RODENBACH Georges


Biographie

Né à Tournai (1855-1898), de mère Picarde, il a passé sa jeunesse à Gand et s’est formé à Bruxelles. Monté à Paris, il impose dans les cénacles littéraires les paysages de la Flandre : beffrois, canaux perdus dans la brume, mysticisme des béguinages. Son best-seller Bruges-la-Morte occulte Le Carillonneur, son second roman brugeois, et toute son œuvre poétique qui recèle de purs joyaux (Le Règne du silence, Les vies encloses). Il est le premier Belge à réussir dans la Ville lumière, le premier à être joué à la Comédie-Française. Mallarmé et les Goncourt l’appréciaient beaucoup. Seule une mort précoce l’a empêché d’atteindre la grande notoriété.   Christian Delcourt, Georges Rodenbach : proses et poésies complètes, éd. Le Cri, 2000.   Site internet http://users.skynet.be/rodenbach/

Bibliographie

1877   Le Foyer et les Champs, Poésies, Paris et Bruxelles, V. Palmé et Lebrocquy, in-8°, 88 p.
   

 

1879   Les Tristesses, Poésies, Paris, A. Lemerre, in-12°, 122 p.
   

 

1880   La Belgique (1830-1880), Poème historique, Bruxelles, Office de Publicité, in-8°, 24 p.
   

 

1881   La Mer Elégante, Poésies, Préface de Jean Aicard, Paris, A. Lemerre, in-12°, 116 p.
   

 

1884   L'Hiver Mondain, Poésies, Bruxelles, Henry Kistemaeckers, in-12°, 142 p. illustré de 2 croquis de Jan Van Beers. Publié dans La Jeune Belgique et La Revue Moderne.
   

 

    Vers d'Amour, Poésies, Bruxelles, Jeune Belgique, in-8°, 26 p. 25 ex. numérotés Revue de La Jeune Belgique du 15 juillet-15 août 1884.
   

 

    La Petite Veuve, Saynette en un acte et en prose, in-12, 22p. Bruxelles,J. Fink, En collaboration avec Max Waller
   

 

1885   La Jeunesse Blanche, Union Littéraire Belge, Concours 1884-1885, Rapports et Œuvres Couronnées, Bruxelles, P. Weissenbruch, in-12°, 50 ex.
   

 

1886   La Jeunesse Blanche, Poésies, Paris, Alphonse Lemerre, in-12°, 164 p.
   

 

1887   Anthologie Contemporaine des Ecrivains Français et Belges: Georges Rodenbach, Bruxelles, A. de Nocée, in-12°, br. de 8 p.
   

 

    Matinées Littéraires, Artistiques et Scientifiques, conférence de Georges Rodenbach le 13 avril 1887 sur Le Pessimisme dans la Littérature, Bruxelles,, F. Larcier, in-8°
   

 

1888   Du Silence, Poésies, Paris, Alphonse Lemerre, in-16°, 52 p. Réimprimé dans Le Règne du Silence.
   

 

    L' Amour en Exil, Nouvelle, Paris, Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg du 15 mai 1888, gr. in-4°, 38 p.
   

 

1889   L' Art en Exil, Roman, Paris, Librairie Moderne, in-8°, 254 p.
   

 

1891   Le Règne du Silence, Poèmes, Paris, Bibliothèque Charpentier, in-12°, 240 p.
   

 

1892   Bruges La Morte, Roman, Paris, Librairie Marpon et Flammarion in-12°, 223 p., Frontispice de Ferdinand Khnopff et 35 illustrations photographiques, Publié dans le Figaro du 4 au 14 Février 1892.
   

 

1893   Le Voyage dans les yeux, Poésie, Paris, Ollendorf, 1893, in-16°, 48 p. Réimprimé dans Les Vies Encloses.
   

 

1894   Musée de Béguines, Nouvelles, Paris, Charpentier, in-12°, 237 p.
   

 

1895   La Vocation, Roman, Paris,P. Ollendorf, 1895, in-12° oblong, 188 p., Illustrations de H. Cassiers.
   

 

    Les Tombeaux, Paris, Chamerot et Renouard, 250x170, in-8°, 20 p., Images de James Pitcairn-Knowles.
   

 

1896   Les Vierges, Texte en prose, Paris, Chamerot et Renouard, 250x170, in-8°, 20 p., illustrations de J. Riippl-Ronaï
   

 

    Les Vies Encloses, Poèmes, Paris, E. Fasquelle, in-12°, 230 p., réimprimé en 1902.
   

 

1897   Le Carillonneur, Roman, Paris, E. Fasquelle, in-12°, 325 p.
   

 

    Villes Mortes, Quatres Poèmes, Anvers, J. B. Buschman, in-4°, 8 feuillets, réimprimés dans Le Miroir du Ciel Natal.
   

 

    Le Voile, Théâtre, Un Acte en vers, Paris, Ollendorf,, in-12°, 42 p., Joué à la Comédie Française le 21 mai 1894.
   

 

1898   L' Arbre, Nouvelle, Paris, P. Ollendorff, in-12° oblong, 151 p., Illustrations de R. Pinchon.
   

 

    Le Miroir du Ciel Natal, Poèmes, Paris,E. Fasquelle, in-12°, 223 p.
   

 


1898   L' Arbre, Nouvelle, Paris, P. Ollendorff, in-12° oblong, 151 p., Illustrations de R. Pinchon.
   

 

   

Le Miroir du Ciel Natal, Poèmes, Paris,E. Fasquelle, in-12°, 223 p.

   

Editions Posthumes

 
1899   L' Elite, Ecrivains, Orateurs Sacrés, Peintres, Sculpteurs, Paris, E. Fasquelle, in-12°, 294 p.
   

 

1901   Le Rouet des brumes, Contes, Paris, Ollendorf, in-12, 284 p., couverture de Géo Dupuis.
   

 

    Le Mirage, Drame en 4 actes, Paris, P. Ollendorf, in-12°, 168 p., Drame tiré de Bruges La Morte.
   

 

1903   Anthologie des Ecrivains Belges de Langue Française: Georges Rodenbach, Bruxelles, Dechenne et Cie, in-12° oblong, 120 p.
   

 

1923   Œuvres de Georges Rodenbach, Poésie, I - La Jeunesse blanche &endash; Vers d'amour &endash; Le Livre de Jésus -Le Règne du silence, in-8°, 312 p.
   

 

1924   Evocations, Notice de Pierre Maes, La Renaissance du Livre, in-18°, 320 p.
   

 

1925   Œuvres de Georges Rodenbach, Poésie, II - Les vies encloses &endash; Le miroir du ciel natal &endash; Plusieurs poèmes, Paris, Mercure de France, 2 ème volumes, in-8° 320 p.
   

 

1948   Choix de Poésies de Georges Rodenbach, Paris, Fasquelle, Préface de Louis Piérard, Notice biographique de Pierre Maes.
   

 

1949   L' Amitié de Stéphane Mallarmé et de Georges Rodenbach, Genève, Pierre Cailler, in-18, 169 p., Préface de Henri Mondor de l' Académie Française.

Textes



Douceur du soir ! Douceur de la chambre sans lampe ! Le crépuscule est doux comme une bonne mort Et l'ombre lentement qui s'insinue et rampe Se déroule en fumée au plafond. Tout s'endort.   Comme une bonne mort sourit le crépuscule Et dans le miroir terne, en un geste d'adieu, Il semble doucement que soi-même on recule, Qu'on s'en aille plus pâle et qu'on y meure un peu.   Sur les tableaux pendus aux murs, dans la mémoire Où vont les souvenirs en leurs cadres déteints, Paysages de l'âme et paysages peints, On croit sentir tomber comme une neige noire.   Douceur du soir ! Douceur qui fait qu'on s'habitue A la sourdine, aux sons de viole assoupis; L'amant entend songer l'amante qui s'est tue Et leurs yeux vont ensemble aux dessins du tapis.   Et langoureusement la clarté se retire; Douceur ! Ne plus se voir distincts ! N'être plus qu'un ! Silence ! deux senteurs en un même parfum;  

Penser la même chose et ne pas se le dire.   Le Règne du Silence

 

En des pays de longs canaux et de marais, Les yeux sont, eux aussi, baignés d'un charme frais; Clairs yeux remémorés de Flandre et de Hollande Qui paraissent mouillés, influencés par l'eau; Yeux comme un petit port avec un seul bateau Qui s'avoue humble, et que nul trafic n'achalande, Mais dont le calme heureux contribue à polir Les reflets d'alentour qui s'y viennent pâlir. S'ils sont ainsi, c'est à cause de l'eau voisine Qui les fait à sa ressemblance, y propageant Son aspect de miroir et de fluide argent. Donc, comme un port, cette eau des yeux emmagasine Les horizons et le paysage adjacent Dont le mirage en sa transparence descend : Le ciel y réfléchit ses teintes sans durée; On y perçoit aussi, comme sur un vélin, L'enluminure en or d'un vieux quai, d'un moulin, Et toute l'ambiance y vit miniaturée.
Les vies encloses       Le gris du ciel du Nord dans mon âme est resté; Je l'ai cherché dans l'eau, dans les yeux, dans la perle; Gris indéfinissable et comme velouté, Gris pâle d'une mer d'octobre qui déferle, Gris de pierre d'un vieux cimetière fermé. D'où venait-il, ce gris par-dessus mon enfance Qui se mirait dans le ciel inanimé ? Il était la couleur sensible du silence Et le prolongement des tours grises dans l'air. Ce ciel de demi-deuil immuable avait l'air D'un veuvage qui ne veut pas même une rose Et dont le crêpe obscur sans cesse s'interpose Entre la joie humaine et son chagrin sans fin. Ah ! ces ciels gris, couleur d'une cloche qui tinte, Dont maintenant et pour toujours ma vie est teinte ! —     Et, pour moudre ces ciels, tournait quelque moulin !
 

 Les vies encloses

      Aquarium mental

L'eau sage s'est enclose en des cloisons de verre
D'où le monde lui soit plus vague et plus lointain;
Elle est tiède, et nul vent glacial ne l'aère;
Rien d'autre ne se mire en ces miroirs sans tain
Où, seule, elle se fait l'effet d'être plus vaste
Et de se prolonger soi-même à l'infini!
D'être recluse, elle s'épure, devient chaste,
Et son sort à celui du verre s'est uni,
Pour n'être ainsi qu'un seul sommeil moiré de rêves!
Eau de l'aquarium, nuit glauque, clair-obscur,
Où passe la pensée en apparences brèves
Comme les ombres d'un grand arbre sur un mur.

Tout est songe, tout est solitude et silence
Parmi l'aquarium, pur d'avoir renoncé,
Et même le soleil, de son dur coup de lance,
Ne fait plus de blessure à son cristal foncé.
L'eau désormais est toute au jeu des poissons calmes
Éventant son repos de leurs muettes palmes;
L'eau désormais est toute aux pensifs végétaux,
Dont l'essor, volontiers captif, se ramifie,
Qui, la brodant comme de rêves, sont sa vie
Intérieure, et sont ses canevas mentaux.
Et, riche ainsi pour s'être enclose, l'eau s'écoute
À travers les poissons et les herbages verts;
Elle est fermée au monde et se possède toute
Et nul vent ne détruit son fragile univers.

Les vies encloses

 

La maladie est si doucement isolante : Lent repos d'un bateau qui songe au fil d'une eau, Sans nulle brise, et nul courant qui violente, Attaché sur le bord par la chaîne et l'anneau. Avant ce calme octobre, il s'appartenait guère : Toujours du bruit, des violons, des passagers, Et ses rames brouillant les canaux imagés. Maintenant il est seul; et doucement s'éclaire D'un mirage de ciel qui n'est plus partiel; Il se ceint de reflets puisqu'il est inutile; Et, délivré du monde, il s'encadre de ciel.   Car cet isolement anoblit, lénifie; On se semble de l'autre côté de la vie; Les amis sont au loin, vont se raréfier; A quoi dont s'attacher; à qui se confier ? On ne va plus aimer les autres, mais on s'aime; On n'est plus possédé par de vains étrangers, On se possède, on se réalise soi-même; Les nœuds sont déliés ! Les rapports sont changés ! Toute la vie et son mensonge et son ivraie Se sont fanés dans le miroir intérieur Où l'on retrouve enfin son visage meilleur, Celui de pure essence et d'identité vraie.   Les maladies des pierres sont des végétations (Novalis).   Quand la pierre est malade elle est toute couverte De mousses, de lichens, d'une vie humble et verte; La pierre n'est plus pierre; elle vit; on dirait Que s'éveille dans elle un projet de forêt, Et que, d'être malade, elle s'accroît d'un règne, La maladie étant un état sublimé, Un avatar obscur où le mieux a germé ! Exemple clair qui sur nous-mêmes nous renseigne : Si les plantes ne sont que d'anciens cailloux morts Dont naquit tout à coup une occulte semence, Les malades que nous sommes seraient alors Des hommes déjà morts en qui le dieu commence !

Les vies encloses

J'entre dans ton amour comme dans une église Où flotte un voile bleu de silence et d'encens : Je ne sais si mes yeux se trompent, mais je sens Des visions de ciel où mon cœur s'angélise.   Est-ce bien toi que j'aime ou bien est-ce l'amour ? Est-ce la cathédrale ou plutôt la madone ? Qu'importe ! Si mon cœur remué s'abandonne Et vibre avec la cloche au sommet de la tour !   Qu'importent les autels et qu'importent les vierges, Si je sens là, parmi la paix du soir tombé, Un peu de toi qui chante aux orgues du jubé, Quelque chose de moi qui brûle dans les cierges.

Vers d'amour

 

Commentaires


Rodenbach, pour moi, c'est presque le seul poète, oui, le seul poète vraiment original d'à présent. Il est parvenu à rendre ce que beaucoup ressentent, mais n'expriment point : l'âme des choses L'âme plutôt triste, dolente. C'est l'atmosphère de ses chambres, des meubles anciens, des étoffes fanées, la vie, l'intimité de la maison qui nous aime, captée comme au reflet des miroirs. Il y a ensuite ses villes flamandes, avec toute la poésie de leur catholicisme du Nord; Bruges, qu'il a décrite, dont il a rendu l'impression poigante de désuétude. J'y ai séjourné. On subit forcément l'impression du milieu; mais traduire cela, c'est l'insaisissable. Rodenbach y est arrivé; c'est là qu'il est personnel; c'est par l'expression du vague,de l'ambiance, de l'âme des choses.
Edmond de Goncourt

On ne peut, me semble-t-il, blâmer Rodenbach de n'être point photographe à la manière de Joanne et de Baedeker. Si la réalité brutale diffère de la réalité artistique, tant mieux !...
Bruges fut chantée par Rodenbach parce que, parmi toutes les villes de la terre, il la croyait le mieux d'accord avec sa mélancolie. Il lui importait peu d'être exact, il lui importait beaucoup d'être ému.
Son livre est une peinture attendrie et pieuse. Des églises, des places, des palais, des canaux, des quais, des étangs, des ponts de Bruges, il avait la nostalgie, il la communiqua au public. L'histoire d'amour qu'il y développa ne sert de prétexte qu'à lui rappeler la douce et impérieuse domination du silence, le repos de choses calmantes et vieilles, la vie aisée et ouatée des béguinages. Bruges est, comme il le dit lui-même, le principal personnage du livre et rien n'explique mieux le roman et rien ne renseigne mieux sur le poète lui-même... Dans Bruges-la-Morte et Le Carillonneur, on conserve, après lecture, le souvenir d'une Flandre nouvelle, d'une Flandre belle et triste comme un reliquaire, d'une Flandre sur laquelle volaient, comme une nuée d'anges blancs, les esprits de Memling, de Van der Weyden, de Juste de Gand et de Pierre Christus. Au XVe siècle, cette Flandre vivait de toute son âme. Georges Rodenbach en a recueilli, en notre temps, le dernier soupir. Et la voici morte, à côté de celle qui vit toujours, et de siècle en siècle ressuscite. Je veux dire la Flandre des Van Eyck, de Rubens, de Jordaens, de Leys, de Louis Artan, et de Constantin Meunier. Celle-là, loin d'être trépassée, exige à cette heure si impérieusement sa place au soleil, qu'on est quelque peu inquiet de ses exigences et de ses revendications bruyantes. [sic]
Emile Verhaeren à propos de Bruges-la-Morte

 

M. Rodenbach était pour moi un objet de sympathie, d'admiration extrêmement vive.
Marcel Proust


Rodenbach n'avait pas encore mis à la portée des touristes les beautés austères, recueillies et songeuses de la vieille capitale flamande. C'était une ville de rêve et de raffinement dont le charme demeurait secret. Tout y semblait dormir; les rues, les arbres, les canaux. Une atmosphère de souvenir attendri y régnait sans cesse. Une poussière de passé y baignait toutes choses, et la vie moderne semblait s'arrêter au seuil de ses vieilles portes, forteresses démantelées, envahies par le lierre. [...] Bruges, ville des canaux aux flots lents ! Bruges, ville des carillons et ville du silence ! Bruges la dévote ! Bruges l'endormie"Bruges-la-Morte", selon l'évangile de Saint Georges Rodenbach ! Il y a toute une litanie littéraire sur Bruges. La vieille ville flamande n'est-elle pas la capitale spirituelle de toute une esthétique mystique et nordique déjà un peu désuète, mais qui a marqué fortement toute notre littérature ?
Paul Dumont-Wilden

 

Une très vieille ville qui fait beaucoup songer à la Mort, une ville flamande qui survit, spectrale, bien qu'elle paraisse très animée et très vivante; mais tout est vieux en elle, le sol, les pierres, le sang, et c'est un vieillard; cette ville, qui subsiste par prodige, par erreur plutôt, et on a l'impression que cette cité de songe peut s'écrouler tout à coup, tomber en poussière, comme ces anciens cadavres qu'on exhume... [...] Cette ville tombale, qui est une oeuvre d'art et un musée, elle vous fait penser à la Mort : les églises sont pavées de dalles funéraires, ses murailles ont l'air de vouloir choir à la première bourrasque, elle prend racine dans des eaux mortes, qui sont des eaux pourries, anamorphiques; il y a enfin toute une petite humanité falote de vieilles gens, de petites gens qu'on voit circuler et qui ont l'air de vivre hors de l'existence, hors du siècle. J'ai toujours eu l'impression de trébucher dans un monde révolu, un ancien comté oublié le long d'une route, autrefois l'axe de la civilisation d'Occident, mais où personne ne passe plus. Sauf les odieux touristes... [...]
Oui, une ville, cette Bruges, qui n'a rien de celle mise à la mode par Rodenbach.
Michel de Ghelderode