LOUBRY Jean


Biographie

Né à Achet le 20 mai 1955. Jean Loubry effectue ses  études au Conservatoire Royal de Bruxelles (Art Dramatique-Déclamation). Il enseigne cinq ans au Conservatoire de Ciney tout en jouant au Théâtre de l’Escalier.
Comédien, récitant et metteur en scène, il s'occupe notamment de l'Atelier poétique de Wallonie à la Maison de la Poésie de Namur.  

Source : Quatrième de couverture de  N'y demeure qu'écriture. L'Arbre à paroles, 2011

Bibliographie

  • De ce qui reste de la journée d’hier, L’Arbre à paroles, Amay, 2003.
  • De ce qu’un poème dit de la mer, L’Arbre à paroles, Amay, 2004.
  • D'une vie à peut-être l'autre, L'Arbre à paroles, Amay, 2007.
  • N'y demeure qu'écriture, L'Arbre à paroles, Amay, 2011.
  • Syntaxe d'après la perte, L'arbre à parole, Amay, 2015

Ainsi que quelques textes dans :

  • Sources
  • Le Journal des Poètes
  • Pollen d’Azur
  • Florilège
  • Hors Jeu

Textes


Par les jours chauds d’été,
tandis que le vent souffle sur la peau nue
et que les insectes, dans les herbes hautes,
font l’éloge du soleil,
 
nous, les hommes,
questionnons le pourquoi de la mort ;
 
( et ne pourrions nous en empêcher
quand bien même on aurait décrété finies les guerres
et déployé l’amour) ;
 
oui quand bien même…
 
nous, les hommes,
par les jours chauds d’été,
demanderions quand même,
 
tant à la brindille qu’au livre,
tant aux bêtes dans les champs qu’aux philosophes
                                  dans les bibliothèques,
demanderions
si nous avons un sens,
et  s’il  y  a  un  sens
à nous le demander.
 
                               ****
 
raconter n’est pas chose facile
mais plus difficile encore est de vouloir chanter
les idées et les chaises,
tentant de mettre ensemble
le papillon rêveur et les automobilistes,
les versets du poème et l’amicale assiette pleine
 
                                           de radis rouges ;
 
car une seule chose arrive
quand nous les vivons toutes ;
 
et nous, de cette chose
cherchant à tout transmettre,
débordons de belles promenades
et d’accidentes atroces,
devenons réceptacle des averses et des guerres,
sommes soudain de pierre parmi les herbes,
 
et tirons mots
d’un crissement de graviers entendu dans la gare
ou ce cet amoureux dans les allées du magasin.
 
                               ****
 Le long de l’eau
En plein soleil
( De beaux jeunes hommes
sur les transats)
 
Devant la tombe
Un jour de neige
( Tout ceux d’hier
me faisant signe)
 
Et dans la chambre
Devenue pierre
 
Une effluve de femme
Dans l’écrin
Du bois noir
 
                              ****
 
Des assises d’enfance
Ne reste guère
 
Quand les morts vont si vite
Il faut s’habituer
 
                             ****
 
Je suis de l’autre temps
Mais ne sais pas duquel
 
Comme devant moi
L’appartement à vendre
et dont les murs
 
                sûrement
 
se souviennent
des cris d’enfants joyeux
dans les matins de Pâques
 
ainsi que se souviennent
les graviers de La Panne
de la main de mon père
prenant le coquillage
 
               alors
à grands pas
suspendus aux mouettes
je regarde par le fenêtre
les désertiques lumières de la petite place
 
et le clocher de Duinbergen
 
               au bout du ciel
 
qui me fait signe
 
                               ****
 
Je fus tantôt
Devant les dorures du Téméraire
Comme j’avais été
Davant le marbre de médicis
 
Interrogeant les tombes peintes
Qui trouent l’église
 
Dans la pénombre musicale
Cherchant le but
 
-mais jamais ici
il n’est réponse
à nos questions
 
                               ****
 
…. et debout  sur la dune
on revoit les lumières de Zeebruges
 
pensif sur la dune
on devient les lumières de zeebruges
 
Mais pour dire ce qui  vraiment se passe
sur la dune
quand on regarde les lumières de zeebruges
 
il faudrait bien autre chose que les mots
les photographies ou la musique
 
et même si l’on mettait ensemble
les mots les photographies et la musique
 
cela ne dirait pas ce qu’on ressent
debout sur la dune
 
quand on regarde
au soir de la journée de mars
les lumières de Zeebruges
 
                               ****
 
A la fin de nous
 
Mais sans savoir
Sans affirmer
 
Tellement sable
Tout à coup
 
Tellement pierre
Voulant durer
 
       ( Et nos mots de pluies et de plumes
Cherchant les lieux de l’après jour)
 
A la fin de nous
 
Ou – qui sait –
 
A l’orée
De ce que nous rêvâmes
 
                               ****

Commentaires


De ce qui reste de la journée d’hier par Jean Loubry
 
Etre violemment du côté du poème…
 
     Jean Loubry est un de nos poètes qui comptent, non point par le volume de son œuvre- ceci est son premier recueil- mais par la qualité de l’écriture. Poète moderne, il fait entendre une voix nouvelle qui rappelle, par sa sobriété, la poésie à son authenticité. Le poète est écorché vif. Mais jamais révolté. Il se résigne. Le fatalisme est son fonds de sagesse. Il croit qu’on ne peut modifier la nature humaine. Guère plus la condition des hommes. Il est, à ses yeux, inutile de rien faire. Tout commencement emporte avec lui sa fin. Il a retenu, peut-être, un peu trop bien la leçon de Sénèque, sur la mort musagète de la vie…La mort est la règle, la vie l’exception. Ne sommes-nous point morts, déjà ? Notre passé ne nous appartient plus, la mort l’a dévoré. Il y a, au bout du compte, plus de place pour la mort, qu’il n,’ en reste pour la vie…Oh que c’est lugubre ! Rassurons le lecteur, tel n’est point le propos du poète. Celui-ci  sait traduire une substantielle pensée-arrière en traits de couleurs. Il y a sur sa palette des bleus, des rouges, des verts fort épatants. Son désenchantement, il ne l’étale point. Il le vit en son for intérieur. Cela suffit. Mais en dépit de Sénèque, il ne peut vivre le présent, quant à lui, que par rapport au passé. Il va à contre-courant de l’Histoire. Se retournant, il se plaît, en bon artisan, à peindre des tableautins, où l’on voit se reconstituer les paysages de son enfance, qu’il regrette à l’égal d’un « paradis perdu »…On y voit la neige, la maison, les arbres, l’école, la cour de récréation, les garçons, le chat, les chiens, le carnet rouge, les abeilles…
     Le poète croit fort, malgré sa très grande lucidité, à la magie du souvenir. Aussi longtemps que nous nous souvenons, nous faisons d’une certaine façon, échec à la mort. « -Il y eut bien des morts/mais qu’on n’en parle pas car ils vivent/plus pour toi mais ils vivent/plus morts que tous les morts/mais ils vivent… »
     Le poète ne geint pas. Il est grave. Et sa patience est immense…
     « - Le poème a veillé quarante années d’opaque/il a son juste nécessaire/ne sait plus qu’il était fils du vent/ne connaît plus ni ne s’accoude à son métier de lune… »
     Poète, Jean Loubry l’est aussi par le goût de la métaphore. Mais il n’en abuse pas, ou, plutôt, celle-ci est amenée quand il le faut :
     « - Ecoute bien peuple d’abeilles, aujourd’hui est un théâtre rouge/et j’ai mal à mes lendemains de jeunesse/mais je ne peux plus en être un autre/comme lorsque j’étais gosse/alors paix ma lande/le ciel mouillé ne veut plus rire bleu… »
     Retenez bien ce dernier vers : « le ciel mouillé ne veut plus rire en bleu »…Ah cela est bien d’un vrai poète ! Le concret se mêle à l’abstrait, sans effraction, sans effusion non plus, avec la précision de l’intelligence acérée.
     « L’Arbre à paroles » a bien fait de révéler au monde des lettres, ce poète nouveau, découvert par Jean-Claude Tournay, et dont la longue traversée du désert a débouché, enfin, à un point d’eau.   
 
Marcel Detiège
 
****
 
Je ne voudrais pas terminer ce rapide tour d’horizon sans évoquer,  trop brièvement, cet excellent poète de Wallonie qui, avec les Dugardin et autres Vandenschrick, fait de la poésie une « vie recluse », à la fois ouverte sur le monde et fermée à tout arrivisme littéraire. Loubry est un poète à la fois rigoureux et sensible, et il renouvelle admirablement une thématique apparemment usée mais revécue ici de l’intérieur : indéracinable regret de l’enfance, nostalgie devant la fuite du temps, difficultés du dialogue. Le piano est certes classique mais, sur le clavier du langage, les accords sont nouveaux et doivent retenir l’attention des vrais lecteurs de poésie, friands de ce qui est à la fois retenu et passionné, évident et secret.
 
                                      la mort est donc ce socle
                                      où le chant doit poser
                                      son versant et ses terres
                                      et tout ceci écrit
                                      à elle dédié
 
Jean-Luc Wauthier