Silhouettes

Rédacteur : Frédéric BOURGEOIS
Date d'insertion : 2006-09-01 10:55:40  -  Date de modification :2006-09-01 10:55:40

 

 

 

 SILHOUETTES NOUS SERONS...

 






silhouettes nous serons
(quand nos corps enfin s’en iront) 
 
 
 
 
ces amitiés douloureuses qui s’inscrivent, indélébiles, sous le seing du corps


  
 
 
 
un seul mot résonnait encore dans ma gorge : race. de cette race supérieure que j’avais lue. et de cette noblesse indomptée où se perdent les hommes de bonne foi. une femme en devenir, certes. mais une femme déjà sous une peau qui a perdu l’enfance futile et gardé dans ses joues les jeux tendus de l’inconscient. peut-être m’emportais-je, mais mes mémoires effacent difficilement certaines rencontres.
j’aurais voulu la décrire cette rencontre. et elle aussi. mais « trouverons-nous un jour les mots pour dire le poids de la lumière ? » a quoi bon essayer de se perdre en mots. c’était une venus erotica dans le premier sens du terme. une amazone fière au port altier des échos aux crevasses des hommes de bonne volonté.
une femme, diraient certains. mais elle surprend là où on ne l’attend pas. et quoi de plus mélodieux qu’une femme assumée ? une femme ardente, dans la jouvence de l’être. que dire à une femme quand elle nous demande si elle nous plaît ? que lui dire quand elle se dilue lentement dans les souvenirs pour laisser quoi ?, une trace, une marque indélébile inscrite au papier noir d’yeux profond. que lui dire quand elle s’échappe dans ses propres rêves ?
et aucune issue ne paraît laissée à celui qui se perd. rien.
sinon le silence héroïque de la distance.
et les confidences d’une fille qui dort.

 
  
 
 
 
parce qu’on se demande parfois si les atlantes ont réellement existé. s’ils nous ont laissé enfants de regard. fous de dieu. pèse-miroirs.
parce que l’absence trop longue pour palier encore le sommeil. et ces rythmes absents aussi assènent le corps. l’enlacement surpris des escargots. les embrassades illégitimes. ou la furie d’une nuit d’été qui n’en finit plus.
 
et la pluie ne cesse pas. comme une voix rocailleuse au delta d’une envie. comme échelle enfermée sur elle-même. et des enfants partout dans la rue. des cris de joie, des pleurs, des envols de voix. et des mères qui se disputent.
des mers enfouies sous l’asphalte.
et des pleurs aussi.
et des égouts.
débordent leur soif
où s’endort l’esprit.






DERNIERS PONTAGES CORONARIENS...

aboli bibelot mal armé contre la vie et l’amour. rien dans les banlieues du cœur pour nous aider à assouvir nos divins défauts, nous errons contre des murs de silence et pleurons en file indienne jusqu’au divan japonais qui nous barre un jour la route. Il sera rouge sang et nous nous y livrerons à maintes tentatives de recopulation mondiale, sans attendre ni entendre oh combien sont vertes les pommes du dimanche et blanches, les olives. On n’en connaît d’ailleurs jamais le prix exact. Aucune précision à nos oreilles pour l’émancipation de l’envie au-delà les barreaux. ersatz aussi, celui qui n’en finira jamais de répéter les semences holistes, ce prêtre homoncule au nom innommable et qui jamais, au grand jamais, n’ouvrira un piano pour nous y montrer les cordes de la vie.
 
Je reste bouche bée à l’appas de ma mère. J’attends en piaillant et tourne la tête contre l’horizon, la tourne sans cesse, de plus en plus fort, qu’elle rencontre un soleil né d’hiver de l’autre côté de ma terre à moi, ma seule petite terre ensablée qui me plaît les jours de soleil et de pluie battante. Les soleils battants ont, eux, cessé de m’assaillir. Je n’entends plus que les échos de chambre en feu d’où pleuraient des enfants mort-nés qu’on avait abandonnés là, par tristesse et dépit, et qu’on comptait envoyer dans une chute en forêt tropicale. Plus jamais d’ailleurs n’entendrais-je ces pauvres petits miens que je restaurais par moments et manque de discrétion.
 
aujourd’hui, je n’écoute plus non plus. j’ai perdu toute patience contre les vagues athées.


(...)


de honte en bas de l’escalier, j’observe mon père les bras plein de clous et de sang sur les clous qu’il a arraché aux suppliciés de la veille, ceux-là même que l’encens a épargné le soir de leur communion et qu’on avait regardés dans des cages aussi, avec mes parents, saouls de joie devant la découverte des attractions musicales. la nuit naît des choses graves et sombres que jadis je mangeais, enfant de mes atomes crochus. la nuit naît aussi l’âge d’homme qu’on oublie souvent dans ses cuvettes. la nuit naît la blessure éternelle de l’aven. et les morts étrangers au son du corps.



00h03
Il tombe ce soir une poussière, entre pluie et neige, alors que la ville s’est endormie de fièvre. Des lambeaux de corps se dressent encore ici et là, souvenir de nos yeux fermés. Une statue a été érigée. Et les gens tournent autour comme vautours sur leur proie pourrie au soleil, asséchée et ensablée. Les voitures se recouvrent doucement d’une fine couche, mais personne ne sait de quelle matière il s’agit. A vrai dire, tout le monde s’en fiche. Le monde pourrait encore s’arrêter de tourner. Tout le monde fermerait les yeux. Et mes os en haillons s’étaleraient une fois pour toutes sur les chemins.
Du temps où mes bras l’entouraient, nous pouvions encore penser à l’espoir. Parce que rien ne nous permettait d’oublier la rupture. Rien ne nous permettait d’avorter nos envies. Et, surtout, rien ne nous permettait de nous voir en face. Miroirs de nos propres égoïsmes, nos yeux ne reflétaient que l’ego en fusion. Les images nous aveuglaient. Nous étions laids et nous l’avions oublié. Nous étions pauvres et nous nous sentions désinvoltes. Nous n’avions rien pour nous et la ville nous bâtissait une carapace de barbelés sans espoir d’évasion. Nous n’avions rien pour nous et la ville nous tissait un réseau de relations auxquelles nous agripper. Nous n’avions rien. Et la ville nous enfonçait dans son sol craquelé.
Sans nom, nous étions anonymes. Sans destin, nous étions libre de suivre.


lundi 26juin2°°6, 11h34

bientôt, tous ces champs seront recouverts de maisons et de gens dans les maisons qui regarderont la télévision. on n’aura plus besoin de sortir de chez soi. les livraisons se succéderont et l’autarcie survivra dans nos poches.

j’ai perdu mon toit à la naissance. perdu toute chance de socialisation commune. rien pour me sauver. rien pour me repêcher parmi les âmes déchues. je n’ai pas arrêté de crier depuis. crier qu’on vienne me chercher, mais quand des mains se tendaient, je les regardais en riant. je les insultais du fond de mon trou. j’y serais resté aussi longtemps qu’il m’en fallait pour contrôler la situation. il me fallait écrire des poèmes, tous les poèmes, tous ceux qui auraient changé le cours du monde et de la littérature. il me fallait crier dans des poèmes pour leur dire qu’ils étaient cons, cons de me tendre les mains, de m’écouter les insulter, de me regarder m’apitoyer sur mon propre sort.

à l’époque, tout le monde était con. et moi aussi, évidemment. j’ai continué à m’apitoyer. continué à me plaindre, même quand personne ne m’écoutait. je me suis rendu compte du manège hypocrite et j’ai vu des gens me sourire en me tournant le dos. je regardais leurs dents : elles étaient jaunes de peur. ils avaient mis une cravate brune pour accorder le tout, mais leur fièvre faisait tout de même peur à voir. alors j’ai continué à les insulter. j’étais dans une cage dont tout le monde perdait la clé. je ne voulais pas en sortir et personne ne m’aurait laissé faire. il me fallait pleurer dans ma tête et ne laisser couler aucune larme. jamais. je ne voulais pas. je ne pouvais pas.

j’écoutais des oiseaux dans d’autres cages. ils chantaient pour moi et je les accompagnais parfois. je leur lisais des poèmes d’hommes morts. puis on écoutait ensemble les cloches de l’église. on se lavait les ongles, on mangeait des grains et puis on s’endormait au milieu des étoiles à travers nos grillages. un mois plus tard, mes amis finissaient en grillade le dimanche à midi. la famille riait de bon cœur et léchait ses assiettes jusqu’à plus faim. on allumait la télévision et on oubliait qu’on était assis dans un champ. la journée était belle et personne ne voulait qu’elle ne meure. tout le monde souriait et ce n’était pas tellement beau à voir. parce que derrière les sourcils relevés, on percevait parfois la détresse la plus profonde. et parce que derrière la détresse la plus profonde apparaissait par instants des bribes de conversation facile. des chants de chats qu’on ne voit plus dans la nuit. toutes des habitudes qu’ils ont prises derrière les murs de ruelles sombres. toutes des équations qu’ils ont menées à bout et toutes des vies qu’ils ont vécues en clochards terrestres. je ne leur en veux pas, non. je les envie parfois, quand je pleure tout seul. c’est tout.



Frédéric BOURGEOIS

Né à Hingeon (Fernelmont, Province de Namur), au début des années 80,  Frédéric Bourgeois termine actuellement des études à l'I.H.E.C.S (Bruxelles) et est activement impliqué dans la vie culturelle : outre l'animation d'un WebZine consacré à la musique, il est une des chevilles ouvrières du Festival de Rock Alternatif "Rhaaa Lovely "et
de l' Atelier "Lecteurs anonymes" organisé à la Maison de la Poésie de Namur.
Les photos illustrant ces textes ont été réalisées par l'auteur.



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