Suzanne Scheinert-Servais, poétesse des terres secrètes


Auteur : Nicole ROCTON



 

Parsemés de franges d’herbe et d’or, les textes de Suzanne Scheinert-Servais enchantent, étonnent, saisissent. On y côtoie l’amour des matins, la passion des mots, le murmure des confidences, le cri muet des larmes, l’acuité des questions, les chemins d’ombre et de silence. Le merveilleux, le douloureux amour. Le vide béant laissé par les morts, les pas impassibles du Temps. Poétesse aux doigts de plume, elle croque les mots d’une touche légère, indélébile.

 En 1952 paraît son premier recueil : « Comme deux ailes jointes » L’ouvrant, on y trouve, comme sur le seuil, peinte une « nature vive » :

 

 Le petit Pot

Un pot un petit pot bleu

     

Avec une fleur en son milieu

Et dans ce petit pot tout bleu

Une eau presque grise

Où s’harmonisent

Mes rires et mes chagrins

Le ton est donné. Discrétion, modestie, confidence d’une âme où se mêlent élans et retraits, simplicité et profondeur, légèreté du pinceau trempé dans l’ombre d’encre.

Voilà ce qui est offert au lecteur : le pot, la fleur, et l’eau. Tout est dans le mélange des couleurs. Nature vive n’est pas nature morte. La fleur et le pot ne s’offrent pas seuls à l’œil du peintre, à l’attention du contemplateur. Les rires et les chagrins ont coulé dans l’eau pour la teinter en gris. En presque gris. Le pot est petit et ne contient qu’une fleur. Nous ignorons sa couleur. Mais celle du pot est celle du ciel des matins d’été. Celle de l’eau ressemble aux fleuves qui passent inlassablement sous les ponts de la vie. Joies et peines s’y côtoient pour se mêler en une rivière de souvenirs dont Suzanne Scheinert sait fixer les contours.

Quelques années plus tard, dans un autre recueil de poèmes intitulé « L’ombre de la pluie » elle pose une question qui résume ce que représente pour elle l’art d’écrire :

Sans écrire  

Peux-tu peindre le cœur d’un printemps inexploré,

La fleur qui se fane sur la graine future ?

Peux-tu peindre le vide des années-lumière, 

Le message que l’aube abandonne à la nuit ?

Peindre ce que sera la tombe d’un homme vivant,

L’empan et le sable dénoué dans sa paume ?

Du firmament anéanti peux-tu peindre le courant,

Au-delà de l’image, l’écho de ses silences ?

Peux-tu, sur un mirage, peindre la poésie,

Et ma jeunesse perdue sur les glycines de l’onde ?

Dis-moi, peux-tu peindre tout cela sans écrire ?

La richesse et l’originalité de ce texte sont grandes. Son auteur n’y expose que des sujets immatériels, des assemblages dont la rencontre imaginaire vient s’opposer à la logique, et dont pourtant on ne peut que reconnaître la force de suggestion, l’authenticité des vérités qu’ils évoquent : s’il ne fallait retenir qu’une image au milieu de ces touches multicolores qui nous parlent de la sensibilité exceptionnelle de celle qui les fait naître, celle de l’empan et du sable dénoué dans la paume de l’homme vivant qui ira vers la mort est particulièrement frappante. L’empan, cette distance comprise entre l’extrémité du pouce et celle du petit doigt très écartés renvoie à l’image d’une main qui s’ouvre toute grande dans la crispation du raidissement, et qui laisse échapper ce qu’elle retenait : du sable dénoué dans sa paume… Ce qui la reliait au monde des vivants, à la terre qui la portait, fuit en, même temps que son âme la quitte. Le tout se délie et se dissout dans l’apparence du néant. Et cet instant figé n’est que le centre du poème, qui irradie dans les deux sens des images annexes qui s’accolent à celle-ci en un filet rendu visible par les mots, inexprimable sans eux.

« Dis-moi, peux-tu peindre cela sans écrire ? » demande le poète à qui veut l’entendre. Et c’est toute la question de l’essence de l’art qui est soulevée, en particulier celle de la magie des mots. Ces questions posées au lecteur ou à l’artiste ne sont pas sans rappeler, par leur forme comme par leur contenu, celles que Dieu pose à Job sur tous les secrets de la Création : 

Où est le chemin qui conduit au séjour de la lumière ? Et les ténèbres, où ont-elles leur demeure ? Peux-tu les saisir à leur limite, et connaître les sentiers de leur habitation ?

Job reste sans voix devant ces mystères, et ne peut que répondre, après toute une énumération de questions devant lesquelles il se trouve démuni, ramené à sa condition de créature humble devant la toute-puissance du Créateur : 

Mon oreille avait entendu parler de toi ; mais maintenant mon œil t’a vu.

A l’échelle humaine, c’est une question parallèle que pose Suzanne Scheinert : pourrais-tu arriver à représenter ce que je te propose sans l’outil de l’écriture, sans la puissance du verbe ? Ton pinceau y suffirait-il ? Te serait-il seulement utile pour cela ? Ainsi démontre-t-elle la supériorité de la poésie sur les autres moyens d’expression : elle est capable d’approcher le non-représentable, parce que le langage est une richesse plus large que les moyens qui sont à la disposition des autres artistes. De même, le Créateur montre à Job que Lui seul détient les secrets et la puissance qui sont à l’origine de la Création, parce qu’Il est le Verbe.

Entre « Le petit Pot » et « Sans écrire », on a franchi un pas sans s’éloigner du thème premier. L’artiste nous place devant son amour des mots et son art de les agencer pour qu’ils deviennent message profond, leçon de vie. Elle nous montre aussi combien elle est habile à passer de l’emploi de moyens modestes et touchants à une palette brillante qui fait plonger aux sources de la créativité et dans les méandres des secrets de la sagesse.

Quand les pages de son œuvre se tournent, on passe sans cesse de petits poèmes qui semblent légers à de plus amples pièces qui nourrissent la pensée et le cœur. Mais la brièveté est trompeuse ; ce ne sont pas les textes les moins chargés de lignes qui sont les moins denses.

 

Certains méritent même qu’on s’arrête à leur contenu étonnant :

De l’aube au couchant

L’eau arrive sur le sable.

Le sable mouillé devient miroir.

Mais personne jamais n’a pu s’y voir.

Seul s’y reflète un oiseau immobile.

Quoi de plus ordinaire en apparence ? Les mots sont simples, le spectacle séculaire. Et pourtant, quel tableau saisissant que cette surface à la fois limpide et opaque, fermée à l’image de l’homme, accueillante à celle de l’oiseau, mystérieuse parce qu’elle emprisonne le temps, comme le titre le suggère. La progression dans la présentation des images laisse deviner en filigrane le trajet du soleil dans le ciel, au-dessus du rivage, puisque le sable mouillé devient miroir. Comme dans plusieurs poèmes du même auteur, on comprend qu’ici respire le mouvement de la mer. L’eau arrive, le sable devient. Seuls les verbes trahissent cette mouvance. L’oiseau, par contre, est immobile, lui qui habituellement a tout l’espace à sa disposition. Figé dans une impénétrable contemplation, il prolonge son apparence dans la profondeur temporaire du miroir fugitif composé par la rencontre du ciel et du sable, l’un se fondant dans l’autre. L’éphémère peut se croire éternel. Là encore, un objectif semble avoir saisi un tableau à la fois anodin et grandiose. Une image quotidienne sur les plages, et le regard de celle qui contemple, qui interroge sur la différence entre la légèreté de l’oiseau capable de se figer dans la fine pellicule de l’eau s’étalant sur la grève, et l’impossibilité pour l’homme d’avoir accès au privilège du goéland.

C’est ce mouvement de la vague que peint aussi la « Chanson naïve » :

L’air pousse le vent.

Le vent pousse la mer.

La mer la vague,

Le sable le temps.

Ce temps qui nous repousse

Dans le sable, dans la vague,

Dans la mer, dans le vent.

Mais qui me dira pourquoi les pruniers sont en fleurs ?

C’est le ressac qui est dessiné dans cette Chanson. Sept vers courts précèdent un long vers final contenant une question qui pourrait être celle d’un enfant. A condition que cet enfant se pose des questions d’adulte…L’organisation des phrases est particulière : deux verbes seulement dans les vers courts, pousser, et repousser. Mais entre l’aller de la vague et son retour, elle revient chargée d’un autre élément : « nous », le nouveau complément. Si chaque sujet qui devenait complément dans les quatre premiers vers ne faisait qu’envoyer plus loin devant lui celui qui prolongerait le processus (le vent, la mer, la vague, le sable), le temps, qui prend le relais, ne pousse plus, mais repousse… Et le préfixe change considérablement les choses. Il est reproduction du mouvement en sens contraire ; au sens matériel, la vague recule après avoir avancé. Les mêmes éléments (les noms) sont cités en sens inverse. Mais le préfixe ajouté au verbe introduit l’idée du rejet, et c’est l’être humain qui est objet de ce rejet. Il est projeté à l’intérieur des éléments qui roulaient seuls sur le rivage, et finalement, il disparaît, puisque le dernier lieu dans lequel il est repoussé est le vent.

Chanson naïve ? Image de la condition humaine cependant, incontournable, et si difficile à accepter. Ce qui explique la question finale, qui met cruellement en évidence l’incessant retour du cycle des saisons, la beauté inaltérable de chaque nouveau printemps, alors que l’homme, lui, ne peut retenir la dégradation de son corps, et son inévitable disparition.

Ressac, image de solitude, dans d’autres poèmes, lourds d’une attente inassouvie :

Naufrage

Personne n’a frappé à ma porte aujourd’hui

Semblable au ressac, je me heurte à moi-même,

Au cri né de toi et qui se perd en moi,

J’oppose le poids des soupirs du vent,

Ténébrante nuit qu’une bulle illumine,

Voici l’heure où s’accouplent les saturnies,

Et j’ai à les entendre l’âme ouverte.

Une odeur d’algue traîne sur ma blessure,

L’océan brame, les natures s’entrechoquent.

Sur l’aussière tranchée, je descelle les liquides.

Esclave de l’eau, l’écume rejoint le feu que le marin devant la mort consigne.

Ce naufrage, confidence murmurée à l’oreille du vent, révèle une souffrance sourde, il est comme une bouteille jetée à la mer. Un aveu qui n’est pas une plainte, mais qui se réfugie derrière une Marine brossée au couteau des élancements du cœur…

Ce qui a déclenché la tempête ? L’absence. Une attente trompée. Et c’est la collision entre soi et soi. Semblable au ressac, je me heurte à moi-même. Voilà le mouvement de flux et de reflux qui revient inexorablement. La chanson n’est plus naïve. Au sein du fracas de l’eau contre les rochers se fait entendre un cri né de toi et qui se perd en moi. Le besoin est né d’une source qui fait défaut. Et le silence écrase. La nuit se double d’un pouvoir assombrissant. Ténébrante nuit. C’est pourtant dans le silence lourd qu’on distingue l’inaudible – le poids des soupirs du vent – l’invisible – une bulle – les senteurs lointaines – une odeur d’algue traîne sur ma blessure - L’âme et le corps se confondent et réclament leur dû. Le brame de l’océan transpose le cri du cœur en soif du corps qui s’ouvre, se mêlant à la fête des adoratrices de Saturne. Les cordages sont rompus, la coque a cédé, les sceaux s’écartent, le flux envahit le navire. Les éléments se mêlent, eau, feu, vie, mort. Le naufrage est consumé. La dernière longue phrase se referme sur l’emprisonnement stérile de celle dont l’âme ouverte, avide, s’est offerte au vent, parce que son cri, d’un autre, comme la vague qui déferle et repart, s’est perdu en elle.

La Mer du Nord a-t-elle bercé les rêves de celle qui la peint de sa plume ? Cet autre texte en fait jaillir les parfums ensevelis, les appels de l’oiseau semblables à ceux de l’âme, les profondeurs insondées :

Au silence des Algues

Je veux me baigner dans l’eau de la laitance

Comme un oiseau blessé lié aux ailes du vent

Nouer l’air et l’écume qui abritent la sarcelle

En bouquets d’écailles que profile le printemps

Dans la vase moelleuse où le pain sommeille

Le fleuve file les cheveux de la fille promise

Aux lèvres déchirées des varechs endormis

Et imprègne son ombre de vin et de résine

Dans l’herbe qui attend la foulée d’un héros

Dans ce tableau ourlé d’enluminures, l’odeur de sel se mêle à celle des larmes, discrète…L’oiseau est cousu dans le moulin du vent, la chevelure d’une fille a pour quenouille les lèvres déchirées des varechs endormis… Monde féerique et sanglotant… Le titre est comme l’enseigne d’un lieu secret que le voyageur atteint après un long et douloureux voyage. Mais il se laisse prendre à son charme, capturer dans ses merveilleux filets : Je veux me baigner dans l’eau de la laitance… Nouer l’air et l’écume… Là aussi, une attente ;  l’herbe, inviolée, est préparée pour le pas d’un héros. La mer, infatigable, image de la soif inextinguible de grandeur, d’absolu, de beauté, de l’être humain enchaîné à la vase de ses balbutiements ? Ou miroir chanté par Baudelaire, à l‘intérieur duquel ici on se glisserait, un peu comme l’albatros échoué sur le rivage ? Des « ailes de géant » empêcheraient-elles aussi de nager ?

Attente, absence, reviennent hanter plus d’un poème. Ainsi ces Jeux de Lune qui parlent aussi des espérances déçues, mais où plane un certain mystère qui plonge le lecteur dans l’interrogation, parfois même la perplexité :

Ce soir il ne viendra personne

La nuit sans âge a des ruses de fille

Qui couve le silence des vieilles solitudes

La lampe en route d’ombre balance mon attente

Poussière de ton rire par delà les collines

Ce soir il ne viendra personne

Au point du jour se reflète ma peur

Ma voix à ton fusil liée

Jalouse les pas que la nuit épaissit

Ce soir je le sais il ne viendra personne

Les arbres allongent leurs branches

Comme des mains d’aventure

Et je reste inhumaine derrière le cristal

Quand la dernière étoile croisant le soleil

Rend à l’homme qui revient un peu de son passé

Le premier vers rappelle le début de Naufrage : « Personne n’a frappé à ma porte aujourd’hui »…Le temps, cependant, n’est plus le passé proche, mais le futur proche. Ce n’est pas un bilan, mais une certitude amère. Ce soir, il ne viendra personne. Ce vers apparaît trois fois dans le texte. La dernière fois, un « je le sais » vient renforcer l’affirmation, comme si toute tentative pour dissuader celle qui fait cette déclaration était vaine. Elle connaît son « sujet ». Sujet qui apparaît au détour de trois vers : Poussière de ton rire, Ma voix à ton fusil liée, Rend à l’homme qui revient un peu de son passé.

Si l’incertitude rôde de temps en temps quant à ce qu’il faut comprendre de ce constat (est-il désabusé ou rassurant ?), si l’on se laisse assez facilement prendre à ces Jeux de Lune, aux ruses de fille de la nuit, au terme étonnant placé au centre du texte (Ma voix à ton fusil liée), la mise en parallèle des mots qui s’apparentent à celui auquel l’auteur s’adresse à la deuxième personne et de ceux qui concernent celle qui parle à la première personne aboutit à une déduction  : Il ne viendra personne pourrait sans doute se traduire par Tu ne viendras pas.

Et cette constatation ne paraît pas combler celle qui la fait., puisque la fin de la nuit reflète sa peur, que son attente n’a connu pour toute réponse qu’une poussière de rire, qu’elle se dit liée à un fusil, celui de l’homme dont elle parle. Cette arme est-elle le symbole de ce qui la tue ? Le délaissement, la jalousie ? Le paysage prend la forme des mouvements qu’elle soupçonne : Les arbres allongent leurs branches comme des mains d’aventure… Son imagination recrée-t-elle l’image de la trahison ? Celui qu’elle aime est-il en escapade amoureuse ? La souffrance, au matin, la rend inhumaine, paralysée peut-être par cette absence qui a hanté sa nuit. Amour profond, vulnérable donc, dont on retrouve aussi en ces mots la blessure :

 

Jalousie

Rien que la mer au matin

Et le soleil entre mes bras

Et l’oiseau coupeur de vent,

Qui, de son aile, fouette le temps,

Et au cœur, cette douleur

Qui lentement, se fraie un chemin

Comme le sable entre mes doigts.

Une autre arme ici, celle de l’aile de l’oiseau qui déchire vent et temps…Et la mer, encore, paysage familier, et le soleil, qui a pris la place de celui qui devrait être entre les bras de celle qui l’aime et qui l’attend. Et les pensées coupantes comme l’imagination qui bâtit le scénario que l’autre vit, et qui entrent lentement dans le cœur… Mais image surprenante aux derniers vers : la douleur se fraie un chemin comme le sable entre les doigts. Le sable coule, s’échappe, quand les doigts lui laissent le passage. Peut-être cette attente trompée est-elle pardonnée au matin, la douleur fuit. Ou peut-être au contraire a-t-elle lentement envahi tout l’être, comme les grains de sable se répandent à leur gré sans qu’on puisse diriger leur trajectoire dans les interstices fins qui séparent les doigts.

La mer, le Temps, l’amour, les larmes, se côtoient, s’entremêlent. Mais à travers les pages, c’est le cœur qui parle le plus fort ; et son message n’est pas léger, bien que la parole qui le porte sache le parsemer des couleurs variées de sa palette :

Le Temps refoulé

Quand tu auras tout vu tout aimé tout perdu

Parleras-tu d’amour les yeux purs

Quand des sourires payeront ta danse infinie

Jetteras-tu la guitare au cou des vignes

Déjà le soir efface les souvenirs

Dans le miroir éteint des dimanches

Qui verra tes cernes biais du plaisir

Qui pliera ses genoux sinon pour t’ouvrir

Je compte tes joies de demain

Tes pensées glissant entre les épées des doigts

Je donnerai de ta nuit douze heures au comptant

Pour que fleurisse à la chapelle la folle avoine

Sur ta poitrine je joindrai les mains

La soie des eaux enfermera mon cœur

Et la chaise de paille pleurera l’amoureux

Tu vas dormir Trouveras-tu la vie

En des temps qui ne veulent plus attendre

Pour enterrer mon image errant parmi les morts

Qu’est-ce que ce Temps refoulé, sinon une anticipation de ce qu’auront produit, après une accumulation d’expériences successives, ces escapades du partenaire … Ce n’est plus la jalousie qui s’introduit dans le cœur comme le sable entre les doigts, mais les pensées qui glissent entre les épées des doigts. Les doigts coupables qui se dessinaient dans les arbres dont les branches s’allongeaient  comme des mains d’aventureUn appel pressant : Trouveras-tu la vie En des temps qui ne peuvent plus attendre…Un aveu final : Pour enterrer mon image errant parmi les morts. L’enjeu est là. J’existe. Que devient ma présence dans ta vie ?

Le souci n’est pas seulement pour celle qui souffre. Elle laisse échapper une plainte réelle mais discrète. Mais elle s’adresse surtout à l’âme de celui qui emplit son cœur, et sa question veut rencontrer sa conscience : Quand tu auras tout vu tout aimé tout perdu… En un vers, le déroulement du fil de la vie de l’autre, lucide, sans détours. Des paroles qui veulent atteindre loin, non pas en présentant les plaies de celle qui les prononce, mais le risque encouru par celui vers lequel elle se tourne. On retrouve ce thème, traité différemment, dans un autre court poème paru dans « L’ombre de la pluie » :

Risque

Puisque tu veux savoir mes peines amères,

Compte les grains du sable et les sanglots de l’eau.

Mais crains de les voir monter jusqu’à ton front.

Trois vers impressionnants par la densité de leur contenu, par la gravité du message qu’ils transmettent. Là encore, une image « maritime », porteuse de la notion d’infini. Les grains du sable sont innombrables, les flots de la mer sans cesse renouvelés. Le poids supplémentaire qu’ils prennent ici est apporté par le terme sanglots, qui dirige l’oreille et le cœur vers une souffrance incessante, inconsolable. La coordination Mais, pivot du dernier vers, dévoile le Risque annoncé par le titre : comme le mouvement de la marée, celui des peines amères peut soudain se déployer, et du fond d’un cœur, monter au front de celui qui les a provoquées. Ce qui est suggéré dit toute la violence contenue de cette vague qui monte à l’assaut du rocher qu’elle ne peut empêcher de briser son élan. La peine est amère, intérieure, et profonde. La force de cette vague n’entame pas le rocher, mais peut l’éroder, petit à petit, par la force des milliers de graines de sable qu’elle contient, par la sourde mélopée des sanglots qui l’alimentent. C’est de honte que le front de l’un pourrait se couvrir sous la marée de l’amertume de l’autre, qui se jette sur sa rive…

Ainsi, dans le premier recueil paru, les confidences courent dans les pages, complétant de touche en touche le tableau touchant esquissé dans cette « nature vive » qu’était « Le petit pot ». Celle qui tient le pinceau révèle peu à peu ses contours, dévoile les replis cachés de la fleur unique qui est l’objet de son étude :

La folle Sagesse

Devant le miroir j’ai cherché

Comme un reflet de vérité

Ce qu’en moi tu pouvais aimer

Et j’ai pleuré

Devant les livres et les poètes

J’ai espéré

Devant la fontaine où se mirent

Toutes les fleurs et les beautés

Mes yeux ont souri à la joie

Alors le printemps est venu

Les jacinthes reconnaissantes

M’ont donné leur chaude essence

La nuit en bleu s’est enroulée

Comme une écharpe de vent fané

Et j’ai chanté

Pour m’aimer peut-être n’as-tu rien cherché

 

Merveilleuse hypothèse. Courageuse confidence. Le titre révèle combien sans doute il a fallu de luttes pour arriver à la conclusion. Mais elle peut enseigner le lecteur, le semblable, toujours prompt à vouloir trouver une raison à l’irrationnel. Dans ce texte aussi, les images sont à la fois celles du quotidien et celles que seul l’auteur pouvait tracer, renouveler ainsi. Un reflet recherché dans le miroir, dans les livres, dans la fontaine, dans les fleurs… et que finalement la nuit vient recouvrir, réchauffer, Comme une écharpe de vent fané… La nuit étend son ombre et réconforte. Ce n’est pas le reflet qui importe, ce ne sont pas les yeux qui sont concernés, mais le cœur. Il met un voile sur ce qui manque, rétablit un juste critère. La fleur est plus importante que le pot. La jacinthe reste longtemps cachée dans l’oignon.. jusqu’à ce que le souffle du printemps la réchauffe. Le souffle, et non le miroir.

C’est ce regard du cœur que celle qui aime porte à son tour sur celui qu’elle aime, dans le poème

 

Les Gouttes de la Nuit

 

Nous n’avions pas assez mêlé nos rêves

Loin du monde qui fait lever ton bras

Tendre ton poing bleui

Derrière ton front une armée de géants

Balance les heures d’un autre temps

Es-tu la voix déchirée

Le Samson des pics transparents

Le Goliath qu’une fronde séduit

Ou peut-être David roi des psaumes

Que l’océan d’écume épuise

Pour moi qui te regarde dormir

Tu es le ramier doux

La nuit ruelle impénétrable

Traverse tes lèvres et glisse sur ton souffle

Mes mains tendues vers les oiseaux

Appellent le matin étonné

Un portrait du Bien-Aimé imprégné des images du Cantique des Cantiques… Nous retrouvons le titre dans cette merveilleuse déclaration de la Fiancée :

Je dors mais mon cœur veille ; écoutez, mon aimé frappe. Ouvre-moi, ma sœur, mon amour, ma colombe, ma toute pure ; car ma tête est pleine de rosée, et mes boucles s’ornent des gouttes de la nuit.

Nous n’avions pas assez mêlé nos rêves... L’une veille, l’autre dort. Et elle contemple celui que son cœur aime. Celui-ci est bien humain, son bras, son poing, se tendent contre les injustices du monde. Mais il est tout entier empreint aussi des figures bibliques de Samson, dont la force a délivré le peuple d’Israël du joug de ses ennemis, mais qui s’est laissé piéger par les femmes qu’il aimait… De Goliath, le géant qui lançait un défi à l’armée tremblante mais qui se retrouve, à travers ce poème ; séduit par une fronde, comme si soudain il se transformait en même temps en un adolescent fragile mais déterminé, dont la pierre lancée touchera justement le géant au front. Et puis David roi des psaumes, expression particulière : ce David-là semble ne pas régner sur un peuple, mais sur des textes à la gloire de Celui qui a déposé en lui le talent de les écrire. Dualité du Bien-Aimé… Il est aussi le ramier doux, la colombe qui annonce que le temps de chanter est arrivé, la ruelle impénétrable, l’insaisissable, celui qu’on ne peut retenir. La nuit, pourtant Traverse ses lèvres et glisse sur son souffle : murmure-t-il une imperceptible parole, pendant son sommeil, connue de lui seul ?

 

Là encore, on pense à cet autre passage du texte biblique : « Le palais de ta bouche est le meilleur vin, qui coule doucement pour mon aimée, et remue les lèvres des dormeurs. »

Amour qui comble et qui transperce, intense et crépitant comme un ce « feu d’épines » dont il est question un peu plus loin dans le même recueil :

Feu d’Epines

Ourlerai-je de sang ou d’espoir

Mon amour qui veut mourir

Si ma haine prenait couleur

Sourirait-elle à l’au revoir

Si en un dernier effort

S’accrochait la pitié

Ourlerais-je de rires ou de pleurs

Mon amour qui ne peut mourir

Le deuxième vers et le dernier crient la blessure que creusent ces épines, causée par le feu qu’elles allument : le désir de celle qui aime est de se défaire de cet amour, mais elle n’en est pas maîtresse. Sang, espoir, haine, sourire ; un être se débat au sein de ce qui l’enserre. Pas plus que maîtriser le temps ou la fidélité de l’aimé, celle qui aime ne peut gérer le contenu de son cœur. « Connais-tu ce qui noue Sais-tu ce qui délie » dit-elle encore dans le poème intitulé « Aux Clefs du Temps »Voilà le fond du problème : qui peut savoir quel est l’instant où un cœur est pris dans des filets, et qui connaît ce qui l’en délivrerait ? C’est aussi cet aspect si difficile à accepter de la condition humaine que trahissent, quelques vers plus loin, dans le même poème, les mots suivants : « Mes souvenirs fixés à l’âme des barreaux ». Les « Clefs du Temps » ne sont pas dans les mains des hommes, les clefs des âmes non plus.

C’est pourquoi il faut implorer « plus haut »…Le texte qui donne le titre au premier recueil introduit une demande qui trahit la soif de celle qui la profère : il ne s’agit pas de mains qui se joignent pour cela, mais d’ailes. L’image montre combien l’aspiration de l’auteur est grande de s’élever au-dessus des limites des barreaux qu’elle veut desceller. Il ne s’agit pas seulement d’un espace à élargir, mais d’une condition contraignante dont il faut s’affranchir… Avoir les attributs des oiseaux qui s’élèvent au-dessus de l’océan ou se mirent sur le sable du rivage…Transcender sa propre nature… Ou supplier Celui qui a tous les pouvoirs :

Comme des Ailes jointes

Seigneur délivre-moi du mal

De ne pas être assez mauvaise

D’aimer les chardons et les roses

D’aimer les bergers et les loups

Seigneur délivre-moi du mal

De ne jamais le voir nulle part

De trop aimer celui qui m’aime

De n’être ni tout à fait la même

Ni tout à fait une autre

Seigneur délivre-moi du mal

D’aimer le vin d’aimer le rire

Et de ne pas aimer assez la vie

Les premiers mots de cette prière sont empruntés à celle que Jésus a laissée comme modèle à ceux qui voudraient s’adresser à Dieu. Ce qui est spécifique à celle qui l’énonce, c’est qu’elle s’attache au sens que prennent pour elle les mots, et elle les complète par ce qui la concerne directement. Elle s’approprie la demande, et révèle en même temps ce qui lui est particulier : le mal dont elle veut être libérée n’est pas à l’extérieur d’elle, mais en elle. L’originalité des enchaînements surprend et invite à une réelle « plongée » dans l’intimité du cœur qui se met à nu. Le deuxième vers est inattendu et paraît à l’opposé de ce que demanderaient la majorité des croyants : « délivre-moi du mal De ne pas être assez mauvaise ». Mais les vers suivants expliquent cette étonnante introduction. Celle qui se présente ainsi devant son Créateur sait qu’elle n’est ni toute blanche ni toute noire ; qu’elle voudrait opter pour l’un ou pour l’autre, mais qu’elle est un mélange étroitement imbriqué d’aspirations à la pureté et d’inclination vers ce qui est trouble. Elle aime les fleurs et les épines, celui qui dévore et sa victime. Le tout est condensé, comme les mots qui, abruptement, renvoient à ceux qui viennent d’être dits : « délivre-moi du mal de ne jamais le voir nulle part ». Voilà un piège subtil ! Celle qui est consciente d’y être prise aimerait s’en délivrer ; pourtant, d’autres pourraient en faire un souhait. Une âme prête à faire confiance est vulnérable, et pourtant, révèle des trésors d’espérance dans le fait qu’on peut parier sur la bonté de l’autre, sur ce que malgré les apparences parfois, il peut contenir de noblesse en devenir, d’épanouissements potentiels. Le vers central est un aveu touchant, à la fois du trop plein d’amour offert, et de la certitude d’en recevoir en retour : « De trop aimer celui qui m’aime ». C’est ce « trop » qui crée souffrance. La balance pèse plus d’un côté.

Suivent quelques mots empruntés à Verlaine : « De n’être ni tout à fait la même, Ni tout à fait une autre ». Mais ici, ils trahissent encore ce rêve de pouvoir se stabiliser dans un état qui serait sécurisant, souhaitable, et… l’incapacité à y parvenir. Cependant, Verlaine les accompagnait, lui, dans sa description de la femme idéale dont sa mémoire ne distinguait que les contours flous des vestiges du songe, de cette magnifique affirmation : elle « m’aime et me comprend ». Qualités qu’on pourrait certainement attribuer à celle qui fait monter cette prière, si on se souvient de ce fil tendre qui conduit l’ensemble de son œuvre, la reliant au cœur de celui qu’elle dit aimer trop.

La dernière demande met en parallèle une opposition poignante : celle qui la présente a plus de mal à tenir à la vie elle-même qu’aux joies éphémères qu’elle apporte. Mais son désir est d’être affranchie de cette dualité à l’intérieur de laquelle elle lutte. Cette lucidité dans l’analyse, l’humilité qui conduit à remettre cette prière à Celui qui a d’autres pouvoirs que ceux des hommes, la droiture de l’âme qui se dévoile ainsi dans sa fragilité, et qui a compris que chaque mot prononcé, pour avoir son pesant de vérité, doit être chargé du réel, du vécu, font toute la beauté et l’authenticité de ce texte. Ces paroles ne sont pas un rite mort, un texte appris par cœur qu’on redit à heures fixes sans en peser le contenu. Elles sont élan d’un cœur vers sa source…

Quelques pages plus loin prend place un autre dialogue, une autre prière très personnelle, aussi :

Dieu de Juillet

J’ai si chaud mon Dieu Mes dents bougent

Comme les criquets de ta cheminée

Le soleil m’a mordue et mes lèvres

Brûlent des figurines sur ton autel

Pour te voir je ferme les yeux

C’est plus facile que de chanter

La litanie des mensonges du monde

Il y a chez toi des images de cassis

Vitraux qui fleurissent les volutes de marbre

Et des ombres changées en matous dévots

Si j’avais pu entrer dans ta maison

Sur ton corps nu j’aurais jeté

Le châle écossais de ma mère

Mais ta maison donne des spectacles

On joue à l’heure comme au théâtre

J’ai la fièvre mon Dieu J’entends

Un sifflement qui vient d’en bas

C’est l’appel de la bouilloire d’or

Murmure de l’eau pour le pansement

J’ai si chaud mon Dieu j’ai si froid

Il y a chez toi une eau douce

Dont je n’ai pu trouver la source

Le père Otto a ouvert ses portes

L’eau s’y vend en bouteilles

Gouttelettes frissons et nuages

Les drapeaux qui flottent dans ma chambre

Pendent aussi dans la tienne

On monte Je plonge L’eau aura le goût du sel

Mon Dieu sauve-moi Qui sait

J’irai peut-être dans ta maison

Mélange de notations très terre à terre, de questionnements aigus, de révolte contre la religiosité, les pratiques de fausse dévotion. Là aussi, présentation d’une conception d’un dialogue avec Dieu qui refuse la raideur des choses convenues à l’avance : un cœur à cœur, des mots nus, défaits de leur appropriation habituelle : Mes dents bougent comme les criquets de ta cheminée, (…) mes lèvres brûlent des figurines sur ton autel Pour te voir je ferme les yeux (…) Il y a chez toi des images de cassis (…) Si j’avais pu entrer dans ta maison Sur ton corps nu j’aurais jeté Le châle écossais de ma mère (…) Les drapeaux qui flottent dans ma chambre Pendent aussi dans la tienne…

Un regard d’adulte qui a gardé sa fraîcheur d’enfant. Une confiance dans le fait que ce Dieu « de Juillet » (du jour après jour, en harmonie directe avec ce que vivent ses enfants) ne peut pas être une représentation figée, mais un être vivant, auquel elle prête des préoccupations et attributs humains. Son enfant lui parle de son corps, du chaud et du froid, de sa manière de faire le vide de toute distraction pour le trouver dans le regard du dedans, de son refus des récitations mortes. D’une maison où, pour le trouver lui, il faut entrer comme les enfants de Noé, Sem et Japhet, l’ont fait pour entrer dans la tente de leur père endormi, ivre des fruits de la première vigne cultivée : en recouvrant sa nudité, en détournant les yeux, avec amour, sérieux et respect.. Non pas comme Cham le fit, avec légèreté et sans égards pour celui auquel il devait la vie. Et c’est avec un objet familier que ce geste s’imagine ; le châle de la mère terrestre, pour couvrir le Père céleste. Le divin ne se sépare pas du profane . C’est avec le même cœur que les deux personnes évoquées sont chéries, même si leur essence est autre.

Mais les deux derniers vers sont pressants et inquiets : Mon Dieu sauve-moi Qui sait J’irai peut-être dans ta maison…Malgré l’imbrication étroite des choses du quotidien avec la relation à Dieu, celle qui lui adresse cette prière est bien consciente de sa transcendance, de sa capacité à sauver l’âme au-delà de la mort. Elle lui présente aussi son incertitude avec timidité, et le fait qu’elle termine cette « conversation » avec lui par ces mots (après être passée par l’évocation du sifflement de la bouilloire d’or Murmure de l’eau pour le pansement) montre bien que le plus important, ce que l’on garde au fond de soi comme une question qu’on ose à peine poser, est là. Qui sait… Mais elle sait « qui sait »…puisqu’elle s’adresse à lui, sans toutefois pousser plus loin le questionnement, tremblant peut-être devant le vertige que pourrait susciter la réponse.

Pourtant, dans un poème postérieur inédit dédié à son époux, David Scheinert, on lit ces lignes :

Le Dieu auquel tu ne croyais pas a fini par te reprendre,

Me laissant seule, mon doux égoïste, ma tendre passion.

Ce soir tu es ma solitude, une rivière lente nous sépare encore.

Il n’y a plus là interrogation mais certitude. La rivière est lente, sans doute, de ne pas encore avoir réuni l’aimée à l’aimé. Mais Le Dieu auquel l’aimé  ne croyait pas a repris ce qu’Il avait donné. Ne pas croire à la mort n’empêcherait pas la mort d’exister. Chacun croit à la mort parce qu’il ne peut, hélas, que constater celle de ses semblables. Mais celle qui écrit les lignes qui précèdent ne met pas en doute, la manière dont elle s’exprime nous le montre, le fait que Celui qui a puissance sur la vie et la mort soit à l’origine de la séparation inéluctable. La lenteur de la rivière parle du temps qui tarde à permettre les retrouvailles promises par l’encore final. Cet encore appelle un bientôt, quel que soit le délai ignoré des hommes.

C’est un regard sur la vie et la mort, qui parcourt l’œuvre de Suzanne Scheinert.

Ce trajet accompli sur la terre, entre les deux extrêmes de la vie, est retracé dans le dernier poème du recueil « Comme des ailes jointes » :

Petite Vie

Petit bout d’homme qui a deux ans

Veut déjà marcher seul et droit

Mais il trébuche à chaque pas

Affamé des choses qu’il voit

Petit bout d’homme qui a deux ans


Petit bout d’homme qui a sept ans

Croit déjà marcher droit et seul

Mais le bousculent à tout propos

Les choses qu’il ne voit ni comprend

Petit bout d’homme qui a sept ans

 

Petit bout d’homme qui a vingt ans

Cherche dans l’ombre sur le chemin

Fille facile pour lui apprendre

Les choses qu’il connaît sans comprendre

Et qu’elle dira à ses vingt ans

 

Petit bout d’homme qui a trente ans

Marche droit et marche seul

Ne peut encore vraiment comprendre

Ceux qui petits ne comprennent pas

 

Petit bout d’homme que cinquante ans

Epuisent à marcher seul et droit

Comprend enfin que marcher seul

Est moins facile que marcher droit

 

Et quand seul et droit à septante

Petit bout d’homme ferme les yeux

Il songe amèrement au beau temps

Où il ne pouvait marcher seul

 

Petit bout d’homme petit bout d’homme

Qui accroche les choses au passage

Ne peut marcher ni seul ni droit

Petit bout d’homme petit bout d’homme

 

La « caméra-plume » suit ici les pas d’un petit bout d’homme que nous sommes tous…

Elle rétrécit le temps pour focaliser les plans sur la manière dont marche ce petit bout d’homme qui, jusqu’à trente ans a conscience d’avoir encore des choses à chercher, et qui soudain, Marche droit et marche seul. Son pas se calque sur le rythme des vers, tous octosyllabes sauf celui-là : et là est la clé : il lui manque un pied ! (vers 17) Petit sourire ou grand art de l’auteur, qui fait passer la « leçon » par la construction du texte…Non seulement le tournant de la vie correspond au tournant du poème, qui attire l’attention par une faille dans le rythme, mais à partir du moment où ce petit bout d’homme marche droit et seul, les strophes raccourcissent : les trois premières comportaient cinq vers, les quatre dernières n’en possèdent que quatre. Elles révèlent ce que cet homme qui va vers la maturité ne peut pourtant pas maîtriser seul, ses manques, ses regrets. Il n’a fait qu’accrocher les choses au passage. Une dimension lui a échappé. Qu’a-t-il retenu, sinon que marchant seul il ne peut marcher droit ? Et l’a-t-il même compris ? Sait-il seulement comment marcher droit ?

Une autre construction inhabituelle parle de la rencontre des choses avec l’être, et de l’effet produit : quand ce petit bout d’homme a sept ans, le bousculent à tout propos Les choses qu’il ne voit ni comprend. La postposition du sujet met en évidence le verbe : l’enfant est « cogné » par les questions qui se présentent à son esprit perplexe. Mais quand il a trente ans, ces questions ne le rencontrent plus violemment. S’aperçoit-il seulement qu’il ne peut encore vraiment comprendre Ceux qui petits ne comprennent pas ? A chaque étape, oublieux de son passé, il se sépare inconsciemment de ceux qui sont à celle où il était quelques années plus tôt. La barrière est cette incompréhension entre les générations due au fait que chacun est occupé de ce qui lui importe à l’étape où il est.

Autre rupture de construction : Petit bout d’homme que cinquante ans Epuisent à marcher seul et droit… Les années commencent à prendre les commandes, elles deviennent sujet actif du verbe marcher à la place du petit bout d’homme, qui perd pied comme lorsqu’il était enfant fragile et trébuchant. Mais maintenant, la main des grands n’est plus à portée quand la chute est au tournant. La marche arrière est impossible. Celui qui n’a pas trouvé la clé pour marcher droit aura du mal à marcher seul.

« Curriculum vitae », leçon de sagesse qui pourrait éclairer tout petit bout d’homme qui serait repris par surprise par le Dieu auquel il ne croyait pas. Avant d’avoir cherché où apprendre à marcher, et avec qui...

En ce qui concerne l’auteur de ces textes, en écrivant ces mots, elle pensait certainement non seulement à tout être qui entre dans la vie pour la traverser, mais aussi à son compagnon qui, après plusieurs alertes cardiaques, a été repris par celui auquel il ne croyait pas…

Le texte suivant montre sa présence attentive à ses côtés, ses inquiétudes, sa vigilance :

 

Thrombose

 

Avec un cri, le sommeil de l’aventure

Ecoute marcher ton sang dans ma poitrine.

Ton sang ennemi et étranger qui frappe

A l’ombre de ta montagne, l’oiseau secret.

Personne ici n’entend le bleu de ta parole.

Telle une orange sanguine, le sud t’éclabousse.

Tes lèvres frémissent au feu de ses quartiers.

 



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