" Mots tus et bouches cousues. La Wallonie et ses langues" par Michel Francard




Mots tus et bouches cousues. La Wallonie et ses langues [1]
par Michel FRANCARD
 
1. Wallon [2] / français
Au moment de l’indépendance de la Belgique, les couches moins favorisées de la population de Wallonie ont un répertoire linguistique qui se limite aux langues romanes endogènes (wallon, picard, lorrain), lesquelles dérivent en droite ligne du latin. Chacune de ces langues connaît une grande variation géographique, pouvant aller jusqu’à entraver l’intercompréhension.
 
Les élites, par contre, pratiquent le français depuis des siècles, en plus des parlers régionaux romans [3]. La Wallonie connaît donc, comme la Flandre à la même époque, une situation de diglossie qui oppose le français, langue réservée à l’élite, et les parlers endogènes que pratiquent une grande majorité des Wallons au milieu du 19e siècle.
 
Toutefois, l’appartenance commune du français et du wallon (picard, lorrain) à la même famille linguistique (domaine d’oïl), conjuguée à la « francophilie » des élites [4], feront que, durant les premières décennies de la Belgique, les Wallons ne ressentiront pas le français comme une langue à ce point étrangère qu’elle menaçait leur identité (et leurs droits). Et si, comme dans le Nord du pays, l’administration ou la justice se pratiquaient en français, les Wallons n’y percevaient pas aussi nettement que leurs compatriotes flamands une volonté de domination et d’acculturation de la part de l’élite francophone.
 
 
2. Un choix rationnel : celui français
Dans ce contexte, le Mouvement wallon, créé en réaction aux avancées du Mouvement flamand, se prononcera dès sa fondation (1880) à la fois contre l’extension du néerlandais et pour la promotion du français. On constate donc en Wallonie un déni institutionnel à l’encontre des parlers endogènes séculaires, attitude également adoptée en Flandre où la « langue flamande » ne sera pas une langue endogène existante ou aménagée, mais une variété du néerlandais, langue exogène.
 
Plus étrangement, des institutions ayant pour objet la promotion de la langue et de la littérature wallonnes – une des plus riches littératures régionales du domaine d’oïl –, dont la plus célèbre est la « Société liégeoise de littérature wallonne », fondée en 1856, ne feront pas entendre d’écho discordant dans le concert du « tout au français ». Ce silence participe d’un consensus tacite sur les rapports de force entre les langues coexistant en Wallonie à la fin du 19e siècle.
 
Le non-débat sur le sort à réserver aux langues régionales endogènes de la Wallonie est dû à des raisons proches de celles qui ont conduit à la marginalisation institutionnelle des parlers flamands. L’importante variation géographique qui caractérise le wallon, le picard et le lorrain est un handicap face au français « homogène » et centralisé. Par ailleurs, dans une Wallonie qui, en cette fin du 19e siècle, se découvre à peine un nom [5] et a été jusqu’alors très morcelée politiquement, aucune de ces langues endogènes n’est susceptible de recueillir l’adhésion des Wallons pour devenir leur langue de référence. Enfin, de quel poids pèsent ces usages essentiellement oraux des couches peu favorisées par rapport au français de l’élite ?
 
La mise en place d’écoles primaires gratuites et obligatoires dans tout le pays, à partir de 1918, consacrera l’hégémonie du français qui sera longtemps, en Wallonie, la seule langue associée à la promotion sociale. Sa pratique de plus en plus exclusive dans l’espace social [6] entraînera le déclin rapide des langues régionales endogènes, devenues moribondes à la fin du 20e siècle.
 
 
3. Un sursaut (trop) tardif : la tentative d’un « rfondu walon »
C’est dans ce contexte d’attrition qu’une tentative d’aménagement linguistique des parlers régionaux de la Wallonie sera mise en chantier fin des années 1990 par quelques intellectuels nourris des enseignements de la sociolinguistique et des principaux aménagistes (Fishman Haugen, Kloss), souhaitant sauver ce qui pouvait encore l’être en proposant, pour les usages écrits, un rfondu walon (littéralement un « wallon refondu ») issu d’une standardisation des parlers régionaux existants, essentiellement aux plans du lexique et de la morphologie (Mahin, 1999).
 
Ce wallon « normalisé » adopterait, non pas des graphies phonétisantes tentant de rendre un maximum de différences de prononciation [7], mais des graphies diasystémiques susceptibles d’être investies de la prononciation effective de chaque locuteur, tout en unifiant l’ensemble des réalisations possibles d’un même mot [8].
 
Ces initiatives susciteront des débats passionnés – et quelquefois virulents – entre les promoteurs du rfondu walon et des acteurs « historiques » de la promotion des langues régionales, représentés dans la plupart des cercles influents en matière de langues régionales. Ceux-ci vont refuser toute standardisation des langues régionales endogènes au nom de la nécessaire préservation du caractère identitaire des variantes linguistiques. Selon eux, face au « monstre linguistique » que représenterait un wallon « normalisé », mieux valait continuer, aussi longtemps que possible, d’illustrer l’infinie richesse des variétés existantes, quitte à ce que cette œuvre de préservation se transforme en un travail de philologue plutôt que de créateur.
 
Le débat entre ces positions contradictoires s’enlisera et, à l’heure actuelle, il n’y a toujours pas de politique volontariste de promotion des langues régionales en Wallonie, alors que celles-ci ont atteint un point de non-retour en ce qui concerne leur survie (Francard, 2013 : 50 sv.) [9].
 
 
4. Une norme endogène pour le français en Wallonie
L’imposition du français à l’ensemble de la population de Wallonie se fera en référence à la seule variété légitime, le français « des Français ». Mais, parallèlement à ce qui s’observe en Flandre à propos du néerlandais effectivement pratiqué aujourd’hui, les Wallons (et les Bruxellois francophones) usent d’une variété de français spécifique, qui diffère de la variété « de Paris », surtout aux plans de la prononciation et du lexique (Francard, 2010).
 
Cette variété, dont les caractéristiques ont été « chassées » par des puristes (cf. les « Chasses aux belgicismes »…), a longtemps été considérée comme un abâtardissement du français causé par les interférences avec le flamand/néerlandais d’une part, avec le wallon d’autre part. D’où une insécurité linguistique patente (Francard et al., 1993), également constatée dans bien d’autres aires de la francophonie, mais vis-à-vis de laquelle de plus en plus de Wallons prennent aujourd’hui leurs distances. Sans remettre en question la légitimité du français « standard » sur le marché officiel (Bourdieu), les francophones wallons adoptent sur des marchés restreints un français plus en adéquation avec leur environnement et avec leur identité, où les traits empruntés aux langues régionales ne sont pas rares - mais de moins en moins identifiés comme tels (Hambye & Francard, 2004).
 
 
Pour en savoir plus…
 
Francard, Michel, Lambert Joëlle & Masuy, Françoise (1993), L'insécurité linguistique en Communauté française de Belgique, Bruxelles, Service de la langue française.
 
Francard, Michel (2010), « Variation diatopique et norme endogène. Français et langues régionales en Belgique francophone », Langue française n° 167/3, p. 113-126.
 
Francard, Michel (2013), Wallon – Picard – Gaumais – Champenois. Les langues régionales de la Wallonie. Bruxelles : De Boeck, 2013.
Hambye, Philippe & Francard, Michel (2004), « Le français dans la Communauté Wallonie-Bruxelles. Une variété en voie d’autonomisation ? », Journal of French Language Studies, n° 14 (1), p. 41-59.
 
Mahin, Lucien (1999), Qué walon po dmwin ? Ottignies, éditions Quorum.
 
 

[1] Les lignes qui suivent sont extraites, avec quelques aménagements mineurs, d’un article de Michel Francard intitulé « Le déni institutionnel des langues endogènes en Belgique. Quelques enseignements de rendez-vous manqués avec l’histoire » et édité dans la revue Asinag 8, 2013 (p. 77-94) par l’IRCAM (Rabat). Elles donnent un aperçu de la conférence donnée le 24 avril 2014 par Michel Francard à la Maison de Poésie, dans le prolongement de son livre Wallon – Picard – Gaumais – Champenois. Les langues régionales de la Wallonie.- (Bruxelles : De Boeck, 2013).
[2] Si « Wallon » désigne une personne qui habite en Wallonie, quel que soit l’endroit, le nom « wallon » s’applique à une des langues romanes endogènes en usage sur le territoire de la Wallonie (centre et Est), à côté du picard (parlé à l’Ouest de la Wallonie, à la frontière avec la Picardie française) et du lorrain (parlé au Sud de la Wallonie, à la frontière avec la Lorraine française). Pour simplifier certains énoncés, le nom « wallon » (et l’adjectif correspondant) sera employé ici comme « générique » pour désigner l’ensemble des régiolectes romans de la Wallonie.
[3] La pratique très ancienne du français dans les couches privilégiées de la société n’empêche pas celles-ci de pratiquer également les parlers régionaux romans, tant à l’oral qu’à l’écrit. Un indice parmi d’autres de ce bilinguisme des élites : l’essentiel de la littérature régionale en wallon sera composé par elles.
[4] La « francophilie » des élites s’explique par le prestige séculaire dont la France et le français ont bénéficié en Wallonie, notamment le siècle des Lumières. Et ce, malgré des périodes noires comme celle marquée par les excès des révolutionnaires français durant l’annexion à la France ou les campagnes meurtrières de Napoléon Ier.
[5] Si « wallon » est attesté dès le 15e siècle, le mot « Wallonie » n’apparaît pour la première fois qu’en 1844, sous la plume de François Grandgagnage, dans la Revue de Liége.
[6] Le français va s’imposer en phagocytant les langues régionales, situation bien connue dans de nombreux endroits de la francophonie et dans d’autres aires linguistiques. Sa progression sera impressionnante : en 50 ans, l’équivalent de trois générations, une population qui pratiquait le wallon dans sa quasi-totalité va devenir unilingue francophone. Voir Francard (2013 : 52).
[7]La proximité de la graphie avec la prononciation était un des principes fondateurs du système graphique mis au point par Jules Feller (1859-1940) pour transcrire les langues régionales romanes de la Wallonie. Ce système est toujours en vigueur aujourd’hui, mais essentiellement dans le domaine wallon proprement dit. Dans les aires picardes et lorraines, son application est moins répandue.
[8] Le digramme oi (dans foirt « fort », oidje « orge », etc.), par exemple, peut être prononcé, selon les régions, [wa], [wE], [we] ou [o]. Le digramme ea rend les prononciations régionales [ja] ou [E] dans des mots comme tchestea « château », bea « beau », etc.
[9] On ajoutera qu’un décret de la Communauté française (entité compétente en matière de politique linguistique en Belgique francophone) avait officiellement reconnu en 1990 les langues régionales endogènes comme composantes du patrimoine culturel de cette Communauté et, qu’à ce titre, elles devaient être préservées et promues comme « outil de communication ». Cette avancée significative arrivera elle aussi trop tard et sera grevée par l’absence de moyens significatifs dévolus à cette politique volontariste.


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