Max-Pol Fouchet et la revue Fontaine


Auteur : Eric BROGNIET


 

 

Les origines et les lignes de force de la revue « Fontaine »

 

« Nous sortions d’une jeunesse emplie de ceux qu’on dénonçaient comme fauteurs de décadence. Notre sang ne fit qu’un tour. Il était urgent de recenser les vraies valeurs, de les mobiliser contre deux ennemis, celui de l’intérieur, le Français, et l’autre, l’Allemand. C’est à quoi devait servir, à Alger même, dans cette ville pauvre en structures intellectuelles, une petite revue de poésie, Fontaine ».



Max-Pol Fouchet au début des années 30
 

Fontaine ne fut pas la seule revue de poésie à s’engager aussi clairement dans la résistance contre le nazisme et  la collaboration. Pierre Seghers, René Tavernier et quelques autres furent aussi, avec d’autres revues de poésie, de ce combat courageux. Pourtant, Fontaine représente un cas exemplaire, tant par l’esprit général qui l’anima que par les collaborations exceptionnelles qu’elle draina. Rappelons-nous qu’elle fut basée hors de France, à Alger ; qu’elle permit une publication et une communication entre les écrivains de la zone occupée, ceux de la zone libre, mais aussi ceux de la diaspora en exil, aux Etats-Unis, en Tunisie, en Suisse ou à Londres ; qu’elle verra, fait incroyable, une édition anthologique, imprimée sur papier bible et dans un format réduit, être larguée sur les maquis dans les containers parachutés par la Royal Air Force, faisant ainsi de la poésie un bien égal aux armes et aux vivres nécessaires aux opérations de résistance militaire ;  rappelons-nous aussi que la revue provoqua de vrais débats, par ses orientations éditoriales, sur les enjeux de civilisation, de morale, de politique et de culture. Une pensée multilatérale et ouverte s’en dégage a posteriori. Les événements historiques ont déterminé la structuration de l’engagement et provoqué un questionnement en profondeur, non coupé de l’action ; les principes éthiques tout autant qu’esthétiques, portés par Max-Pol Fouchet lui-même et par l’ensemble de ses collaborateurs, seront cependant les fondations qui permettront à la réflexion historique de se dégager de l’événement pour encourager une posture intérieure, humaniste, à valeur universelle.

 

On n’est donc pas surpris de découvrir déjà dans la revue Esprit du 1er février 1939, une réflexion critique de Max-Pol Fouchet, articulée sur quelques lectures et parutions essentielles de l’année 1938, et qui traite de : « L’intellectuel et les orthodoxies ». Avant même la création de Fontaine, Fouchet nous livre une pensée qui n’a pas pris une ride et s’avère d’une riche pertinence. On peut la rapprocher de ce que nous apprennent de lui ses poèmes, ses essais, récits, livres de voyage,  notes sur la poésie.

 

Traitant de la nature de l’orthodoxie, il écrit :

 

« L’orthodoxie a sa place dans le drame de l’incarnation des idées. Tout passage du spirituel au temporel provoque un phénomène de déformation. L’idée initiale dévie quand elle cesse d’être seulement une idée, comme la partie immergée d’un bâton, ne prolonge pas celle qui ne trempe pas dans l’eau. Si les révolutions divorcent d’avec leurs auteurs, c’est pour la protection d’une réalité désormais en désaccord avec la pensée de ces auteurs. L’hérétique n’est pas toujours celui qui renie l’idée initiale ou s’en écarte, mais au contraire celui qui ne la trahit pas, ne voit qu’elle, continue à fixer son regard, pour reprendre l’image précédente, sur la partie non-immergée du bâton. (…) [L’orthodoxie] suppose l’obéissance absolue à une autorité temporelle reconnue, chef ou majorité. Que cette autorité dévie, et l’énorme machine dévie. L’orthodoxie se lie à une unité de commandement. Elle est donc, profondément, dépersonnalisation de la masse. Et nous verrons d’ailleurs qu’elle existe parce que la masse ne désire rien tant que cette perte de personnalité. Notre âge est celui des orthodoxies. »

 

Comme le montre l’attitude des nazis envers l’art moderne, que le Dr Dressler traite d’art dégénéré, le contexte sociétal peut s’avérer crucial pour la production, la reconnaissance et la qualité des créations artistiques. Le réalisme socialiste soviétique prouve lui aussi à loisir le rôle que peut jouer l’orthodoxie dans ses rapports de force avec la pensée ouverte, et donc créative. Dès lors, insiste Fouchet, citant André Gide :

 

            « L’art qui se soumet à une orthodoxie, fût-elle celle de la plus saine des doctrines, est perdu ».

 

L’intellectuel a-t-il une place dans ce débat, et si oui, quelle est-elle ? Fouchet répond avec le philosophe Jean Grenier :

 

            « (…) l’intellectuel doit intervenir. (…). Je ne dirai pas qu’il doit le faire par devoir… mais je dis qu’il doit le faire par humanité, simplement parce qu’étant un intellectuel, il est en même temps un homme et qu’il se rend mieux compte que beaucoup des forces et des faiblesses de l’humanité. Conscient de certaines injustices, désireux de sortir de l’isolement social auquel le condamne sa nature d’artiste, il est attiré par les factions. Mais faute d’un examen de conscience préalable et rigoureux, c’est le parti qui le prend et non lui qui prend parti. »

 

Et Fouchet ajoute son propre commentaire à celui du philosophe, où l’on perçoit déjà les lignes directrices de l’action qu’il entreprendra avec Fontaine :

 

            « Dénoncer n’est pas abandonner si l’on travaille simultanément à quelque chose de meilleur. L’intellectuel peut améliorer. En sa volonté de réforme réside sa dignité, et si cette volonté le condamne à l’ascèse de la solitude sociale, voire à certains dangers, il doit trouver en ces maux la justification de sa mission et la preuve de son authenticité. Il doit connaître la révolution permanente, et moins s’attacher au présent pour davantage préparer le futur. Sa tâche révolutionnaire nous paraît là. Son autre devoir est la sauvegarde de la culture. A tout prix il doit empêcher qu’elle soit ancilla politicae », la servante du pouvoir politique (N.d.A.), « et que, sous prétexte d’éclairer le peuple, on lui donne non pas la culture, mais une culture expurgée, mutilée à fin d’étatisme. Pour avoir compris cette menace, Grenier se dresse contre ceux qui cherchent à plier la culture aux besoins de leur propagande. Aussi bien ne peut-elle être que si elle possède la liberté. Impossible de la concevoir sans liberté car elle est amitié avec les choses, et nulle amitié ne tolère d’injonction ».

 

Autre point remarquable dans sa pensée, qui complète sa réflexion à propos du rôle de l’intellectuel, l’accès pour tous à une culture diversifiée est garant d’une bonne démocratie mais, pour ce faire, il ne faut pas que la cité et le créateur vivent dans des sphères qui s’ignorent :

 

            « L’intellectuel doit la protéger contre les conséquences de l’individualisme et de l’inégalité économique. Le premier de ces défauts sépare du peuple celui qui la possède. Le second en fait une sorte de capitalisme et en prive la majorité des hommes. Aussi bien, dans l’état actuel des choses, la culture est une barrière entre ceux qui l’ont et ceux qui ne l’ont pas. Un homme du peuple cultivé cesse d’appartenir au peuple, soit qu’il l’oublie, soit que les siens ne se reconnaissent plus en lui ».

 

Il  tire par conséquent de ces réflexions une morale du politique, ou plus généralement une morale de l’action :

 

            « Il faut choisir entre se servir de la culture pour un parti — ou subordonner tout parti à une culture ».

 

Oserions-nous soutenir qu’en 2005, c’est-à-dire soixante après la Fin de la Seconde Guerre Mondiale, ces questions ne concernent plus nos sociétés dans leur actuel phénomène de mondialisation ? Que la diversité culturelle est acquise, que l’intellectuel et la cité entretiennent des rapports plus harmonieux que jamais, que le peuple a un accès complet à la culture, que les poètes et les écrivains du monde entier jouissent tous d’une totale liberté et d’une unanime réception et que l’orthodoxie ne favorise plus une dépersonnalisation de la masse ? Que l’homme, pourtant solitaire comme il ne le fut jamais, ne cherche plus à oublier cette condition de solitude dans le comportement grégaire ? Revisiter dès lors l’Histoire à travers l’action d’une revue de poésie peut donc sembler moins paradoxal et plus nécessaire qu’il n’y paraît.

 

Max-Pol Fouchet et Henri Hell (de son vrai nom, José-Henri Lasry, déjà chroniqueur alors dans divers journaux et revues algérois) se rencontrent à la librairie « Aux vraies richesses » à Alger, en 1939. Sous ce bel emblème, Fontaine naît de cette rencontre entre deux hommes dont le premier, Max-Pol Fouchet, est animé par un projet littéraire et spirituel caractérisé par l’engagement et l’ouverture d’esprit, l’universalisme, l’humanisme et le lyrisme, et l’autre, Henri Hell, par un esprit critique et une lucide exigence. Se constitue alors une petite équipe, avec Jean Roire et son épouse, Yvonne Genova, avec la compagne de Max-Pol, Jeanne Ghirardi, Clémentine Fenech qui assure le secrétariat de la revue, et le poète Charles Autrand, fondateur à Alger de la revue Mithra. Mince revue de 32 pages, Mithra avait à l’époque publié deux livraisons et se débattait dans des difficultés financières hypothéquant sa survie. Max-Pol Fouchet éponge la facture et prend, par la même occasion, les commandes de la revue, qu’il rebaptise Fontaine. Il peut s’appuyer au conseil d’administration sur un trésorier efficace, Jacques Wormser.

 

Pourquoi Fontaine ? Le vocable même suggère un projet qui serait symboliquement qualifié par une métaphore que l’on retrouve souvent dans l’œuvre poétique de Fouchet. L’élément primordial Eau, qui est son référent, occupe une place centrale en effet dans l’œuvre du poète de Femme de nuit et d’aube ou de La mer intérieure. La citation de Coleridge qui figure dès l’origine de la création de la revue, au dos de la page de titre de presque tous les numéros de Fontaine renforce cette observation :

 

            « … Partant de l’extérieur, atteindre la passion et la vie dont les fontaines sont à l’intérieur de l’âme », écrit le poète anglais.

 

Notons aussi cette citation de Rilke, en quatrième de couverture du n° 12, de janvier 1941, également éclairante sur ce point :

 

            « Je ne veux d’autre leçon que la tienne,

            Fontaine qui en toi-même retombes,

            Celle des eaux courbées à qui incombe

            Ce céleste retour vers la paix terrienne ».

 

Vie, mort et poésie sont incontestablement liées dans l’esprit et la vie du poète. L’eau est une force portante, comme celle de l’amour. Elle désaltère et fait reverdir même le désert (cette symbolique est présente dans nombre de textes sacrés, de tradition occidentale comme de tradition orientale, chrétienne comme arabe : il suffira de se reporter au numéro spécial de la revue Fontaine, le premier d’une série de trois, qui a valeur de symbole ; il s’agit du numéro de mars/avril 1942, intitulé De la poésie comme exercice spirituel, pour en saisir la portée poétique et politique sous-jacente). L’eau est aussi une force d’engloutissement qui recèle son poids de menace et de mort. Faut-il rappeler ici le naufrage du paquebot Lamoricière, assurant la liaison Alger/Marseille ? Jeanne Ghirardi, la femme de Max-Pol Fouchet, sera au nombre des 301 victimes de cette tragédie… Le rôle du poète n’est-il pas dès lors, entre magie blanche et magie noire, de prendre parti pour la lucidité, l’amour et la liberté ? Car l’amour, qui est aux actes ce que la lucidité est à la pensée, n’est-il pas semblable à ces « fontaines qui sont à l’intérieur de l’âme » ?

 

Par ailleurs, la conception générale que Max-Pol Fouchet se fait du poème et de la poésie, et dont il ne variera pas, se trouve éclairée dans un passage de la préface avec laquelle il ouvre son Anthologie thématique de la poésie française, anthologie datée de 1958, et dont les arguments se trouvent développés au fur et à mesure des éditoriaux de la revue Fontaine tout au long de la parution de cette dernière entre 1939 et 1946 :

 

            « (…) Exclure l’intermédiaire, écarter la littérature pour laisser le champ libre à l’émotion originelle, transformer cette émotion le moins possible, reconnaître à l’état de poésie une absolue suprématie sur le poème, voilà sans nul doute la démarche constante des poètes depuis un siècle. Fidèles au souvenir des sources initiales, nos classiques descendaient une rivière dont ils décrivaient, chemin faisant, le cours et les rives. Depuis Nerval et les romantiques, le mouvement est de sens inverse : le poète va vers l’amont, regagne le lieu où l’eau perle. Arrivé à la source, il ne s’arrête pas. Il cherche la source de la source. Il s’enfonce à la découverte de la circulation intérieure des eaux. Il décrit moins qu’il ne se métamorphose. Il se confond avec la profondeur. Là, il attend l’éblouissement. Mais que rapporte-t-il à la surface ? Le souvenir de l’éblouissement, s’il fut ébloui, tout comme la mémoire des sources accompagnait le classique dans sa navigation plus claire. Les deux expériences peuvent différer, il est permis de préférer l’une à l’autre, mais elles nous laissent foncièrement inapaisés, le poème ne sachant calmer une faim plus vive. Ce sera le premier mérite du Surréalisme d’avoir montré l’insuffisance du poème au regard de la poésie. Il est vrai que pour le grand André Breton la poésie s’unit à l’amour et à la révolte pour illuminer le cœur humain ».

 

Il me semble révélateur que Fontaine, qui, de l’avis de Fouchet lui-même, est une « revue de stricte poésie, d’études poétiques », ait consacré son numéro 5 d’août/septembre 1939 aux Droits et devoirs du poète, avec ce bandeau de couverture : « Testament d’une jeunesse ? NON ! Départ pour une nouvelle paix ». Au moment même de l’agression nazie contre la Pologne, qui va déclencher la Seconde Guerre Mondiale, l’éditorial précise : « La poésie doit continuer ». En effet, elle est, dès lors que la guerre est déclarée et que les pulsions de mort trouvent à s’exercer au grand jour et à grande échelle, non pas un divertissement mais, précisément, cet outil privilégié de l’exercice de la liberté et de la fraternité. Elle est ce contre-pouvoir nécessaire à l’espoir :

 

            « (…) la parole avait à se manifester, car la victoire de l’hitlérisme n’était pas un simple fait historique, la péripétie d’un feuilleton. Elle était d’ordre métaphysique, et il fallait le dire. Il fallait plus encore le faire entendre. Mais avec quel langage ? Toutes les théories, tous les systèmes étaient usés et tous semblaient nous avoir abusés… Il n’y avait, au vrai, qu’une parole vierge : celle de la poésie ».

 

Ceux qui se rassembleront autour de Fontaine témoigneront tous, opinions politiques et esthétiques confondues, de cette orientation de la poésie comme exercice de liberté et de lucidité de pensée, de ce sens du combat intellectuel et de la poésie comme outil de connaissance et de catharsis intérieures, dans un temps où la violence des armes se doublait de la violence du mensonge et de la propagande, au sein d’un monde totalitaire et exclusif, dont il n’est pas de meilleure peinture que celle qu’en fit le contemporain de Fouchet,  l’écrivain communiste anglais Georges Orwell dans son roman célèbre 1984 ou, sur un mode plus parodique, dans son récit La ferme des animaux.

 

 

Les thèmes, les éditoriaux, les numéros spéciaux

 

Les bandeaux de couverture qui ornaient un certain nombre des livraisons de la revue nous avertissent des principaux sujets de ses préoccupations. Ils ne sont pas nombreux mais leur importance est sensible. Comme pour les citations que nous trouvons en quatrième de couverture, les bandeaux sont ainsi des cris du cœur, des emblèmes ayant pour Fouchet et ses amis une signification exemplaire correspondant non seulement à leur humeur du moment mais aussi au contexte historique et événementiel. Le pari pour une nouvelle paix auquel en appelait le numéro d’août/septembre 1939 nous indique qu’un an après les accords déshonorants de Munich, Max-Pol Fouchet et son équipe font part d’une profession de foi qui n’a rien de défaitiste et qui parie contre les démissions, la facilité, les compromissions et les déliquescences politiques de tous bords. Fouchet parie pour la poésie, pour la jeunesse, pour l’amour, pour la paix. Il le fait au nom même du Génie de la France, comme en témoignera une livraison d’octobre 1942, où sont largement reprécisés les caractères et les valeurs de la République :

 

            « Il n’est pas d’heure où il soit plus urgent de préciser l’esprit d’un peuple qu’après une défaite ou une victoire. L’une et l’autre de ces issues suscitent de tels remous du sentiment que la plus élémentaire probité consiste à maintenir l’esprit critique dans ses droits tout en conservant de ces mouvements du cœur ce qui peut servir, enrichir ou relever la patrie. (…). La force d’âme d’un peuple, c’est justement de ne rien renier de lui-même, de s’accepter dans ses composantes et de maintenir son unité sans rien sacrifier de sa complexité. (…) une nation n’est pas un vase clos, mais, au contraire, un corps ouvert en voie de perpétuelle métamorphose. L’autarcie est peut-être possible dans le domaine économique : elle ne l’est pas dans celui de l’esprit. Réfléchir sur la France, c’est en définitive, préciser tout vrai sentiment national. Aussi bien est-ce là que nous conduit, après tant de justes remarques, le profond essai de M. Marcel Raymond. Laissons-le conclure : « Tout me défend de penser qu’une nation est pareille à une espèce naturelle à l’intérieur de laquelle ne naîtront que des êtres d’un certain type, soumis à la loi mystérieuse de leur origine. Le génie d’une nation n’est pas une essence incommunicable à tout autre qu’aux siens… on dira que je fais acte de foi, moi aussi. Je n’en disconviens pas. Je crois que les chemins de l’art, les appels de la sympathie, les mouvements de l’inconscient (qui sont collectifs, et certains, peut-être, universels), les affinités plus hautes de l’amour, permettent à l’homme d’échapper à son moi — pour s’ouvrir et participer à la destinée de l’univers humain ».  

 

Le deuxième bandeau (Fontaine, n° 7, janvier/février 1940) nous confirme cette position avec pour mot d’ordre : L’espoir et la poésie. A mesure que se précise pour la France la menace de l’agression allemande, le cri se fait plus aigu et plus clair encore : Le poète doit être partout et rester partout libre dit la livraison de mars/avril 1940 (Fontaine, n° 8). Dès lors que fut consommée la défaite des armées alliées en mai 1940, le pari de Fontaine est de continuer, malgré Vichy, la lutte, par et pour la poésie. L’esprit français survit là, comme dans l’appel du 18 juin et dans le rassemblement : La poésie française continue, lisons-nous (Fontaine, n° 9, mai-juin 1940). En septembre 1940, le numéro 10 de la revue affirme : La poésie nous reste. Au plus noir du doute et contre toutes les apparences d’une victoire définitive et écrasante des armées allemandes du Troisième Reich, une poignée d’intellectuels et de poètes, groupés autour de Fontaine, parie encore pour la résistance et l’élan vers des temps meilleurs.

 

Les quatrièmes de couverture de la revue nous fournissent aussi des précisions. Les citations qui y figurent sont trop nombreuses pour être intégralement livrées ici. Relevons qu’elles portent essentiellement sur un certain nombre de valeurs : réflexions à propos de la liberté (citations d’Apollinaire et d’André Breton), l’espoir et le respect de l’autre (citations de René Char et de Baudelaire) et plus généralement réflexions, interrogations ou affirmation relatives aux valeurs humanistes, tournées vers l’universel comme l’indique cette belle citation de Paul Eluard :

 

            « Dans un monde qui se trahit le temps est venu où tous les poètes ont le droit et le devoir de soutenir qu’ils sont profondément enfoncés dans la vie des autres hommes, dans la vie commune » (Fontaine, novembre/décembre 1939, n° 6).

 

Cette question de la trahison et de la fidélité se trouve également exprimée par Roland de Renéville :

 

            « Dans un monde qui se trahit lui-même, les poètes sont les seuls à demeurer fidèles à la notion d’humanité (…) » (Fontaine, août/septembre 1939, n° 5).

 

Cette humanité nous est perceptible par le jeu complexe de la sensibilité, qui nous la révèle, par ce sentiment de sympathie (du latin, souffrir avec) qui fonde le sentiment de poésie, d’entre les plus noires de nos heures humaines :

 

            « L’univers est une catastrophe tranquille : le poète démêle, cherche ce qui respire à peine sous les décombres et le ramène à la surface de la vie » (Saint Pol-Roux, in : Fontaine, octobre/novembre 1940, n° 11).

 

Enfin, cette sensibilité s’exerce, suprême qualité d’homme libre et du refus des compromissions, par elle-même et pour elle-même, comme l’écrit Léon-Gabriel Gros. S’il y a engagement politique au sens d’une prise publique de la parole, celle-ci n’est pas le slogan facile ou l’invective, mais le rappel des vérités de toujours, non pas l’asservissement utilitaire à des causes éphémères, mais l’exercice d’une lucidité salvatrice bien que douloureuse :

 

            « La poésie n’est déterminée que par elle-même. Elle sert les hommes, ils peuvent la servir, il ne leur est pas loisible de s’en servir » (Fontaine, mars 1941, n° 13).

 

Nous voyons par ces quelques exemples significatifs quelles valeurs défendait Fontaine : celles en somme de la civilisation face à la barbarie, de la tolérance face à la haine : « Nous ne sommes pas vos ennemis », citation de Guillaume Apollinaire, figure dans le n° 3 d’avril-mai 1939, sous le titre : « S’il fallait un manifeste à cette revue », tout comme figure, en réponse à cette tolérance, et la fondant, l’exigence du combat pour la liberté et la civilisation, de la façon la moins équivoque, c’est-à-dire aussi les armes à la main, ainsi qu’en témoigne une « publicité » en page 3 de couverture du n° 33, publié en 1944.

 

Dans l’ouvrage qu’il publiera à Alger en 1944, chez l’éditeur Edmond Charlot, La France au cœur : chroniques de la servitude et de la libération (juin 1940-juin 1943), Max-Pol Fouchet reprend le texte de certains éditoriaux de Fontaine, en particulier : « Nous ne sommes pas vaincus » (Fontaine, août/septembre 1940, n° 10) ; « Une seule patrie » (Fontaine, novembre/décembre 1942, n° 23) et « La République comme volonté et comme imagination » (Fontaine, 1943, n° 26). On se reportera à « Un jour, je m’en souviens : mémoire parlée », que Fouchet publie au Mercure de France en 1969 pour le texte des deux premiers de ces éditoriaux ainsi que pour trois autres textes programmatiques importants : « La poésie comme exercice spirituel » (Fontaine, mars/avril 1942, n° 19-20) ; « Ecrivains et poètes des Etats-Unis d’Amérique » (Fontaine, juin/juillet 1943, n° 27-28) et « La Liberté guidant le peuple » (Fontaine 1944, n° 35). Enfin, certains textes qui ont servi d’argumentaire à des numéros importants de la revue n’ont pas été repris dans ces deux livres publiés par Max-Pol Fouchet. C’est le cas de : « La poésie doit continuer » (Fontaine, août/septembre 1939, n° 5) ; « Le poète a toujours des devoirs et ses devoirs sont ses droits (Fontaine, août/septembre 1939, n° 5) et enfin « Aspects de la littérature anglaise de 1918 à 1940 : avertissement » (Fontaine, 1944, n° 37-40).
 

M.-P. Fouchet dans le  bureau de Fontaine, Alger, 1941/1942

Je voudrais insister sur l’éditorial qui ouvre le numéro 5 d’août/septembre 1939 : « La poésie doit continuer ». Il traite en effet de l’examen de conscience qu’opèrent à cette occasion les différents poètes et intellectuels, partageant des conceptions esthétiques ou philosophiques diverses, en ces derniers moments de paix armée avant le cataclysme : Léon-Gabriel Gros, Emmanuel Mounier, Camille Bryen, Edmond Humeau, Jean Wahl, Charles Autrand, Luc Decaunes et Max-Pol Fouchet. Cet examen de conscience porte sur les Droits et devoirs du poète. Comme si, au seuil de la guerre, Fontaine sentait l’impérieuse nécessité de se définir d’abord une nouvelle morale fondant son engagement. La revue plaide pour la nécessaire autonomie, hauteur et liberté de la poésie, qui ne peut en aucun cas être embrigadée dans la théorie ou l’idéologie. Dans ce qu’il appelait, dans un texte précédent, les orthodoxies. La poésie doit élever l’homme. Le relever et le mener à l’universel. Comme l’écrit René Char : « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard ni patience » d’une part, et « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil » d’autre part. Formules lapidaires, formules chocs, mais formules profondes. En conséquence, cet engagement implique donc de la part du poète une responsabilité morale, une conscience des liens de son art avec l’ensemble du monde. Humeau précise même, pour éviter toute équivoque ou récupération, que la poésie ne doit pas avoir de morale, mais que c’est le poète lui-même qui a devoir de s’en construire une. Telle est la responsabilité du poète, du penseur, de l’intellectuel. Car de cette attitude découle son rapport à la communauté. Il ne peut pas ne pas en tenir compte, dans la mesure où il s’avère en être le séismographe le plus sensible. Sa résistance à la barbarie, le doute nécessaire auquel il soumet, lui, l’homme de parole, tout discours, tout langage, s’avèrent particulièrement sensibles au moment où la guerre menace. Où la propagande a envahi toute la sphère de la communication sociale. Comme le définissait très clairement et très tôt Max-Pol Fouchet, le problème des événements militaires et historiques de l’époque ne se pouvait comprendre sans référence à la dominance des orthodoxies, aux peurs de l’autre et au repli sur des nationalismes agressifs et identitaires tout comme en référence aux processus de domination économique et à leurs convulsions. Mais il s’agissait aussi d’un problème métaphysique : chacun des animateurs de la revue a clairement pris position parce que, viscéralement, il ne pouvait, personnellement et moralement, tolérer la démission, la trahison, l’acquiescement aux mots d’ordre nazis. Nous ne quittons pas la sphère des rapports entre pensée et action, entre extériorité et intériorité pensées dans leurs connexions complémentaires et nécessaires, avec Charles Autrand, qui dès ces premières livraisons de Fontaine anticipe, quant à lui, sur le désormais fameux numéro spécial publié en 1942 :  De la poésie comme exercice spirituel (réédité par les Editions du Cherche-Midi en 1978). Une citation de Mallarmé en ornait la quatrième de couverture :

 

            « Je balbutie, meurtri : la poésie est l’expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux de l’existence. Elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle ».

 

Ce numéro, « préparé de longue date », affirme Max-Pol Fouchet, étonna, par sa publication en ce moment-là de l’Histoire. Les amis surpris « jugaient le thème anachronique, trop au-dessus de la mêlée. Nous pensions au contraire», écrit Fouchet, « que l’approche de la poésie dans sa plus grande profondeur accroîtrait son efficacité, sa force comme moyen de lutte contre un adversaire qui, de son propre aveu, était celui de la culture, de l’esprit. De nombreuses lettres, écrites par des Résistants, certaines émanant des maquis, nous prouvèrent le bien-fondé de notre tentative. Ces pages suscitèrent même des engagements dans la lutte clandestine ». A partir de son engagement dans la communauté des hommes, et c’est là une attitude phénoménologique, le poète s’en élèvera d’autant plus que cet engagement, conscient des limites et imperfections humaines, l’incitera à l’absolu, à un perpétuel mouvement de remise en question et de métamorphose épousant le cours vital. Il ne s’agit donc pas, et j’insiste particulièrement sur ce point, de s’évader dans l’abstrait et le divin, mais d’aller à l’inconnu, comme nous y exhortait le poète de Charleville, d’explorer au-delà de la vision commune les territoires toujours vierges de la poésie vécue comme expérience :

 

            « (…) Le théoricien résume, marque les liaisons et explique (en partie) : le poète va de l’avant, crée, conquiert ».

 

Et plus loin :

 

            « Droits et devoirs… Sans doute se résument-ils à la nécessité de vivre, de participer, et de rester — par-dessus tout — soi » (Fontaine, n° 5, 1939, pp. 86-87).

 

Les autres éditoriaux, ou essais, ou argumentaires et avertissements aux numéros spéciaux prendront certes parfois un tour plus polémique, plus politique, plus littéraire parfois, selon le sujet ou les circonstances, mais découleront tous de cette attitude générale de questionnement, d’examen sans a priori des phénomènes. A cet égard, notons cette très remarquable tentative d’interrogation de l’Allemagne et de son identité, dans le n° 46 de novembre 1945, intitulé La Question allemande. Ce numéro s’ouvrait par une « Mise en garde » où l’équipe de Fontaine précisait qu’un tel sujet n’était abordé ni par un sentiment de pardon ni par un hommage implicite à la culture allemande (qui n’est pas l’idéologie nazie). La question allemande, c’est ici l’interrogation sans complaisance aucune d’un phénomène de conscience, celui des rapports entre vainqueurs et vaincus, et la remise en cause, dans la victoire même des Alliés, des sentiments, des logiques ou des comportements porteurs en eux-mêmes des germes de ce qu’ils avaient combattu. L’exigence du retour sur soi, sur les valeurs de civilisation et sur la notion d’universalisme est ici très clairement exprimée. Elle témoigne d’une rigueur et d’une hauteur morale exemplaire, sinon d’une dignité remarquable, dignité inaugurée dans la défaite et le doute, portée par le combat pour la poésie et la liberté, et assumée enfin au moment de la victoire sur les ténèbres :

 

            « Nous avons devant nous ce grand corps d’une Allemagne abattue qui n’est ni réellement découpée ni réellement remembrée et dont nous ne savons pas au juste si nous l’aidons à se reprendre ou bien à mourir. (…). Nous n’avons (…) réuni la plupart des textes qui suivent que pour avertir les âmes scrupuleuses qu’un tel problème ne trouvera de solution viable empiriquement que dans une exigence de totalité, disons-le haut : sur le plan moral » (Fontaine, n° 46, 1945, pp. 769-770).


Les droits et devoirs du poète

En novembre 1942, le poète de « Demeure le secret » écrivait déjà de manière prémonitoire et réfléchie :

 

            « La guerre d’aujourd’hui est une question de conscience. Nous nous battons pour une culture, une tradition, une conception de l’existence. (…). La seule chute de l’ennemi ne doit pas nous satisfaire. Il y a mieux. Il y a plus. Il y a la fidélité aux motifs de notre nostalgie. Il y a l’imagination pour approfondir et prolonger ce que nous regrettons. Notre victoire sera politique et morale, ou elle ne sera pas. C’est assez dire, je pense, qu’elle ne ressortit pas de la facilité. Nous nous battons pour une civilisation. Nous nous battons ensemble (…) pour une même civilisation. (…) à quoi servirait de chasser l’ennemi s’il demeurait chez nous sous le couvert d’idéologies à son image ? A quoi servirait de chasser l’hitlérisme si nous cédions à des solutions hitlériennes ? L’ennemi doit être poursuivi dans le domaine des idées comme sur les champs de bataille. (…) Et nous, intellectuels qui depuis deux ans maintenons de notre ferveur la fidélité de l’esprit français, écrivains et poètes qui jamais ne pactisèrent avec les traîtres, nous savons qu’un combat s’ajoute, voire se substitue à un autre. Nous savons que le combat pour la libération n’est pas moins un combat pour la liberté. Le premier ne nous appartient plus, le second pour nous continue, nous concerne plus que jamais, nous réclame tout entiers, — c’est notre combat. »  

 

Pour clore cette réflexion sur la poésie et les droits et devoirs du poète, je vous suggère de laisser place à la voix de Max_Pol Fouchet lui-même et de sa haute exigence :

 

            Etre assez lourd

            Assez lourd d’amour

            Du poids d’un ramier

            Pour ne pas briser

            Les plus hautes branches

            Y marcher dans le ciel

            Assez fort pour plier

            Pour céder à la brise

            D’un enfant altéré

            Rafraïchir les cerises

            Etre assez frais assez fort

            Assez inquiet pour ne plus douter

            Croire assez pour douter toujours

            Assez altéré pour se suffire

            De la goutte sur la feuille

            Envier le gel les corbeaux

            Assez blessé pour panser

            Toute blessure d’un nuage

            Assez mourant pour guérir

            D’un matin dans les rues

            Assez homme pour ne plus l’être

            Etre assez pour n’être plus

            Etre seulement être

 

(Max-Pol Fouchet, Demeure le secret et autres poèmes, présentés par Marie-Claire Bancquart, Arles : Actes Sud, 1985).


Eric BROGNIET
Conférence donnée à la tribune des Midis de la Poésie, Bruxelles, le 22 novembre 2005.
Textes de Max-Pol Fouchet et citations lus par Frédéric Lepers.          

 

 



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