GUINARD Christine


Biographie

Christine Guinard est professeur de Lettres classiques, elle enseigne en ce moment le français, le FLE et les langues anciennes à l’Ecole européenne de Bruxelles.
Elle a présenté et traduit du catalan le Journal d’un réfugié catalan, de Roc d’Almenara, aux éditions Mare Nostrum et publie ses poèmes dans diverses revues littéraires comme Tapages, La Femelle du requin, Thauma, Poésie première, Triages, Contre-jour

Bibliographie

Textes


Rose
 
Tu étais l’enfant des montagnes évasées, de la lumière directe et du vent.
Tu voyais dans les nuages l’oracle des humbles, tu te couchais le soir au « ciel des pauvres » apaisée d’avoir passé le jour digne, de savourer ta chance, le repos, tu nous disais que la nuit était bonne et tranquille, qu’on ne risquerait rien ; alors on chuchotait dans le noir, tu racontais ton village, "ma mère disait", ton monde éclaté par l’histoire ; et puis tu répétais tant pis, il ne faut pas la prendre comme ça la vie et même, dans la vie faut pas s’en faire. Toi qui t’en étais fait.
 Mes filles, tu nous disais, mes petites-filles, il faut chanter, cela épouvante tous les maux, chanter et voilà, voilà. Toujours tu nous disais voilà, vala… Sans toi, est-ce qu’on aurait vraiment su grandir bien droites ? Sans toi pour nous chérir au plus noir des tempêtes, pour nous guider de ta voix chaude, ce miel ferme et corsé, la vie même, toi qui nous dis sois prudente, qui nous dis tu as fait ce que tu as pu, toi qui nous dis surtout venez si vous êtes seules, si vous êtes tristes ou si vous avez peur, je vous garderai, ne disparaissez pas par pitié. Moi, je serai là.
Pour toi l’âge ne fut rien, ni l’enrobage sans importance, ni les vêtements, je veux dire si, les habits beaux et ajustés oui, la couturière, mais les vêtements de l’âme, les dépouilles, les pare-brise, les cache-misère, tu ne les voyais pas, tu visais le monde droit au coeur je ne sais comment, tu n’en disais rien d’ailleurs, n’y pensais même pas, tu étais devenue sage peut-être, pour moi tu as toujours été comme ça.
Pas le temps de t’arrêter aux bassesses du monde, couru de champ en service, de coutures en exil, en traversées, de travaux d’enfant en ferveur, de peines en chaleur folle, en peur ancestrale parfois, de batailles gagnées, perdues, tu te relevais, en amitiés dansantes, en lueur festive du petit matin. Tu rêvais à tes montagnes, tu aimais le ciel dégagé, l’air net qui vous saisit. Et tu chantais. Et tu chantais.
 Toi, jamais, tu disais, jamais tu ne manquais de rien, quelle chance tu disais, on a tout désormais, vous voyez mes petites filles, mes reines, quelle chance cette vie en plein jour, si c’est ça la guerre que jamais ne revienne la paix et tu riais. Ton rire déchirait l’air, d’impertinence, ton rire d’enfant éternel, à venir, ton rire aux larmes, de croyance. Avec toi, près de toi, tu sais, on y croyait.
 
in Thauma
 
*
A gué
 
J’ai traversé, pas des déserts sans nom d’eau tarie, j’ai passé par des formes accidentées, descendu des cours bruts aux remous saccadés. J’ai charrié de l’enfance, derrière moi, par-dessus tant aimée, les remontées acides que me servait hier ma mémoire serrée. J’ai rebroussé chemin, fatigue, invasion, les souvenirs tapis qui hurlent en sirènes, écharpent et brouillent, ce que j’en sais.
Renié mon ange, gardien, la foule taupe de mes pères, la source alcaline qui ne m’était plus rien. Brûlé mes sols tartares, fumé l’herbe déjà rase peut-être, embrasé ce qui palpite encore. Ah sali par instants ce qui n’était que mûr et pur, à croquer. Jeté de toutes mes forces au loin pour fracasser.
Puis un pas continue à marcher, le pied dans l’eau, le gué, l’autre rive s’éloigne, d’ailleurs on n’y voit que du sable embardé, des tourmentes de sel, des volées de bois dur. L’autre rive, ne m’est rien, échappée,  absentée. Qu’un mirage auquel je ne saurais croire, je n’aspire plus. Je suis prête à marner, à piétiner l’eau maigre.
J’attends mais non je passe. Chaque seconde est un monde qui intime d’avancer. Traverser.
Un bruissement léger, gracieux que je connais, que j’aime, je sais, m’attire. Je m’avance encore, j’y vais.
Une lueur en fait, griserie, une beauté qui m’appelle et me tire, et pour elle m’aspire.
Je sais la couleur de joie pure, la tentation, l’apparition. Et j’y vais.
Forme parfaite palpite, sûre et claire, découpée.
Le reste, combien je sais, n’est qu’une rumeur, écho assourdi du passé. Seulement les sédiments les scories, riens. Le passé bruit, s’agite, ou son reflet délabré, tandis que l’autre jadis, l’ampleur, la vraie, l’immensité des couleurs tendres, pousse encore plus fort et me tire bientôt, vers ma beauté.
 
in Poésie Première n. 57
 
*
Des ronds dans l’eau
 
Dire l’instant et l’idée, n’est d’autre temps que de dire et s’évapore toujours, chemin faisant, ne délivre qu’un mot brutalement couché là, balbutiant. Désigne le reste, des ronds dans l’eau, onde de choc et de chaos, tout ce qu’on n’avait pas à dire, tout ce, s’étale ici, halo faible du monde, indice vivant.
 
 
Laisse parler la plaine
 
Deux ailes sûres, argentées, passèrent la fenêtre ; ont fureté, voleté, épousseté ; plus que cela déplièrent, décillèrent les pétales un à un jetés là, les feuillets et toujours soufflées d’air, ravivèrent l’herbe fraîche un peu folle, embusquée. Prodiguent leurs conseils, plus que cela, poussent et jettent l’encre, mets-toi debout, tu aurais froid, tes yeux sont grands pour voir, tu contempleras mieux du haut de la fenêtre, immense, le cher panorama du monde. Tirent grand les rideaux, ouvrent vite les battants, laissent entrer le jour net : que c’est beau cet à-pic, quel vertige, même d’ici on devinerait la plaine, alors laisse-la dire, qu’elle parle elle aussi !
- Pas ce soir, il fait noir, on ne voit rien. Tu veux savoir ? On devine un plateau infini lové dans les montagnes, dont les cimes avalées par la nuit répliquent l’air de la lune. Un plateau sombre, d’ici et qui grouille, qui fourmille, le soir est frais, les palmiers dansent au loin. Il se peuple de drapés balbutiés, de ruelles, de prières embaumées.
- Mais demain, c’est promis, le soleil, m’y voici, cette plaine rosée, ocre et verte et là-bas l’improbable barrage enneigé des montagnes. L’air est doux, la lumière sèche habitée de ces voiles, de tapis et de tours parsemée ; laisse entendre mêlés les bruits d’eau, l’appel du muezzin, le fer frappé aux mains des tanneurs. D’ici surgissent les minarets roses, cerclés de vert sombre et plus loin les fantômes étonnants, indéfectibles, des troncs sveltes des palmiers. La fumée monte, le temps d’un instant bref l’humeur rougeoie déjà, le soleil glisse et des cris de partout signalent le goût du soir. Ce sera la nuit, mais ici elle chante à la santé du noir qui retombe largement sur la plaine ; à la beauté saisissante du théâtre engourdi.
 
in Thauma
 
*
Entre chien et loup
 
C’est l’arrivée anxieuse de la fin d’après-midi, le moment, comme une scansion imperturbable, de l’apparition.
Dans l’embrasure de la porte, la silhouette opaque se tient décidément debout, si raide qu’elle semble dénuée de vitalité. Elle considère attentivement les divers objets, la forme imprimée par l’espace aux murs plus étroits d’un côté, par l’arrondi de la fenêtre de l’autre, presque aussi vaste que le mur lui-même ; puis elle concentre son attention sur les êtres au cœur de la pièce. Elle se tient là, sans mot dire, droite et glacée. Le plus remarquable, c’est justement cela, la froideur de son air, le marbre imprimé dans les jambes, la pesanteur appuyée des bras et son visage perdu dans la masse informe de l’arrière-plan. Elle ne repartira pas si vite. C’est un pantin vert mat et brun, travaillé imperceptiblement malgré la dureté des traits, par une palpitation fervente et contenue, égale. Il observe, il toise, il retient : tout ce qui se déroule ici, sous son regard, jeté en pâture à son besoin irrépressible, tout est passé au crible de sa mécanique vorace. Il ne doit rien demeurer là qui puisse continuer de vivre librement, d’osciller au gré des mouvements de la lumière, des minutes converties en heures aux abords de la nuit. Il veut tout pétrifier, enserrer de ronces, endeuiller. Ainsi satisfait-il à la dévoration des jours ; afin que les heures, là, n’aient aucune prise, aucun pouvoir de donner vie, de métamorphoser ; afin qu’elles puissent seulement recouvrir, imperturbables, d’une patine corrosive, les choses et les êtres innocemment entrés dans la pièce -parce qu’ils y furent à leur place, innocemment demeurés là -parce qu’ils y trouvèrent à vivre, absurdement figés, finalement, par le regard sidérant du pantin de la porte.            
A l’intérieur, les être et les choses résistent, livrent une bataille tenace, contiennent presque englués déjà leur respiration, leur mouvement interne, leur appétit. Pour gagner du temps, il faut laisser le pantin jouir du spectacle, tenir les rênes, considérer tout mort. Il faut précipiter la fin apparente, le renoncement aux échanges avec l’air, à la porosité des murs, des corps, aux sensations fragiles, au partage de l’espace. Ainsi, au fond d’eux-mêmes, choses et êtres décident ensemble, vaincus depuis toujours par la puissance de la silhouette qui, en tout cas, condamne définitivement les va et vient à la porte d’entrée, décident de ne céder qu’à demi, de tenir bon, le dos rond et le ventre creusé, d’encaisser le regard d’acier qui pénètre au fond de leur monde du dedans, de répondre en fait provisoirement à l’ordre intimé chaque jour, à cet endroit précisément, l’ordre de mourir un peu. Ce n’est pas si grave, pensent-ils, c’est déjà une victoire, nous ne mourons pas vraiment, nous le contentons à peine, nous faisons semblant. Nous persistons à entendre, à voir, à transformer dans nos veines les parcelles, les éclats d’air chaud en sang constant, en pulsation, en images. Pour le moment, nous maintenons le cap, ce qui se passe en nous s’est retiré pour mieux satisfaire aux nécessités élémentaires, au besoin d’une tiédeur continue, favorable, à l’ouverture au-dedans d’un monde très large, vertigineux même et tant pis, aussi vaste peut-être que le temps. Ce n’est pas si grave, qu’en conclure ? Ici nous avons consenti à la lutte muette, nous préférons notre silence, le scandale est à venir. Et puis nous n’avons pas d’armes, nous faisons grève, nous préparons le sursaut.
Alors, chaque soir, le tumulte de la vie se mue en une torpeur feinte, une rigidité des formes qui laisse croire, par avance, au gel d’hiver. Le pantin de la porte, apparu sans avertissement chaque fois pareil, à peu près au même moment du jour, aimerait tragiquement l’hiver. Il exige des campagnes rases, des terres retenues par le givre, des branchages en débâcle. Il n’aime pas les mélodies franches, le grain des voix lointaines, l’élan des corps qui se meuvent au grand jour. Il n’a peut-être pas de conscience, il ne sait sans doute pas ce qu’il aime, il apparaît seulement sûr de son fait, il accomplit son outrage ; ainsi qu’un diable tout juste articulé il exige là le repos sans terme, le retour à l’origine du jour et à l’engloutissement nocturne.          
Il est pourtant difficile à distinguer, sa silhouette, d’un bloc, masque le détail et la contradiction, la chaleur qui pourrait même se frayer un passage discret. Sa persévérance mécanique et sans faille le conduit à figer un univers entier qui, il le sait bien, ne lui appartient pas.
 
in Contre-Jour

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