Petite histoire de la poésie russe moderne


Auteur : Christine Zeytounian


  Le poète russe, on le sait, est plus qu’un poète. La poésie a longtemps été l’élément moteur de la littérature russe, c’est moins vrai aujourd’hui, mais en dépit d’une certaine marginalisation, la poésie continue d’occuper en Russie une place plus importante que sous d’autres latitudes. Impossible de retracer toute l’histoire de la poésie russe, ni même toute l’histoire de la poésie russe contemporaine en quelques traits. Cette présentation a pour objet de poser un certain nombre de jalons et d’esquisser quelques croquis d’un paysage aussi vaste que varié. L’unité de ce paysage est d’ailleurs sujette à caution, on observe aujourd’hui une multitude d’îlots poétiques qui communiquent difficilement entre eux et entre lesquelles la navigation n’est guère aisée. Et cet état résulte d’une histoire riche en bouleversements. Les grandes lignes sont bien connues du spécialiste, mais pas forcément du public même très éclairé. Qu’il me soit donc permis de rappeler brièvement ce qui a précédé la période soviétique. La littérature russe moderne se forme au cours du dix-huitième siècle, suite aux réformes linguistiques et grammaticales initiées sous Pierre le Grand et parachevées sous Elisabeth par Mikhaïl Lomonossov. C’est Nikolaï Karamzine, à l’aube du dix-neuvième siècle, qui fixe la langue littéraire moderne. L’âge d’or de la poésie s’annonce bientôt, dont Gavriil Derjavine et Vassili Joukovski sont les précurseurs ; il est dominé par la figure tutélaire et pratiquement divinisée d’Alexandre Pouchkine. D’autant plus nombreux seront ceux qui souhaiteront, jusqu’à aujourd’hui et toujours en vain, le jeter par dessus bord du bateau de la modernité. La mort en duel de Pouchkine en 1837 marque la poésie d’une empreinte tragique, que renforce quatorze ans plus tard le sort identique de Mikhaïl Lermontov. Dans les décennies qui suivent, la prose prend le pas sur la poésie, qui se fait populiste avec Nikolaï Nekrassov. Emerge cependant la figure majeure de Fiodor Tioutchev. Sans oublier celle d’Afanassi Fet, adepte de l’art pour l’art.   La poésie connaît à nouveau une expansion éblouissante à l’âge d’argent, qui commence vers 1892 et se poursuit jusqu’aux années 20, riche en nombreux courants dont les principaux sont le symbolisme, le futurisme et l’acméisme. Dmitri Merejkovski, fondateur du symbolisme russe, proclame « la fin de l’époque du positivisme étouffant et morbide ». Les principaux adeptes du mouvement sont Fiodor Sologoub, Zinaïda Hippius, Viatcheslav Ivanov (première génération de symbolistes, également appelés « décadents »), Valery Brioussov, Konstantin Balmont, Alexandre Blok et Andreï Biely. Ils sont beaucoup plus mystiques que leurs collègue belges et français. Selon Viatcheslav Ivanov l’art doit transformer la réalité. Maximilian Volochine est proche des symbolistes et on peut retrouver des échos symbolistes dans les premiers poèmes de Marina Tsvetaieva. Les symbolistes appellent de tous leurs voeux une révolution de l’âme. Le futurisme arrive en Russie après 1910 et préconise quant à lui une révolution de la forme. A la différence du futurisme italien, il n’est ni militariste ni anti-féministe, mais plutôt anarchiste. Il commence par la provocation mais aboutit à un important travail sur les mots. Vladimir Maïakovski et Velimir Khlebnikov en sont les représentants majeurs, sans oublier David Bourliouk, Alexandre Kroutchenykh, Elena Gouro ou encore Igor Severianine fondateur d’un sous-courant egofuturiste.  Boris Pasternak fait lui aussi partie du groupe futuriste Centrifuge. L’acméisme, du mot grec acmé qui signifie sommet, est fondé en 1913 par Nikolaï Goumilev. Il veut poser un regard neuf sur le monde et exige plus de rigueur. Une révolution de l’esprit en quelque sorte. Anna Akhmatova et Ossip Mandelstam sont les acméistes les plus célèbres et, avec Khlebnikov, les poètes qui ont sans doute le plus marqué la nouvelle vague poétique contemporaine. Parmi les autres mouvements poétiques, citons le clarisme de Mikhaïl Kouzmine et la poésie paysanne avec Nikolaï Kliouev et Sergueï Essenine, ce dernier participe également au mouvement imaginiste. Mentionnons en passant le biocosmisme, le luminisme, le fouisme et les nitchevoki, variante russe du dadaïsme. La révolution de février est accueillie avec enthousiasme par les poètes comme par la majorité de la population. Cependant la prise de pouvoir par les bolcheviks en octobre 1917 et la terreur qui suit dissipent les illusions. De nombreux ateliers littéraires sont ouverts à l’intention des ouvriers dans le cadre du Proletkult. Mais la tentative de créer une littérature prolétarienne échoue : la plupart des poètes prolétariens sont tout simplement mauvais, voire ridicules. Maïakovski quitte le futurisme pour fonder en 1922 le LEF qui veut promouvoir un art utilitaire. L’effervescence littéraire s’achève bientôt. Une période noire commence. Alexandre Blok sombre dans la dépression et meurt en 1921, Nikolaï Goumilev est arrêté et fusillé la même année. Sergueï Essenine se suicide en 1925. Vladimir Maïakovski met fin à ses jours en 1930. L’Oberiou, absurdiste et surréaliste,  est le dernier groupe poétique libre, fondé en 1927 par Daniil Harms, Alexandre Vvedenski, Nikolaï Zabolotski et Nikolaï Oleïnikov. Leur apolitisme ne les sauvera pas. Vvedenski, Harms et Oleïnikov mourront en détention, Zabolotski passera de longues années au goulag. Bien d’autres poètes seront arrêtés et disparaîtront dans les camps durant la période stalinienne, notamment Ossip Mandelstam. En 1932, suite au décret du Comité central du Parti « sur la reconstruction des organisations littéraires et artistiques », toutes les organisations littéraires sont dissoutes. L’Union des écrivains est créée qui prône une idéologie unique : le réalisme socialiste. La littérature russe se scinde en deux pour une période de soixante ans : littérature soviétique d’une part et littérature de l’émigration et de la clandestinité de l’autre.   Parmi les poètes émigrés on retrouve Zinaïda Hippius, Dmitri Merejkovski, Konstantin Balmont, ainsi que Ivan Bounine, Vladislav Khodassevitch, Gueorgui Ivanov, Sacha Tchiorny et Marina Tsvetaieva qui reviendra par la suite en Union Soviétique où elle sera acculée au suicide. Une nouvelle génération de poètes se forme à Paris avec Dovid Knout et Boris Poplavski, Alexandre Guinger, Anna Prismanova et Iouri Odartchenko. On retrouve des écrivains et des poètes russes partout dans le monde, et  jusqu’en Chine. Pour ceux qui n’émigrent pas et parviennent à échapper aux arrestations sans pour autant courtiser le régime, les traductions et la poésie pour enfants constituent souvent les seuls refuges. Un léger relâchement de la censure est observé durant la guerre qui permet la publication de quelques poèmes d’Anna Akhmatova. Mentionnons aussi l’oeuvre d’Olga Bergholz qui vécut le blocus de Leningrad. Mais la censure se renforce dès 1946. Quant aux poètes reconnus par le régime stalinien, la plupart présentent aujourd’hui un intérêt plus historique que littéraire. Après la mort de Staline en 1953, le dégel sera marqué par le succès sans précédent de poètes « parlant vrai » dont Evgueni Evtouchenko, Andreï Voznessenski et Bella Akhmadoulina sont les plus connus. Ces trois auteurs font toujours partie du paysage poétique actuel. A l’époque, ils réunissent des stades d’auditeurs enthousiastes. C’est aussi la période des bardes, Alexandre Galitch, Boulat Okoudjava, Vladimir Vyssotski, qui chantent leurs poèmes en s’accompagnant à la guitare. Les oeuvres d’Anna Akhmatova, Marina Tsvetaieva et Ossip Mandelstam sont enfin publiées. Des groupes poétiques et littéraires non officiels s’organisent dans des appartements et des petites salles de club. Ainsi le groupe Lianozovo à Moscou qui regroupe Evgueni Kropivnitski, Henri Sapguir, Igor Kholine et Vsevolod Nekrassov, précurseur du conceptualisme et que fréquente aussi Edouard Limonov. Et le groupe de l’école de Leningrad : Vladimir Oufland, Joseph Brodsky, Evgueni Reïn, Anatoli Naïman, Dmitri Bobychev, Lev Lossev. Auxquels on peut ajouter Sergueï Stratanovski, Gleb Gorbovski et Leonid Aronzon. Les divers courants de la poésie non officielle ont en commun le rejet de l’esprit soviétique, souvent pris systématiquement à contre-pied. Vladimir Goubaïlovski dans un article sur la poésie postsoviétique (University of Toronto · Academic Journal in Slavic Studies N°8, spring 2004) en expose fort justement les caractéristiques, entre autres : Continuité avec l’âge d’argent, grâce aux figures de Boris Pasternak que fréquente notamment Guennadi Aïgui et d’Anna Akhmatova qui transmet le flambeau à Joseph Brodsky. Alors que la poésie soviétique voulait marquer une rupture. Désir de poser des questions insolubles, alors que la poésie soviétique considérait que toutes les réponses avaient été données par la doctrine du marxisme-léninisme. Orientation vers des sujets tabous pour la poésie soviétique : mort, désespoir existentiel, recherches spirituelles, sexualité. Complexité du langage, alors que la poésie soviétique devait être simple et compréhensible par le prolétariat. Grande variété, alors que la poésie soviétique était assez monolithique. La libéralisation a ses limites. Andreï Voznessenski est bientôt pris à parti par Khrouchtchev, Boris Pasternak persécuté pour la publication en Italie du Docteur Jivago. Avec l’arrivée au pouvoir de Brejnev la censure se durcit encore. Le poète Joseph Brodsky est arrêté dès 64 pour parasitisme social. Les textes que la censure interdit sont cependant diffusés grâce au samizdat (autoédition) et au tamizdat, édition faite en occident et introduite en fraude dans le pays. Et malgré la censure, les groupements clandestins ou semi clandestins se multiplient. En 1965 est ainsi fondé le groupe Smog regroupant notamment Leonid Goubanov et Iouri Koublanovski. Dans les années 70, de nombreux écrivains et poètes, dont Joseph Brodsky, Naoum Korjavine, Bakhyt Kenjeev, Natalia Gorbanevskaïa sont contraints d’émigrer pour cause de désaccord avec le régime. Les centres principaux sont New York, Paris et Munich où paraissent de nombreuses revues littéraires (Kontinent, Grani, Syntaxis, Echo, Strelets...) Des poètes de grand talent parviennent cependant à s’exprimer à l’intérieur du pays en rusant avec la censure, ainsi Arseni Tarkovski, Iunna Moritz, David Samoïlov, Oleg Tchoukhontsev et Alexandre Kouchner. Viktor Sosnora crée même en parallèle deux oeuvres l’une publiable, l’autre non, pour cause d’hermétisme. Car la censure ne se contente pas d’être idéologique. La poésie soviétique doit être soumise à un nouveau conformisme académiste qui interdit toute expérimentation de forme ou de contenu. L’almanach Metropole diffusé en 12 exemplaires dactylographiés en 1979 regroupe auteurs de l’underground et auteurs officiels critiquant le régime, dont les poètes  Bella Akhmadoulina, Andreï Voznessenski, Iouri Koublanovski, Evgueni Rein, Henri Sapguir, Vladimir Vyssotski, Inna Lisnianskaia et Semion Lipkine.   A la fin de l’ère brejnévienne, la poésie rock prend le relai des bardes. De nouveaux courants se développent, qui marquent l’émergence d’une nouvelle vague poétique résolument novatrice. Conceptualisme de Dmitri Prigov et de Lev Rubinstein, métaphorisme (appelé également métaréalisme et même méta-métaphorisme par le poète Konstantin Kedrov, théoricien du mouvement) d’Ivan Jdanov, Alexeï Parchtchikov et Alexandre Eremenko, auquel on peut aussi rattacher Mark Chatounovski, Vladimir Aristov, Arkadi Dragomochtchenko. Poésie métaphysique d’Olga Sedakova, Svetlana Kekova et Olessia Nikolaeva. Polystylisme de Nina Iskrenko, Evgueni Bounimovitch et Tatiana Chtcherbina.  Ironisme de Igor Irteniev et de Timour Kibirov.  Comme leurs aînés, ces poètes recueillent l’héritage de l’âge d’argent et le réinterprètent, ainsi la poésie de Sergueï Gandlevski a parfois des accents acméistes, tandis que les recherches de Elena Katsuba évoquent le zaoum. Les frontières entre courants sont d’ailleurs fluctuantes comme en témoignent des poètes aussi intéressants et divers que Nikolaï Kononov, Mikhaïl Aïzenberg, Vladimir Salimon ou Vitali Kalpidi. Le club Poésie, fondé à Moscou en 1986, regroupe de nombreux poètes de la nouvelle vague. A Leningrad s’organise le cercle de Viktor Krivouline et Elena Schwartz, leaders de la nouvelle poésie pétersbourgeoise qui se libère de l’influence de Brodsky. D’autres groupements se créent dans différentes villes de province. Certains de ces poètes parviennent à se faire publier au compte-goutte, mais ils sont en butte aux critiques. Avec la glasnost, la littérature non officielle acquiert enfin droit de cité. Mais bientôt,  crise économique aidant, la censure commerciale se substitue à la censure politique. Avec l’émergence d’une littérature populaire, la poésie passe au second plan. Les poètes trouvent néanmoins un cercle de lecteurs choisis. Des petits éditeurs enthousiastes maintiennent le flambeau. Ainsi, la gazette du Fonds humanitaire, d’abord semi clandestine, la revue Rodnik de Riga ou les éditions Rouslan Elinine, aujourd’hui reprises par sa veuve Elena Pakhomova. Des projets importants voient bientôt le jour, comme la grosse anthologie de la poésie en vers libre parue en 1991, genre honni et même nié sous le régime soviétique qui a désormais droit de cité. Cette anthologie regroupe 360 poètes, dont Guennadi Aïgui,  Ivan Akhmetiev et Ian Satounovski. Des soirées ont lieu dans des lieux privilégiés comme le musée Vadim Sidour et la bibliothèque Tchekhov à Moscou ou le musée Akhmatova à Pétersbourg.   Dans les années 90 émerge une nouvelle génération de jeunes poètes qui se groupent autour du club Babylone, fondé par Dmitri Kouzmine. D’autres noms apparaissent régulièrement chaque année. Les nouveaux auteurs sont extrêmement nombreux et il est encore difficile de faire le tri.  Le néo-antique Maxime Ameline, le satirique et ex-maniériste courtois Dmitri Bykov, le provocateur Dmitri Vodennikov font partie des plus intéressants, ainsi que Polina Barskova, Gleb Choulpiakov, Elena Fanaïlova, Iouli Gougolev, Inga Kouznetsova et Vera Pavlova. Sans oublier Boris Ryji prématurément disparu. Des dizaines d’autres poètes mériteraient d’être cités.  Une anthologie parue en 2004 en regroupe une cinquantaine, et le choix est très loin d’être complet. C’est d’ailleurs la mode des anthologies poétiques diverses et variées, souvent très épaisses. En Russie, on appelle les grosses anthologies « fosses communes » mais, malgré ce terme, elles témoignent d’une grande vitalité de la poésie actuelle. Les groupements par affinités rassemblent des poètes d’âges divers. Les poètes de tradition néo-classique sont édités par la revue Arion qui ne dédaigne pas pour autant les modernistes. Les auteurs provocateurs et extrémistes comme Alina Vitoukhnovskaïa et Andreï Rodionov se regroupent autour des éditions Ultra Kultura. Les auteurs du Doos (société protectrice des libellules) fondé par Konstantin Kedrov et Elena Katsuba et qui privilégie les recherches de langage, sont publiés par le Journal des poètes. De nombreuses autres publications existent. Et Internet joue un rôle majeur en offrant de nombreux sites et un choix important de textes, ainsi que des concours qui recueillent un grand succès. Les éditions du Pouchkinski fond à Pétersbourg et les éditions OGI à Moscou éditent de nombreux recueils et des lectures poétiques ont lieu presque quotidiennement dans des clubs et autres lieux culturels de Moscou. On qualifie le foisonnement actuel d’âge de bronze de la poésie russe, Viktor Koulle dans un article de l’hebdomadaire littéraire Ex libris du 19 janvier 2006 a même affirmé non sans raison qu’il s’agissait d’un nouvel âge d’or.   Christine Zeytounian-Beloüs       Orientations bibliographiques (Anthologies de poésie contemporaine) :     Poètes russes d’aujourd’hui, anthologie bilingue, préface de Konstantin Kedrov, postface de Boris Lejeune, traductions de Christine Zeytounian-Beloüs, Hélène Henry, Madeleine Lejeune, Natalia Lioubovitskaïa-Martin, Gérard Martin, Nikita Struve, Marie-Noëlle Pane, Catherine Brémeau, Michel Aucouturier et Jean-Baptiste Para. La Différence, Paris 2005.   La nouvelle poésie russe, anthologie. 33 poètes présentés par Evgueni Bounimovitch et traduits par Christine Zeytounian-Beloüs. Ecrits des Forges / Autres temps, Québec 2005.   Panorama poétique de la Russie moderne, dix-huit poètes à voix basse, choix de poèmes par Olga Severskaïa, avant-propos de Jacques Darras, traductions de Hélène Henry, Véronique Lossky, Olga Severskaïa, Jacques Darras, Emmanuel Hocquard, Rémy Fourcade, Léon Robel. Le Cri, Bruxelles 1998.   Les poètes de la nouvelle vague en Russie, sous la direction d’Evgueni Bounimovitch. Poèmes traduits par Christine Zeytounian-Beloüs, articles traduits par Maryline Fellous et Philippe Rémy. Sources, cahier N°14, Maison de la poésie de Namur, 1994.



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