été relégué et fut publié en 1936 dans une petite ville wallonne, Gembloux, par un imprimeur consciencieux, éditeur occasionnel de livres d’intérêt local, Jules Duculot.   Aux grandes surprise et déception de l’auteur, Le bon usage ne fut pas accueilli dans l’enseignement secondaire, pour lequel il avait été écrit. En revanche il a trouvé assez vite un public non prévu que ne rebutaient pas les 704 pages et un titre hors du commun, le public auquel s’adressait le quotidien belge (qui, rencontre frappante, publiait tous les jeudis pour ses jeunes lecteurs les aventures dessinées par un autre inconnu, dont la signature, Hergé, a eu aussi un bel avenir) où a paru le premier compte rendu, très chaleureux. Ce public comprenait sans doute des enseignants (mais non pas des enseignés), mais aussi des gens à qui on n’avait pas pensé, qui, soucieux de leur manière d’écrire ou curieux des faits de langue, ont été satisfaits d’avoir sur leur bureau, à côté du dictionnaire, cette grammaire qui allait au-delà des rudiments et généralités des manuels scolaires, qui, en particulier, répondait avec clarté, précision et pertinence à des questions concrètes que se posent les usagers, ainsi, d’ailleurs, qu’à des questions moins pratiques que se posaient les lecteurs intéressés par le pourquoi et le comment. Pour tous, l’agrément et la clarté étaient renforcés par une typographie parfaite.   Les spécialistes du langage, dans les milieux universitaires, ont pris part aux louanges et ont joint des conseils, notamment, un autre professeur de Liège, Maurice Delbouille, pour la bibliographie qui manquait dans la première édition.   Qu’offrait-on en France à cette époque au public non spécialisé, en dehors des manuels scolaires et de la Grammaire de l’Académie française (très élémentaire – 238 pages de texte – et vivement critiquée) ? Presque uniquement des répertoires de fautes fondés sur une logique étriquée et sur un conservatisme figé (parfois depuis le xviie siècle), dont le dictionnaire de l’Académie française était l’organe officiel. Grevisse, qui, d’une façon générale, n’avait rien d’un révolutionnaire, avait ajouté au titre du livre « en concordance avec la 8e édition (qui venait de paraitre) du Dictionnaire de l’Académie française », formule disparue par la suite, Grevisse constatant qu’il était souvent en discordance, parce qu’il se fondait sur l’usage réel, celui qu’il observait sous la plume des écrivains, académiciens compris. Cette conception, rare en France, ne l’était pas en Belgique, où on l’observe déjà chez d’autres grammairiens, pour des faits particuliers, mais elle a été systématisée par Grevisse.        Le livre assez rapidement épuisé, une deuxième édition, augmentée de 70 pages, enrichie d’additions et de nouveaux exemples, parut en 1939. La guerre retarda la troisième jusqu’en 1946, avec de semblables enrichissements et compléments (952 pages). Le grand changement n’est pas dans le contenu, mais dans l’audience nouvelle que l’ouvrage a obtenue, la double audience nouvelle.   La première est géographique et l’agent principal a été André Gide. Très attentif aux particularités de la langue française, il avait entamé une série d’articles à ce sujet dans le Littéraire (supplément du Figaro). Les ayant lus, Grevisse lui envoya son livre à tout hasard. Le 8 février 1947, Gide écrivit ces lignes : « M. Grevisse répond à toutes les questions flottantes ; y répond si pertinemment que je n’aurais qu’à le copier pour satisfaire aux inquiétudes et aux doutes de mes plus scrupuleux correspondants. Je les invite à s’adresser directement à ce remarquable ouvrage. »   À cetteinvitation ne répondirent pas seulement les lecteurs du Littéraire, mais aussi beaucoup de Français et d’autres que des Français. Bien des écrivains et d’inspirations très diverses (Brassens compris) ont exprimé l’intérêt et/ou le plaisir qu’ils ont trouvés à consulter Le bon usage. Et le grand public a suivi. C’est alors que Le bon usage a trouvé son audience hors de Belgique. Il est plaisant de rappeler que Gide répondit à Desonay, qui lui reprochait d’avoir tu la nationalité de Grevisse : « C’est pour le servir, et en considération […] de l’esprit de clocher qui distingue mes compatriotes. » Cette réputation élargie est en quelque sorte entérinée par l’article Grevisse dans la deuxième partie du Petit Larousse. Dans une interview de Mitterrand, on voit distinctement Le bon usage dans une bibliothèque derrière le président.     La deuxième audience nouvelle, c’est parmi les linguistes. Grevisse ne s’est jamais considéré comme l’un des leurs et il n’avait envoyé son livre qu’à un seul, Ferdinand Brunot, qui répondit aimablement, et qu’à une revue spécialisée, Le français moderne, où Jacques Damourette, un des deux auteurs d’une grammaire très originale et très copieuse (sept volumes), loua les qualités du Bon usage. Mais c’était à la fin de 1939, à la veille d’une période où les frontières étaient des obstacles pour les échanges intellectuels. C’est surtout à partir de la 5e édition que Grevisse envoya son livre aux principales revues de linguistique, en France, en Allemagne, en Suisse, en Grande-Bretagne, en Suède, aux états-Unis ; les louanges furent générales, et les lecteurs nombreux à acheter un ouvrage qu’on leur présentait comme un outil indispensable. Deux faits : tout un colloque à Gand le 31 mai 1985 sur Le bon usage ; une thèse publiée en Allemagne en 1986, avec le sous-titre Sur l’histoire d’un phénomène (Zur Geschichte eines Phänomens). Une confidence émouvante : dans la Pologne communiste, un professeur d’Université consacrant un mois de son traitement à l’achat du Bon usage.       Pendant la période où la linguistique accentua sa scientificité, un ouvrage d’un grammairien qui ne se dit pas linguiste n’est guère à la mode, surtout s’il décrit surtout la langue écrite quand on ne considère que la langue parlée comme digne de science, àcela s’ajoute le titre, pris abusivement comme un slogan autoritaire. Maintenant que la langue écrite est redevenue objet légitime pour une étude scientifique, une description comme celle du Bon usage contient des renseignements utiles, même pour des ouvrages d’une doctrine tout à fait novatrice.     Les faits qui viennent d’être évoqués sont en partie postérieurs à la mort de Maurice Grevisse (en 1980). Il avait désigné publiquement son gendre, André Goosse, comme son successeur, son dauphin, disait-il. Celui-ci s’est efforcé de maintenir les principes fondateurs du Bon usage, tout en les adaptant à des besoins en partie nouveaux.   La doctrine linguistique sous-jacente, qui était normale en 1936, n’avait été revue que de façon partielle et peu visible par Grevisse. Il fallait la faire évoluer sans que soit perdue la clarté qui était une des qualités de l’ouvrage en fonction du public auquel il s’adresse, les linguistes y étant minoritaires. Cela implique une grande prudence dans la révision de la terminologie alors que les définitions ont été souvent refaites.     La démarche est restée la même : observer, décrire, conclure ou, de préférence, permettre au lecteur de conclure, expliquer éventuellement.   La langue des auteurs classiques, très souvent cités par Grevisse, est trop différente de l’usage actuel pour représenter celui-ci. Il est arrivé qu’une règle soit illustrée par un exemple classique qui a dû être corrigé pour cela. La place des classiques est dans les historiques : notamment pour montrer qu’un usage aujourd’hui contesté existait déjà alors, mais aussi pour que l’on comprenne ceux qu’on lit ou joue encore, qui sont encore matière d’enseignement.   Les attestations (ordinairement dans un caractère plus petit que le reste) sont plus nombreuses que dans les ouvrages analogues. Elles permettent de montrer clairement en quoi consiste le phénomène étudié, de caractériser sa vitalité, de décrire ses caractères stylistiques. Le grammairien n’impose pas des jugements péremptoires, personnels, a priori, ou purement traditionnels : il ne répond pas à des affirmations par d’autres affirmations ; il prouve. Il permet au lecteur de choisir en toute conscience selon la nature de la communication, de distinguer ce qui est rare, archaïque, littéraire, courant, familier, populaire, régional, etc. Pour cela il ne suffit pas d’aligner des citations ; il faut tenir compte de la provenance d’un auteur, de sa façon d’écrire, de la destination du livre, du contexte où apparaît la construction. Cela relativise davantage la notion de norme. L’oral n’est pas absent, mais il est difficile de le traiter de manière systématique, sauf pour les faits de large diffusion.   Parmi les auteurs vivants qui se sont ajoutés récemment se trouvent Houellebecq, Assouline, Muriel Barbery, qui a fourni l’épigraphe de l’édition nouvelle-née (pour reprendre un cas où l’usage reste indécis), Carrère, de Cortanze, Debray, Alexandre et Pascal Jardin, Pennac, Danièle Sallenave, éric-Emmanuel Schmitt, Michel Serres, Van Cauwelaert, etc. Il y a aussi des auteurs non français : des Belges comme Adamek, etc. Ces citations sont là pour montrer que telle construction assez rare reste vivante au xxie siècle, quel est le choix dominant quand il y a alternative, etc., mais aussi pour présenter les innovations de l’usage, d’ailleurs moins nombreuses, moins visibles et surtout moins brusques que les nouveautés lexicales.   Grevisse limitait à peu près à la Belgique les indications, d’ailleurs peu nombreuses, sur les variations dans l’espace. Il convenait de tenir compte de cet aspect, les destinataires du livre s’étant géographiquement fort étendus. Il fallait élargir d’abord à la France, parce que ce que l’on désigne ordinairement sous la désignation de belgicismes s’observe souvent, à des degrés divers, au-delà des frontières belges, mais surtout parce qu’il y a des régionalismes proprement français, ce dont on n’a pris qu’assez récemment conscience (et surtout pour le lexique). Les dictionnaires courants, comme le Petit Robert incorporedes belgicismes, helvétismes, québécismes sans se préoccuper de leur existence dans l’Hexagone. Le bon usage est une des rares grammaires à manifester son intérêt pour les faits diatopiques, comme on dit aujourd’hui. Et le français pratiqué dans les anciens pays jadis colonisés ? demande-t-on parfois. Les répertoires publiés sont des lexiques, ce qui n’est pas du ressort de la grammaire ; les faits grammaticaux existent, mais leur caractère marginal rend difficiles l’incorporation, la description, l’explication.   Conclusion. Il y a eu d’autres grammaires du français qui ont connu un succès attesté par des rééditions, parfois nombreuses, mais le texte était rarement modifié. Soixante-quinze ans est une longévité rare et plus encore le fait que chacune de ces quinze rééditions était différente quant au contenu. Et ce contenu souvent il ne se trouve que là.         André GOOSSE   Le 26 septembre 2011 (texte revu le 27 octobre 2011)   La publication de ce texte dans la revue Sources fait suite à la conférence donnée par André Goosse à la Maison de la Poésie le 17 novembre 2011.     Commande et renseignements: http://superieur.deboeck.com   Le bon usage version électronique: www.lebonusage.com

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