Achille Chavée (1906-1969)


Auteur : Eric BROGNIET


 

CHAVEE : UN POETE, UNE FIGURE EMBLEMATIQUE DU SURREALISME, DU HAINAUT ET DE LA WALLONIE…

 

 

Achille Chavée est né le 6 juin 1906 à Charleroi. Il est décédé à La Hestre (La Louvière) en 1969. Son enfance le voit grandir au sein d’une famille catholique aisée. Enfant difficile, rebuté par la discipline, il passe ses jeunes années au Séminaire Saint-Roch, à Ferrières, où il se distingue par son indiscipline et son arrogance. Il poursuivra ses études à Nivelles et à Mons (ville d’une certaine bourgeoisie intellectuelle, dont l’atmosphère contraste, par son caractère de notables, avec La Louvière, foyer ouvrier du Hainaut). A l’Athénée de Mons, il rencontre le futur poète Fernand Dumont, qui exercera sur lui une influence déterminante. Elu président de la Jeune Garde wallonne et président du Conseil général de l’Union fédéraliste wallonne, il milite activement en faveur d’une autonomie de la Wallonie sur les plans culturel et économique. Il terminera, en même temps que Dumont, une licence en droit à l’ULB et s’engagera dans une carrière d’avocat.  A cette époque, Chavée, qui écrit en 1931 une Ode à la Wallonie, est en effet  déjà convaincu par le régionalisme culturel : Wallonie, ô terre de travail/Mineur race géante/Qui fouille ses entrailles/Wallonie ô terre indépendante/Franchimont, dans la mort/Liège dans la bataille/Wallonie ô terre d’espérance/Qui ne peut pas mourir tant que vivra la France, écrit-il un demi-siècle avant que d’autres ne publient un Manifeste pour une culture wallonne controversé et que la Belgique ne soit fédéralisée. Il est très tôt un poète socialiste et un homme de gauche.

 

 

 

En 1932, Chavée est très impressionné par l’aspect insurrectionnel des grèves. Solidaire du combat ouvrier, le jeune avocat qui rêve de justice sociale, de liberté littéraire et politique, découvre la poésie d’André Breton, fondateur avec Soupault et Aragon du mouvement surréaliste français. La véritable entrée en littérature de Chavée a lieu le 29 mars 1934 lorsqu’il lance, à Haine-Saint-Paul, avec ses amis Lorent, Parfondry et Ludé le groupe surréaliste hennuyer Rupture. Aux fondateurs se joignent rapidement des figures aujourd’hui connues de la littérature belge : Lefèvre, Havrenne, Dumont et l’écrivain-mineur de fonds, Constant Malva, qui incarne au sein du groupe la conscience populaire.


Le groupe Rupture en réunion chez Fernand Dumont, le 08.05.1938

Rupture, avant d’être un mouvement littéraire, est d’abord un groupe révolutionnaire, qui se fixe pour tâche de lutter contre toutes les injustices et pour objectif de dynamiter l’ordre social qui les favorise. Rupture vise à « la libération totale de l’homme par celle de la création poétique et la transformation de la société par la révolution politique et sociale ». L’année suivante, Chavée publie Pour cause déterminée, qui traduit à la fois sa révolte et la situation de malaise social qui prédomine déjà dans le Hainaut. Le groupe organise cette même année 1935, à La Louvière, la première grande exposition surréaliste mondiale. Dès ce moment, et avant de devenir l’auteur d’une des plus grandes œuvres poétiques contemporaines, Chavée a fait la synthèse de son personnage : politique et surréaliste, intransigeant quant à la liberté et à la pureté de l’idéal, Chavée, à travers son engagement dans la poésie et le surréalisme, croit fermement que ceux-ci sont les outils incontournables d’une «  nouvelle déclaration des droits de l’homme ». Jean-Pierre Vander Straeten précise que « cette déclaration (de foi), qui se fera sous le sceau de l’humour jusqu’à la dérision, s’inscrira d’abord sur le papier par le recours, parfois élevé au rang de système, de l’écriture automatique (libération des contraintes) et, bien sûr, sur le terrain, dans le combat mené contre les forces conservatrices des susdites traditions. » Sur le terrain : Chavée, le trotskyste, part pour la Guerre d’Espagne avec les Brigades internationales en 1936. Rentré d’Espagne, il perd sa mère, avec laquelle il entretenait des relations privilégiées et complexes, met fin au groupe Rupture et relance avec Fernand Dumont un autre mouvement : le Groupe surréaliste du Hainaut. Au moment de la guerre de 40, Chavée a publié quatre recueils : Pour cause déterminéeLe Cendrier de Chair, Une foi pour toutes et La question de confiance. Pourchassé par les rexistes, il doit se cacher ; une famille d’ouvriers mineurs l’héberge. Dumont aura moins de chance : arrêté et déporté, le poète de La région du cœur meurt au camp de concentration de Bergen-Belsen. A la fin de la guerre, Chavée lance avec Pol Bury le groupe Haute Nuit, dont certains tracts sont restés célèbres comme celui qui s’en prend à la laideur moderniste de la nouvelle gare de Mons… et dont on appréciera la chute :

 

 

 

Nous réclamons une gare humaine. Nous demandons que nos yeux soient protégés. Nous avons droit à un décor agréable. Nous ne sommes pas des robots. Gardez votre architecture officielle dans vos archives officielles… Et si vous voulez absolument construire des gares, occupez-vous du Sahara, il y a de la place et il n’y a personne.

 

 

 

Que dirait-il aujourd’hui de l’état des friches industrielles, d’un paysage rongé par la lèpre des résidus d’un capitalisme forcené ? Par une gestion de l’espace et du territoire défaillante, avec pour effet la multiplication cancéreuse des zones de non-droit ?

   

Chavée a toujours été un acteur de terrain, un animateur : durant les années 50 et 60 Phantomas, Schéma, Cobra et enfin le Daily Bul  pourront compter sur lui, en tant qu’initiateur ou sympathisant. A la fin de sa vie, Chavée, confronté à la déliquescence du stalinisme et du communisme, glisse vers des formes plus méditatives, introverties et quasi orientalistes, comme en témoignent, en 1961, L’éléphant blanc, Laetare 59 ou les aphorismes de Décoctions parfois proches de l’esprit d’un Michaux : Il est nécessaire de persévérer pour aboutir à l’échec, Chasse le naturel, il revient à vélo, La valeur n’attend pas le nombre des idées,  ou encore cet ultime aveu : Silence, Chavée, tu m’ennuies


Lavoir à charbon de Binche

 

   


Le surréalisme hennuyer est né dans les années de crise d’un monde qui, de la boucherie de 14-18 à la montée des fascismes et du capitalisme sauvage des années 1930 et à la seconde guerre mondiale, cristallisent toutes les contradictions du monde dont nous sommes aujourd’hui les acteurs.  « L’après-guerre verra la mort lente de cet âge d’or des lettres poétiques comme si l’âge d’or retrouvé d’une société qui repart sur de nouvelles bases, c’est-à-dire le plus souvent sur… des ruines, devait fatalement étouffer toute velléité artistique de grande valeur », écrit Vander Straeten. Chavée, le vieux Peau-Rouge qui ne marchera jamais dans une file indienne comme il aimait à se définir, ce Wallon de cœur et d’actes, convaincu que la Wallonie restait terre de révolte et de poésie, terre surréaliste, nous incite, cent ans après sa naissance, à prendre de nouveau position, une position de rupture avec l’ordre nouveau et les injustices qu’il engendre, avec le fatalisme et les ruines, avec le brouillard des compromissions et de la lâcheté. La révolution en actes et en esprit reste plus que jamais d’actualité.

 

 

 

Eric BROGNIET

 

 



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